‹ La montée aux enfersChapitre 17 sur 24 · L’INCONNU FAMILIER

L’INCONNU FAMILIER

Les meubles de ma chambre étaient tous à leur place, La lampe à la clarté tamisée, un peu lasse, Le livre ouvert, le lit compagnon blanc et nu. Mais au fond du miroir marchait un inconnu. Il était plus âgé que moi. Sur son visage La tristesse et le mal avaient fait leurs ravages. Ses yeux étaient brillants, un peu faux et glacés. Il semblait revenir des pays du passé... Il n’avait pas l’air bon. Il grisonnait aux tempes. Et lorsque je voulus baisser un peu la lampe Pour le voir moins, je vis qu’il la baissait aussi. Ah! nous devrions pourtant ainsi que deux amis Sincères, se trouvant après un long voyage, Compter les actions mauvaises, le bagage De bien et les regrets que l’on a rapportés. Mais non, on ne veut pas, c’est triste de compter. Le bagage de mal est si pesant et l’autre Si léger! Mes chagrins et mes plaisirs, les vôtres Valent-ils que tous deux nous en parlions ce soir? Non, je ne dirai rien à l’homme du miroir... L’on rentre, l’on est las. C’est tard, on se rappelle... Le lit est trop étroit... Le miroir trop fidèle... L’on voudrait tant penser à celui qu’on n’est plus! Il ne faut pas... Laisse le livre à demi lu, Et laisse les remords autour de toi qui rampent... Pauvre homme, couche-toi, éteins vite la lampe.

LE SPECTRE DES SOUVENIRS

LE PRÉSENT SUBTIL

Je songe qu’elle est seule à l’ombre du cyprès, Loin de la sombre ivresse et du plaisir secret Qu’elle goûtait, couchée en robe jaune et noire. Alors j’ai pris la lampe et la boîte d’ivoire, La pipe à bout de jade et le plateau d’argent Et les trois scarabées de nacre aux feux changeants Et roulé sous mon bras sa robe préférée. Je suis le chemin creux dans la chaude soirée. Le cimetière est proche et le mur n’est pas haut Et l’on sent que les morts dorment mieux sous l’air chaud, Quand le vent ne fait pas bouger croix et couronnes. Sur le tertre, j’étends la robe noire et jaune, J’étale les objets sur le plateau sculpté Et dans le calme mortuaire de l’été, Tenant l’ivoire blême et la pipe de jade, Tout ce que chérissait ma tendre camarade, J’aspire la fumée et la jette aux gazons. Toi qui dors pour jamais dans l’humide maison De terre, dont le seuil est cimenté de plâtre, Sans robe tiède d’ambre et sans lampe rougeâtre, Un ami vint ce soir fumer auprès de toi. Ah! que le grand parfum mette en ton lit étroit Au vestige allongé de ta figure humaine, Malgré la dureté de la terre chrétienne, Le sourire éternel du vieux Bouddha de bois, Que je place ce soir à côté de ta croix.

LE SOUVENIR CARICATURAL

O souvenirs! La nuit était chaude et malsaine, D’électriques chaleurs rôdaient près des maisons. Par la fenêtre entraient de vivantes haleines Et je me suis penché dans l’air plein de poisons.

Alors, j’ai vu venir le cortège bizarre. Des eunuques avec des manteaux byzantins. Puis des hommes fardés qui portaient des simarres Et des jupes, couverts d’ornements féminins.

Des nègres solennels élevaient une châsse Vers le ciel et je vis sous le verre en couleurs Une grotesque idole en cire dont la face Pleurait du sang. Un stylet d’or trouait son cœur.

D’énormes talismans, des formes priapiques, Un Bouddha de bois peint, vivant et grimaçant, D’exsangues chérubins aux ventres hydropiques, Des vieillards aux virilités d’adolescents...

Toute nue au milieu marchait la bien-aimée, La splendide aux seins droits, sous ses torsades d’or... Mais horreur! Elle avait la taille déformée, Des seins hideusement gonflés, des genoux tors....

Cette perfection, cette splendeur suprême Était un corps rempli de rougeurs et de trous, Et seul les yeux divins étaient restés les mêmes Comme deux diamants perdus dans un égout.

Un perroquet juché sur son épaule gauche Battait des ailes et la frappait de son bec. Un être au teint parcheminé par la débauche Derrière, dans sa chair enfonçait son doigt sec.

Une vieille en haillons qui tenait une torche Ricanait et parfois lui roussissait les reins. Et les lanternes clignotaient et sous les porches S’esclaffaient le mendiant, la fille de l’assassin.

«Je t’aime, ai-je crié, toi l’unique et la pure!» Les bras tendus vers l’idéal martyrisé. Mais le ciel descendait comme pour l’écraser... O souvenirs! O morts vivants! Caricatures!...

LES ABSENTS SONT DES MORTS

Les absents sont des morts qui n’auront pas de roses... On ne prépare pas la chambre en pierres closes Et l’on n’allume pas les quatre chandeliers. Pour eux, pas de draps neufs, pas de bouquet lié Avec ce jonc ténu qu’est un regret fragile. Aucune illusion de forme volatile, De halo lumineux et doux qui reviendrait Hanter l’appartement où dort l’ancien secret. Le temps fait du pastel une esquisse plus pâle, La chaleur de la chair du sein ternit l’opale, La rose s’évapore au fond du flacon d’or, On le sait, on le dit... Les absents sont des morts. Mais pourtant l’on voudrait tellement n’y pas croire, Être encor l’habitant d’un coin d’une mémoire, Dans la chambre d’hiver où sont les souvenirs. Les absents sont des morts qui voulurent mourir. La lettre est la couronne en immortelles fausses Qu’on attache d’un fil de fer aux croix des fosses. Le cœur y sonne vide autant que le métal, De l’emblème agité par le vent glacial. Puis plus rien. Même pas les fausses immortelles. La pluie use les noms, les vases et la stèle. Le fruit noir du cyprès tombe comme un remords Du bonheur qu’on n’a plus... Les absents sont des morts...

LE VIEIL HÔTEL

J’ai gravi l’escalier où clignotait la lampe, Sans ma canne de jonc, mon ancien chapeau clair. Le bois comme autrefois gémissait et la rampe Plongeait on ne sait où sa spirale de fer...

Le cœur du pauvre hôtel battait sous chaque porte. La patronne en riant m’a tendu le bougeoir... Que la voûte est étroite au souvenir qu’on porte Quand elle était si vaste autrefois pour l’espoir!

J’ai pris la clef avec son numéro de cuivre Ainsi qu’un talisman ouvrant des palais morts Et sous mes cheveux longs d’alors j’ai cru revivre Dans l’ombre humide du tournant du corridor...

J’ai vu monter l’antique aurore merveilleuse Que contemplaient ces cœurs de vingt ans sans chagrin Et glisser la blancheur des jeunes repasseuses Dans une odeur de linge frais et de matin.

J’ai vu la chambre avec la table et les bougies, Les livres rejetés, les cartes et le vin, Le cadre désuet de l’enfantine orgie Où chantaient les jetons, le rire et le satin.

Une voix étouffée a dit mon nom, des verres Se sont entre-choqués quelque part, tristement. L’hôtel dormait avec ses amours, son mystère... Je suis redescendu silencieusement...

Et j’ai vu devant moi ma jeunesse qui marche, Boiteuse, aux traits maigris, lasse et traînant le pied, Et son doigt m’a montré sur la dernière marche Le beau visage mort de la chère amitié.

«Dans les murs suintants et dans la moisissure, O divine amitié, tu dors de ton sommeil, Je ne connaîtrai plus que tes caricatures, Je n’attends plus de toi ni baiser ni réveil.

«Mais je veux te bercer plus pure qu’une vierge Comme dans un berceau, dans l’ombre du couloir. Pour la veille de mort, à la place de cierges Autour de toi j’allumerai quatre bougeoirs.

«Devant ta forme nue, immobile et clouée, Mes mains élèveront un étrange ex-voto, Fait du vin bon marché, des bottines trouées, Des sous qu’on partageait, du pain et du réchaud.

«Et là, sous l’escalier rongé, dans les ténèbres, J’accomplirai pour toi des rites solennels, Ayant comme assesseurs de la veille funèbre La patronne joyeuse et le garçon d’hôtel.»

LA SOLITUDE DES FEMMES

Il a pu se glisser malgré les portes closes Et son souffle a soufflé la lampe doucement. Il a flétri la robe et ravagé les roses... Le malheur est venu dans les appartements.

Aussi long et muet que l’attente des lettres, Dans la chambre est assis ce terrible témoin. Il a fallu, le soir, dormir avec ce traître Et le voir se tapir comme un chien dans les coins.

Nul coussin ne gardait l’ovale de la tête Et les portraits avaient un visage lointain. Il a sali la couverture violette Où naguère chantait le baiser du matin.

Nulle main ne prenait le soleil des persiennes Et ne l’éparpillait sur les peignoirs d’été, Seul, il a ricané comme font les hyènes, Riant des jours perdus et des bonheurs gâtés.

Sur chaque souvenir il a mis une tache. L’angoisse vient avec l’approche de la nuit. Et comme il sait, hélas! combien le cœur est lâche, Il mêle savamment la peur avec l’ennui.

L’ombre s’emplit soudain de formes et d’images. Une goutte de sang coule sur le plafond Et la porte entr’ouverte est un obscur passage Par où, dans un couloir, des civières s’en vont.

On entrevoit là-bas une blancheur de salle... L’ombre d’un prêtre passe avec les sacrements... Au loin, emmaillotée, une figure pâle... L’éclair des bistouris... Des déclics d’instruments...

L’iode et l’éther... L’odeur fade du chloroforme... C’est un musée de cire entre des murs ouatés... Comme dans un tombeau les malades s’endorment Et tout d’un coup les hurlements d’un amputé...

Le malheur tourne et danse à présent dans la chambre, Il vient de faire entrer des êtres singuliers. L’un a les reins cassés et cependant se cambre Grotesquement, tendant une jambe sans pied.

L’autre a l’air d’éclater d’un rire diabolique, Mais il pleure: les lèvres manquent sur ses dents. L’autre veut vous saisir de sa main mécanique... Une mâchoire d’or fait un bruit obsédant...

Le manchot fait pirouetter l’unijambiste... De ses deux yeux de verre, un autre obstinément Vous fixe... On ne sait quel orchestre étrange et triste S’élève on ne sait d’où pour ce bal d’impotents...

--«Seigneur, je reconnais l’homme sans chevelure, Le scalpé, le manchot, le boiteux, l’estropié. Tous ceux que j’ai chéris sont des caricatures, Des morts qui, du tombeau, n’ont pu fuir qu’à moitié.

«Vous qui marchez, tremblants de précoce vieillesse, Dont des ressorts cachés articulent les bras, Avez-vous oublié l’odeur de mes caresses Et le creux de mes reins dans la chaleur des draps...

«Je veux baiser la chair à vif de vos gencives. Me presser sur vos seins ouverts par le scalpel Et voir flamber sous vos paupières maladives La flamme des vieux soirs amoureux et cruels...

«O cortège des éclopés, des invalides! Je vous reconnais tous, vous êtes mes amants... Mon corps était si seul dans les longues nuits vides... Venez, le lit est prêt, j’ouvre mes vêtements...»

--C’est ainsi que le soir, les femmes hystériques, Mangeant leurs voluptés et dévorant leurs pleurs, Se tordent, faibles proies de leurs songes lubriques, Dans les appartements que tu hantes, malheur!

LE NOM A VOIX BASSE

Je t’ai donné la fleur de mes cheveux d’abord, Le matin et le soir je t’ai donné mon corps. Je ne réclame ni le plaisir ni la rose. Tous deux sont morts. Mais en échange de ces choses, Pour la goutte de volupté, pour le parfum, Pour l’unique soupir au fond du lit défunt Dont je ne veux ni souvenir, ni regret même, Demain, en étreignant la femme que tu aimes, Murmure doucement mon nom, tellement bas, Qu’en buvant ton haleine elle n’entendra pas; Que ta lèvre sur elle en dessine l’image, Qu’il baigne ainsi qu’une atmosphère son visage, Ce nom léger, évaporé, cristallisé... Elle prendra ta bouche et j’aurai ton baiser...

TRISTESSE D’OLYMPIO

C’était au même endroit, près de la même écluse, Le long du même quai, sur le même canal. Dans les arbres maigris la lumière diffuse Baignait comme autrefois le paysage banal.

Devant le banc où l’on voyait les terrains vagues Je l’ai croisée. Au loin résonnait un tambour, Et le ciel était plein de cette grande vague De poussière, mêlant la ville et les faubourgs...

Oui, c’était cette femme, et c’était ce visage, Et c’était cette main que j’avais tant pressés. Mais le verre du temps m’en déformait l’image, Les yeux étaient bouffis, ternes, rapetissés.

Elle marchait avec une morgue grotesque. Elle semblait avec son corps incontinent, Son allure bourgeoise et pourtant romanesque, Un oiseau hydropique, un cygne bedonnant.

Pourtant, j’avais chéri cette caricature Et je m’étais chauffé des chaleurs de son sang. Ensemble nous trouvions belle cette nature, Nous goûtions sa laideur, nous en savions le sens...

Un prestige étonnant l’enveloppait sans doute Qui nous faisait aimer le pont, l’octroi fumeux, Les premiers becs de gaz clignotant sur la route Et les tramways glissant entre les champs galeux.

--Mais quoi! Je suis peut-être un être dérisoire Pareil à cette femme, à ce morne désert. L’écorce de jeunesse et le fruit de la gloire Sont peut-être tombés de l’arbre de ma chair.

Ah! pourquoi regarder le visage terrible Des êtres oubliés et des lieux disparus! Qu’il coule loin de moi, souterrain, invisible, Le fleuve des beautés qui ne reviennent plus!

O souvenir! frère du mal et de la peine, Ressuscité, reste à jamais enseveli, Sous ta forme terrestre ou sous ta forme humaine, Dans le vase de plomb scellé par mon oubli.

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