L’ENVOÛTEMENT
Il est dans un boudoir une affreuse poupée Faite de cire vierge et d’oripeaux drapée, Avec quelques cheveux mal collés sur le front. Le polissoir, le kohl et le peigne lui font Un cadre reflété par le miroir qui penche Sur la coiffeuse. Avec une fine main blanche La sorcière aux yeux noirs la touche et la pétrit. Son corps dans le peignoir garde l’odeur du lit Et le plaisir fait tressaillir les seins qui tremblent. La petite statue en cire me ressemble. C’est ma caricature avec mes vêtements. Quatre cierges vont éclairer l’envoûtement, L’air est lourd de l’encens que l’on brûle avec l’ambre. La grosse manucure et la femme de chambre Solennelles, s’associent, grotesques assistants, Et récitent tout haut la prière à Satan. Et la jeune sorcière aux yeux de jeune fille Rit et perce mon cœur par trois fois d’une aiguille.
LA BÈTE
La bête est quelque part dans mon appartement. Je ne fais pas de bruit, je marche doucement; Si je pouvais dormir avant qu’elle s’éveille! Mais je sens qu’elle est proche et qu’elle me surveille. En vain entre mes draps je cherche à me tapir, Tout à coup, d’un seul bond, elle vient s’accroupir Sur ma poitrine, elle la fouille de son ongle, Avec ma peur, avec ma douleur elle jongle Et son mufle heurtant mon cœur comme un marteau, Dans sa patte de marbre elle tient mon cerveau. O bête! Jalousie affreuse aux cent visages! Tu m’écorches par le supplice des images... Je vois la bien-aimée entre des bras, pliant, Se renversant pâmée avec des yeux brillants Et le torse éperdu lancé de tous ses muscles Dans l’élan de l’amour que coupent des cris brusques. Toute la nuit la bête est là qui me fait voir La bien-aimée au fond des obscènes miroirs Avec tous les détails délicats de sa forme. Dormir! pouvoir chasser la vérité difforme, La bête aux visions, le monstre aux ongles clairs! Mais elle est toujours là dans les minuits amers, Elle souffle une haleine infecte, elle renâcle Et toujours ses yeux verts reflètent le spectacle, La scène, sur le lit d’hystérie et d’horreur. Il faut, pour que la bête apaise sa fureur, Que le matin naissant dans les carreaux jaunisse Et je m’endors enfin, brisé par le supplice.
ELLE SENTAIT LE THYM...
Elle sentait le thym, la fraise et la jeunesse... Elle était si sensible à la moindre caresse! Elle s’abandonnait pour un bouquet de fleurs. Elle sentait l’épi, la grappe et le bonheur... Les effluves du soir lui rougissaient la bouche. Elle faisait voler sa jupe et ses babouches Pour un brin printanier de jeune volupté Et la chaleur des yeux la faisait palpiter. Elle avait de l’orgueil à n’être pas fidèle, Hors des draps émergeait son torse de modèle Et ses reins dont l’élan a ravagé nos nuits. L’absence de plaisir était son seul ennui. Elle sentait les prés, la fougère et la vie... Créature charnelle et jamais assouvie, Elle criait d’amour quand on lui faisait mal Et vous mordait la peau de ses dents d’animal. Elle sentait le buis, le sureau, la pistache... Il fallait alterner le sucre et la cravache Pour posséder ce corps qui n’aimait qu’être nu. Elle riait, tendant ses seins d’enfant menu. Dans sa bouche on buvait la saveur des fruits aigres... Avec ses cheveux courts, ses hanches un peu maigres, Elle offrait quelquefois des grâces de garçon, Elle se renversait avec de grands frissons. A présent, je suis loin, on l’a prise peut-être, Ainsi qu’un bijou rare et savamment poli, Ainsi qu’un chien enrubanné qui cherche un maître, Une bête de luxe à jeter sur un lit...
LE MIROIR OVALE
J’avais tout disposé, le parfum, le peignoir, Les babouches de soie et d’or, le collier noir, La boîte de cristal pour mettre ses opales Et le miroir d’argent, dont elle aimait l’ovale. Elle n’est pas venue. Une femme passait. Je l’appelai, j’ouvris la porte. Elle sentait La laine, le café, la fatigue et la brume. Vite, je lui donnai, pour qu’elle se parfume, Le flacon. A son cou je mis le noir collier Et les babouches d’or et de soie à ses pieds. Le cristal retentit des épingles tordues Et j’eus la nouveauté d’une épaule inconnue. Mais quand sa main toucha l’ovale du miroir Son haleine ou la mienne empêchait de s’y voir, Faisait dans la buée un dessin de visage... J’ai cassé le miroir à cause de l’image...
OTE TES VÊTEMENTS...
«Ote tes vêtements, étends-toi sur le lit...» Et je la sentirai dans l’ombre qui rougit, Les doigts tremblants au col de sa robe montante, Une rose effeuillée au corsage, hésitante Et déchirée au fond de sa chair par les mots. Ses yeux auront les tons de laque des émaux Sous l’or épais des cils qui se mettront à battre, Ils deviendront plus grands, plus troubles, plus bleuâtres, Elle défaillira sous la brutalité Des gestes et voudra de ses doigts écartés Dérober à demi son regard aux caresses. La crudité des mots augmentant sa faiblesse La fera crier de révolte en se donnant Et mes lèvres des creux de son corps frissonnant Feront courir la volupté comme une eau vive Dans sa froideur de braise et sa pudeur lascive...
LE PASSAGE DE LA BELLE HEURE
La belle heure est venue et nous n’avons rien su. Elle a sans doute ouvert la porte à notre insu, Elle n’a pas sonné, elle a glissé sans geste. Elle était près du feu merveilleux et modeste. Nous n’avons pas été tous deux bien accueillants, Toi, tu cachais ton beau visage souriant, Tu n’as pas fait de thé, tu disais des paroles Au hasard, tour à tour amicales, frivoles, Et moi je calculais l’ennui de ces moments. Celle qui vient nous voir pourtant si rarement, Disparut sans adieu comme sans bienvenue... Une belle personne, ai-je dit, est venue. Nous l’avons ignorée alors qu’elle était là. Je ne vois qu’à présent son charme et son éclat. C’est dans le grand fauteuil qu’elle s’était assise. Sa robe était en soie éteinte, amande et grise, La chambre est parfumée avec son souvenir. Nous laisserons la porte ouverte à l’avenir... Pourvu que son image aux miroirs se révèle? Quel regret de s’être ennuyé à côté d’elle! On ne le sait qu’après! Qui donc nous préviendra Quand l’heure du bonheur doucement entrera...
CELUI-LA, JAMAIS PLUS...
Quand tu reposeras près d’un autre, la nuit Et que tu veilleras, comptant le temps qui fuit, Écoutant bourdonner ton ardeur à tes tempes Ou regardant trembler sur les tapis la lampe, Peut-être croiras-tu me voir auprès de toi. Ce seront mes cheveux où glisseront tes doigts. Ce sera mon épaule à côté de la tienne. Ce sera la présence et la chaleur ancienne. Alors, te rappelant l’étreinte sur mon cœur, Peut-être voudras-tu dans un plaisir trompeur Ressusciter l’amour de ces nuits disparues. Au bercement des bruits qui montent de la rue, Au même creux du lit creusé par vos deux corps, Tu chercheras à retrouver le frisson mort Et trois fois tu m’appelleras du fond de l’âme Et du fond de ta chair désireuse de femme. La lampe tremblera toujours sur le tapis Et les bruits monteront de la rue, assoupis, Tu fermeras les yeux pour mieux voir apparaître La volupté sortant du mystère de l’être, Tu tiendras des cheveux, des vertèbres, des bras, L’antique forme humaine en les ombres des draps, Mais le baiser vivant sur nos lèvres fermées, Celui-là, jamais plus, vois-tu, ma bien-aimée...
LE FANTÔME
Je revois quelquefois dans les glaces nocturnes, Ton visage, l’éclat de tes yeux taciturnes Et tes doigts effilés en ivoire malade. J’entends auprès de moi tes talismans de jade, Le frôlement perdu des robes familières... O vertu des miroirs dans les nuits solitaires! Je m’approche et je tends les bras vers ta pensée Et je vois ton image un peu moins effacée, Dans le clignotement des lampes qui s’endorment. Au bout d’un chemin blanc se précise ta forme. L’air de ma chambre close est plein de ta présence. Le grand mystère ouvre ses portes de silence Pour me rendre, encadré des colliers et des gemmes Et du peigne d’argent, le sourire que j’aime. O bouquet de pavots où se cache une rose! Je suis près du miroir et tendrement j’y pose Un baiser. Et voilà qu’une vie délicate Fait trembler les rideaux, brûler les aromates. J’entends le linge mort qui bouge dans l’armoire Et tes bijoux tombant dans la coupelle noire Et le papier froissé des livres que tu touches. Je vois ressusciter tes petites babouches, Ton peignoir noir et or aux nuances passées... Mais le baiser finit... Mes lèvres sont glacées... Voilà la chambre morne où l’air est moins fluide... Miroir terni! Peignoir défunt! Babouches vides!...
LE COMPAGNON
Il a les pieds feutrés, il est masqué de noir... Il marche sans lanterne à travers les couloirs... Il fait le long des murs un bruit de feuilles mortes... Il gravit l’escalier, il en touche les portes Et sous les paillassons il ramasse les clefs... Il entre... Son visage est rougeâtre et pelé, Il a la jambe grêle et le crâne difforme. Il se tient, grimaçant, auprès de ceux qui dorment Ou de ses doigts sans ongle il caresse leurs yeux. Par son attouchement humide, les cheveux Se détachent, un mal blanchâtre vient aux bouches, Une corruption gagne la chair qu’il touche. C’est pire pour le cœur. Fermez la porte, allez, Et sous le paillasson ne laissez pas la clef. C’est toujours lui qui vient, non la visite chère. Je le sais. C’est pourquoi j’allume les lumières, Je prépare un souper, je me mets en habit Et j’attends, solennel, cette hôte de minuit, Parmi tous les reflets électriques des glaces. Le monstre vient, ricane et je lui dis: Prends place Devant moi. Il s’assied. Son œil malade luit. Il enlève son masque. O seigneur! Et la nuit Est longue. Nous buvons. Jamais je ne m’écarte S’il s’approche de moi. Sais-tu jouer aux cartes? Non. Moi non plus. Lis-tu des livres? Non, jamais. Surtout ne parle pas de celle que j’aimais... Nous buvons. As-tu froid? Voici la couverture. On entend un laitier passer dans sa voiture... Quand le bonheur s’en va, vois-tu, c’est pour toujours... Et nous nous endormons tous deux au petit jour...
FEMME AUX BIJOUX
Un piano bleuté Couleur de nuit d’été, Des tentures mauves En velours byzantin, Des bijoux, des écrins, Sur des peaux de fauves,
Du feu, des miroirs froids, De vieux panneaux chinois, Des cuivres, des laques... Dans un vase en cristal Se mêlent le santal Et la sandaraque...
Les rideaux sont épais, Le jour ne luit jamais, C’est le lieu que j’aime... Et sur ton ventre impur Tu fais couler l’azur, Le grenat des gemmes.
Ah! laisse à tes genoux Ce ruisseau de bijoux, Ce torrent de bagues, Car il n’est de saphir Qui vaille un souvenir Dans tes grands yeux vagues.
Je préfère aux anneaux Sculptés dans les métaux, Aux splendides chaînes, Aux perles par milliers, L’invisible collier Tressé de mes peines.
Sa forme et sa beauté, Ni ce qu’il m’a coûté Afin qu’il existe, Tu ne sais pas cela. Tes yeux ont plus d’éclat Lorsque je suis triste.
Voir tes yeux noirs verdir Est mon plus cher plaisir Et tous les topazes Semblent moins orangés Que ton corps allongé Sans turban, ni gaze.
Aussi voici ce soir Le collier aux grains noirs Que seuls mes yeux voient. Des perles de mes pleurs, Du fil de mes douleurs, Tu feras ta joie.