‹ La montée aux enfersChapitre 2 sur 24 · L’ANE A CORNES

L’ANE A CORNES

COMBAT DE FEMMES

Elles devaient se battre au couteau, toutes nues... L’odeur du vin sortait d’un tonneau débouché... Le bouge rayonnait sous la lumière crue... Un patron monstrueux lavait le zinc taché...

Les filles attendaient avec des yeux qui flambent, Couchant leurs corps contre les hommes attablés. Par la porte du fond on voyait une chambre, Les housses, la pendule et les draps maculés.

C’est pour ce paradis qu’elles allaient se battre, Pour s’y vautrer avec l’enfant ensorceleur Dont les yeux d’assassin et le teint olivâtre Les changeaient toutes deux en louves en chaleur.

Il fumait et jetait au plafond la fumée. Les voix se turent. L’on fit cercle avidement. Les rivales étaient par le rut animées, Impudiques, elles riaient sauvagement.

Et la blonde semblait une grande génisse Avec des bas de soie et de puissantes mains. La brune charriait dans son sang tous les vices De la rue. Elle avait une odeur de jasmin.

C’était un serpent noir qui portait sur le crâne Une rose et ses seins étaient fermes et droits. Pour égayer encor le public qui ricane Elle fit devant lui danser son ventre étroit.

Et puis les deux couteaux luirent dans l’air opaque, La sueur ruissela sur les corps furieux, On entendit les coups sur les membres qui craquent, Une main empoigna la toison des cheveux.

Les yeux des spectateurs s’exorbitaient de joie, Ils appelaient le sang par des mots orduriers. La blonde par la nuque avait saisi sa proie Et s’efforçait de l’écraser sur le plancher.

Alors, le serpent noir dans le sang qui l’inonde Roula ses reins presque brisés sous l’étouffoir Du corps et de son arme ouvrit en deux la blonde Qui fit: Ahan! comme une bête à l’abattoir.

Les témoins prirent peur et vidèrent la salle. Le jeune homme toujours fumait paisiblement, Et la brune, les mains sanglantes, triomphale, Sur la morte gesticulait obscènement.

Un gramophone au loin berçait la nuit des bouges... Le pas de la police errait sur les pavés... Et la chair qui sentait le jasmin, la chair rouge, Put enfin s’enfoncer au fond du lit rêvé.

Celle qui demeurait vainqueur de la rafale Des poings épais et du couteau la tailladant, Geignit d’amour sous le baiser des lèvres mâles Qui buvaient sa salive et qui mordaient ses dents.

L’autre, selon la loi du faible, n’eut pour couche Que le plancher pourri maculé de son sang Et n’eut pour seul baiser que celui d’une mouche Bleue et verte, qui vint sur elle en bourdonnant...

LE JEUNE HOMME AUX CITRONS

La porte était de bronze, étroite, ornementée... Elle s’ouvrait au fond d’une rue écartée. Tout de suite une odeur de rose et de jasmin M’enivra, je suivis une petite main Qui dans l’ombre sortait d’une manche vert pâle. Un portique, une salle, un jet d’eau sur des dalles, Des coussins noirs et des lanternes au plafond Et de lourds citronniers tout chargés de citrons... Avec trois fruits d’or clair un jeune homme nu jongle Il vient de se baigner; l’eau fait briller ses ongles. Il lance les citrons dans l’air et quelquefois Une goutte d’argent vole aussi de ses doigts. Derrière, à pas de loup, marche une jeune fille. On comprend à ses bras levés, ses yeux qui brillent Qu’elle va pour jouer le surprendre, baisant Ses lèvres, étouffant son rire entre ses dents. Mais je passe... Et c’est une chambre cramoisie Avec une statue aux hanches amincies D’une vierge peut-être ou d’un adolescent Et du marbre du cœur coule un filet de sang, Car un stylet d’acier traverse son sein gauche. Et dans l’ombre, une forme à genoux, toute proche. Fait le geste des mains pour recueillir le sang. Mais je passe... Le bruit des gonds, le seuil glissant, Les quartiers morts dormant au bleu des lunes mortes... --Depuis, j’erre le soir pour retrouver la porte De bronze et le parfum de rose et de jasmin. Je gravis des perrons, je touche avec la main Des heurtoirs et je cherche en les serrures vides Le jongleur de citrons au visage splendide, Les gouttes d’eau, la femme et son rire muet, L’être au sexe inconnu dont le marbre saignait...

LA PREMIÈRE NUIT AU COUVENT

Dans sa cellule s’éveilla la carmélite. Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts, Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.

Sa chemise grossière abîmait de brûlures Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons. L’ombre du Christ faisait une caricature... Elle entendit des voix derrière la cloison...

Et c’étaient les voix de désir, les cris, les plaintes, Le doux frémissement de la chair sur les draps Et les gémissements de deux femmes étreintes Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.

Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense. Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs Et toutes relevaient leur robe avec aisance Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.

Quelque chose d’étrange était dans leur allure Un rire fou les secouait, faisant saillir Des seins inattendus et des croupes impures Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.

Viens avec nous! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel Et le cloître d’argent sous la lune émeraude Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel...

Avec des ventres gros et des faces lubriques Des moines à travers les piliers ont surgi, Saisissant par les reins les nonnes impudiques, Les renversant, les culbutant avec des cris.

Et les cloches soudain dans les tours retentirent, Sonnant une danse burlesque, un galop fou, Et parmi les appels hystériques, les rires, Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.

La novice fuyait avec sa robe ouverte, Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant, La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte, Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.

Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques Soulevaient leur robe de pierre en ricanant, Ou, gardant sur leur socle une pose extatique, Étaient à son passage horriblement vivants.

Elle courut à la chapelle. Là des vierges Étalaient sur les croix leur corps crucifié. Elles riaient dans le clignotement des cierges... Un prêtre officiait en dansant sur un pied...

A cheval sur un grand balai, la supérieure Conduisait une farandole dans le chœur, Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.

Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes, Un adolescent nu, mince et brun émerger, Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte, Ayant le torse creux et le buste léger.

Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau. Il marchait lentement parmi les colonnades Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.

«Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins. Voici toute ma chair offerte sur ces dalles. Prends-moi sous cette châsse, à l’ombre du lutrin.»

Elle éclatait comme une rose près d’éclore Et lui la laboura d’un long baiser savant... «O Satan! O seigneur!» C’était déjà l’aurore... --Telle fut la première nuit dans le couvent...

LE MÉDECIN AVORTEUR

Je suis un médecin louche d’avortements. Le soir, dans un quartier perdu, secrètement, Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes. J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes, Je tâte le malheur du corps supplicié Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié. Je suis un charlatan aux secrets salutaires Qui connaît le revers du baiser, la misère De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds Et je tue au berceau stérile de l’amour Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance, L’atome au sexe humain dans le germe en puissance. Je suis un médecin béni des malheureux, Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux Et fais passer la loi des pauvres créatures, Avant l’inexorable loi de la nature. Mais vous, races sans nom, vivants indésirés, Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés, Larves aveugles qui mourrez avant de vivre, Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre De la séduction, des méchants, des ingrats, Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas, De l’abandon glaçant les chambres solitaires, Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent, De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.

LA BALEINE EN RUT

Comme elle avait suivi le poulpe et l’espadon, Dans des mers charriant les herbes des Florides, La baleine sentit passer par ses fanons Le terrestre printemps et ses tiédeurs fluides.

Le soleil descendait parmi les archipels... Elle courut dans l’or et les phosphorescences Projetant des jets d’eaux de toute sa puissance, Pour s’ébrouer parmi des chemins d’arc-en-ciel.

Elle voulut d’abord épouser la chaloupe Que d’un grand élan fou poussaient les pagayeurs. Elle approcha ses flancs onctueux de sa poupe Et la cassa du battement de son grand cœur.

Brûlant de la chaleur d’un sexe gigantesque, Elle voulut de sa nageoire en éventail Étreindre une île au corps dentelé d’arabesques De pierre, avec des seins de craie et de corail.

Elle ne put monter sur elle et dans l’eau bleue, Cherchant éperdument une forme à saillir, Avec le battement immense de sa queue Essaya d’épuiser sa force et son désir.

Mais le rut de la mer vibrait au creux des anses. Les crabes se prenaient dans leurs pinces entre eux Et les poissons volants, ivres de jouissance, Faisaient sur les embruns des cercles lumineux.

Des électricités baignaient le fond des criques. Le poisson-scie aimait la torpille au long corps. On entendait mugir les squales hystériques, La coquille univalve ouvrait un sexe d’or.

Et la baleine alors sentant passer sur elle La douleur d’être seul familière aux géants, A travers les bas-fonds aux fleurs surnaturelles S’élança dans la nuit des abîmes béants.

Mais le peuple des flots fuyait devant sa masse. Les polypiers fermaient leurs molles cavités. Les poissons éperdus plongeaient dans les crevasses Les infusoires verts éteignaient leurs clartés.

Les déserts sous-marins ont des splendeurs si vastes! C’est là que vous dormez, coques des vaisseaux morts! Dans cette solitude où l’on ne voit plus d’astres, La baleine glissa par les courants du nord.

Dans les forêts de madrépores fantastiques, Broyant avec ses flancs les perles par millions, Brûlante, elle roula vers les pays arctiques, Vers la mer froide où les soleils sont sans rayons.

Mais même dans les bleus d’aurore boréale, Ne projetant que des jets d’eaux cristallisés, Elle fondait encor les grands icebergs pâles, Les banquises de neige avec son chaud baiser.

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