‹ La Mère de la MarquiseChapitre 2 sur 6 · II

II

Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil, plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement que son encre de Chine eut le temps de sécher. «À quel propos, se demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de construire[61] un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura[62] dit un mot de mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à la rescousse! Comme disaient nos aïeux, ces artisans héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de l'encre de Chine[63] et termina consciencieusement son lavis.

[Note 61: =fait de construire=, finished putting together.]

[Note 62: =aura=, must have; the future is used to express the idea of necessity.]

[Note 63: =refit de l'encre de Chine=; the best drawing-ink comes in brownish-black sticks which have to be rubbed in water to produce the ink; as the latter dries quickly it is necessary to renew it very often.]

Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg, jusqu'à l'heure du déjeuner.

Après midi, il s'enferma dans un cabinet de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et toutes les revues du mois; depuis longtemps il n'avait fait pareille débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent: on ne travaillerait guère.» À cinq heures, il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour gendre: mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte cochère.

«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel d'Outreville.

--Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la porte.

--Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?

--Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.

--Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?

--Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il faut sculpter au-dessus.

--Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de Croix-Maugars?

--Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus compliquées.

--C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?

--Ça, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?

--Cela tient du Chat botté[64] puisqu'il y a un marquis...

[Note 64: =Chat botté=, "Puss in Boots," and =la Belle au Bois dormant=, "Sleeping Beauty in the Woods," two well-known fairy tales by Charles Perrault (1628-1703).]

--Bien obligé!

--Et de la Belle au bois dormant, puisque la future marquise, qui ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la réveiller.

--Comment! elle n'est pas ici?

--Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»

Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg: elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite. Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron, qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner plus qu'à la conversation.

Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui l'intéresse le plus: ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las,[65] Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait par coeur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre d'or[66] de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentes proches ou lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle aurait cru manquer à sa propre famille.

[Note 65: =De guerre las=, tired of the struggle.]

[Note 66: =livre d'or=, "The Golden Book," il libro d'oro, was primarily the roll of its noble families kept by each of the Italian republics in the Middle Ages; the meaning has been extended to include any list of persons of high rank.]

Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les propriétés voisines.

«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?

--Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»[67]

[Note 67: =mon oncle à la mode de Bretagne=, a first cousin of my father (or mother).]

La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré. «Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.

--Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.

--Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde, nous verrons à le faire chasser.[68] C'est un trésor qu'un pareil gendre!»

[Note 68: =verrons à le faire chasser=, will see about having him dismissed.]

Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.

Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la retraite,[69] et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît, les attendait à la porte.

[Note 69: =la retraite= is the military call for retreat, i.e., the retirement of soldiers into their barracks at night.]

«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai prodigieusement dîné; et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment trouvez-vous votre belle-mère?

--Je la trouve à souhait;[70] c'est une femme vaine et creuse, qui ne se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes expériences.

[Note 70: =Je la trouve à souhait=, I like her immensely; she suits me perfectly.]

--Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.[71]

[Note 71: =faire la demande en mariage=, request her daughter's hand in marriage; in France the formal proposal of marriage is made to the young lady's parent or guardian by some relative or intimate friend of the man.]

--Déjà?

--Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses parents.

--Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de personne.

--Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. À propos, il faudra que vous me prêtiez[72] votre acte de naissance et quelques autres pièces indispensables.

[Note 72: =il faudra que vous me prêtiez=, you will have to let me take.]

--Quand vous voudrez.[73] J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y prendrez ce qu'il faudra.»

[Note 73: =Quand vous voudrez=, you may have them whenever you wish.]

La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.

Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient. Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de l'École des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.

La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié du faubourg[74] pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:

Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,[75] vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me faire le plus tôt possible un carrosse dans l'ancien style, large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour l'harmonie des couleurs.

[Note 74: =la moitié du faubourg=, i.e., the fashionable society people who were in the habit of attending mass there.]

[Note 75: =Aussitôt mon départ=, as soon as I have left.]

· · ·

Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel. Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup de tendresse:

Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau, plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!

Mme Benoît était légère comme une mésange: ses pieds ne posaient plus à terre: sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme[76] autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant, elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne, se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle, quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en compartiments inégaux.

[Note 76: =flamme=, here halo.]

«À quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.

--Cela? c'est la corbeille de mariage[77] de ma fille.

[Note 77: =corbeille de mariage=; according to French custom the groom presents the bride a basket (usually a chest) of such personal effects as here described, with a handsome piece of jewelry crowning the whole.]

--Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me semble que c'est à moi...

--Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose.[78] Je trouve impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner pour cinquante mille francs[79] de hardes et de bijoux avant le mariage et lorsqu'il ne lui est encore de rien.[80] Dites, si vous voulez, que j'ai des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire. Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»

[Note 78: =il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose=, it is my place alone to make her any gift.]

[Note 79: =pour cinquante mille francs=, 50,000 francs' worth.]

[Note 80: =lorsqu'il ne lui est encore de rien=, when he is as yet nothing to her.]

Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.

La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première publication[81] à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait l'épée[82] dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les papiers de la maison d'Outreville.

[Note 81: =la publication=, etc.; the Roman Catholic Church requires that the bans of an approaching marriage be read in the church on three different occasions, and French law similarly requires two public announcements at the city-hall where the civil marriage is to take place.]

[Note 82: =poussait l'épée dans les reins à=, should hurry up.]

La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait d'or.[83] Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si accomplie; elle la suivrait partout, elle ne la quitterait qu'à la mort. Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.» Lucile ouvrit son coeur à cette nouvelle mère, et apprit avec une vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits,[84] et qui ne portaient point d'habits à paillettes.

[Note 83: =parlait d'or=, spoke golden words.]

[Note 84: =bien faits=, handsome.]

Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy, s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous les jours.

--Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde[85] et l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte[86] à la femme d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, avant midi.[87]

[Note 85: =On se doit à son monde=, one must respect one's position.]

[Note 86: =qu'elle s'y frotte à=, should have to meet there.]

[Note 87: =avant midi=, cf., page 6, note 4.]

--Dieu! quel sot pays que ce Paris![88] j'aime mieux rester dans mon pauvre Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»

[Note 88: =Quel sot pays que ce Paris=, what a stupid place this Paris must be.]

Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»

Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et, puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus[89] pour en annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»

[Note 89: =il n'en coûtait pas plus=, it was just as easy.]

Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme de Sommerfogel.

«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne m'en a pas fallu[90] davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans discernement; on me la cruellement prouvé, et je n'ose plus penser par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez sans appel et en dernier ressort?»

[Note 90:, =il ne m'en a pas fallu davantage=, I needed no more.]

Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards: c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus hostiles à la maîtresse des forges se retournèrent brusquement vers elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait les fonctions de chef d'orchestre.

«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler,[91] et j'en suis bien aise; c'est une femme méritante.

[Note 91: =aura de quoi se consoler=, will have something to console herself with.]

--Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.

--Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse est encore quelque chose.

--Mme Benoît n'est pas sotte.

--Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.

--Quant à sa fille, c'est un petit ange.

--Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle promettait déjà.

--Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!

--Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part[92] que sa mère a toujours voulu en faire une marquise.

[Note 92: =Je tiens de bonne part=, I have it on good authority.]

--Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.

--Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour l'aristocratie du canton.

--On le dit fabuleusement riche.

--Ils feront une bonne maison.

--Ils donneront des fêtes.

--Nous serons de noces.»

Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.

Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante louis,[93] il avait fait ses malles, embrassé le baron, et pris modestement la voiture de Nancy. À Nancy, il s'embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne pensait pas à la forge, mais à Lucile.

[Note 93: =pas plus de soixante louis=, i.e., 1,200 fr.(20 per cent.).]

Une illustre Anglaise, que le cant ne gênait pas beaucoup, lady Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique passent tester en présence[94] dans le musée sans tomber dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu[95] que ce petit scandale ne se produisit à la première rencontre de Lucile et de Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup d'oeil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l'un dans l'autre[96] avec la charmante impudence de la naïveté; le coeur de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau[97] en ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.

[Note 94: =en presence=, in each other's presence; face to face.]

[Note 95: =Il s'en fallut assez peu=, cf. page 4, note 1.]

[Note 96: =et se miraient l'un dans l'autre=, looked at each other squarely.]

[Note 97: c=e qu'il y a de plus beau=, the most beautiful thing.]

Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette douce liberté[98] que la campagne autorise: leurs premiers jours ne furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux, interrogea les contremaîtres, conseilla les chefs d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas un mot du faubourg et des vanités du monde.

[Note 98: =douce liberté=; owing to the universal practice, in France, of the marriage of convenience, it often occurs that young people hardly know each other when they are betrothed, hence the young lady is as carefully chaperoned during the engagement as before, and the lovers are frequently on a very formal footing until the marriage has taken place.]

Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.

Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; on s'épouserait la veille à la mairie[99]. Comme il n'est point de plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.

[Note 99: =on s'épouserait la veille à la mairie=; in most continental countries a civil marriage is required by law whether a religious service takes place or not. The Roman Catholic Church, however, recognizes the religious ceremony alone.]

En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée de barège rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. À cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu franc-maçonne:[100] elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme au dernier numéro du Journal des tailleurs.

[Note 100: =un peu franc-maçonne=, somewhat freemasonic, i.e., of widespread membership. The freemasons are very powerful in France and exert great political influence.--=elle se retrouve partout=, its members meet everywhere.]

Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'oeil gracieux et une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot[101] du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalaient naïvement; conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité un marquis du bon temps,[102] bourdonnèrent autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:

«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous les rails?

[Note 101: =un petit mot=, a word in passing.]

[Note 102: =du bon temps=, of the good old times.--En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.]

--Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, peut-être à moins.

--Tu es donc toujours le même?[103]

[Note 103: =toujours le même=, always the same visionary inventor.]

--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?

--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.

--Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.

--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?

--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un seul accident à déplorer.»

Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît mourait d'envie de marcher sur le pied[104] de son gendre. Le vicomte de Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.

[Note 104: =marcher sur le pied=, tread on his toes.]

«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département de la Loire?

--Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»

Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»

Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le défendre:

«Après tout, disaient-ils, Louis XVI[105] faisait des serrures.

[Note 105: =Louis XVI=, etc.; the lack of tastes commensurate with their exalted position is a well-known characteristic of the three monarchs here mentioned. The character of Henry the Third was particularly frivolous.]

--Louis XVIII faisait des vers latins.

--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.

--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser du charbon au fond d'un trou?

--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des allumettes à Berlin pendant l'émigration!»

Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en tourmentait guère.

«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»

Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit d'apprendre à Lucile et dès le lendemain, que ce n'était pas lui qu'elle devait remercier.

Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus près de lui,[106] non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait avec ses droits.[107]

[Note 106: =ce fut à... de lui=, there was a struggle to see who could get nearest him.]

[Note 107: =avec ses droits=, with his civil rights; the marquis cleverly avoids the exposition of his poverty by simply claiming his right to the separate administration of his own property.]

Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des heures. Le 31 mai les deux amants se marièrent à la mairie, et ni l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au marquis en présence de Lucile:

«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai demain le premier semestre de vos rentes.

--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.

--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent; il vous en faudra beaucoup[108] dans quelque jours à Paris.

[Note 108: =il vous en faudra beaucoup=, you will need a good deal of it.]

--À Paris! Eh! Grand Dieu! qu'irais-je y faire?

--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents vous préparer un cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.

--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n'avait pas la rage de le repeupler?[109]

[Note 109: =n'avait pas la rage de le repeupler=, was not madly anxious to repeople it.]

--C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y aller au plus tôt.

--Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»

Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua vivement:

«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise d'Outreville; sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai, Lucile?»

Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible oui. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait dit oui à la mairie.

«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg!» Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg! À la suite de quelque mécompte dont personne n'a su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la raideur imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes de l'hiver, et vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»

En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre à pierre. À peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:

«Répondez donc!»

Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:

«La femme doit suivre son mari.»

Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du Belvédère. Il pris Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.

Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.

Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:

«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au faubourg?»

--Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de bonne grâce?

--Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition[110] d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?

[Note 110: =je suis travaillée de l'ambition=, I have been tormented by the desire.]

--Pardon, madame. D'abord, au prix où sont[111] les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.[112]

[Note 111: =au prix où sont=, at the current value of.]

[Note 112: =je ne suis pas en peine de m'acquitter=, I shall have no difficulty in coming to an understanding.]

--Mais c'est de moi que vous tenez Lucile: c'est de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur de ma vie!

--Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus remettre les pieds dans le faubourg.

--Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

--Vous ne me l'avez pas demandé.»

En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre de ses rentes.

Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston, suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié celui de Lucile. À deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient partis, et les mariés restaient sur la brèche:[113] Mme Benoît avait jugé convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier, il fut surprise d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. Il passa chez madame Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna: personne ne vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?

[Note 113: =restaient sur la brèche=, lit., "remained on the breach"; were the last waltzers.]

--Oui, monsieur: faudrait être sourd[114]...

[Note 114: =faudrait être sourd=, for il faudrait être sourd pour ne pas l'entendre.]

--Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?

--Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le gros Pierre et Mlle Julie.

--C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?

--Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.

--Où est-elle?

--Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.

--Donne donc, animal!

--C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la perdre. La voilà!»

Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant: «Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris votre femme et votre argent: venez les prendre!»

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