‹ La morale de NietzscheChapitre 15 sur 16 · II

II

Ces vues de Nietzsche sur la littérature française et la vocation intellectuelle des Français sont éparses dans cent endroits de son œuvre. Il n’en est pas de plus caractéristiques de son tour de pensée. Quel accueil trouveront-elles en France? Y seront-elles comprises comme un paradoxe ou comme une leçon qui vient à son heure? Ne nous livrons pas au jeu des prévisions. Le lecteur nous saura sans doute beaucoup meilleur gré, après lui avoir fait connaître quelque chose des jugements de Nietzsche sur l’originalité et les traits inimitables de notre nation, de lui présenter les plus significatives des opinions émises sur Nietzsche du côté français, l’état de notre critique à l’égard du Nietzschéisme. Il n’est pas brillant. La gloire de Nietzsche en France aura eu des commencements assez piteux.

Je ne sais pas dans quelle gazette--«grand journal» ou «revue jeune»,--Nietzsche fut mentionné pour la première fois. Mais je connais le nom d’un des premiers admirateurs français de son génie: Taine. Nietzsche avait adressé à celui qu’il proclamait «le premier des historiens vivants» un exemplaire de _Par delà le Bien et le Mal_. Et sans doute il eut lieu de se sentir compris. Car il pria Taine de le mettre en relation avec une personne capable de traduire ses livres et d’initier un peu le public. Taine recommanda à Nietzsche un homme de lettres qui fait connaître aux lecteurs de quelques périodiques importants les nouveautés philosophiques. Une correspondance s’établit entre Nietzsche et son futur interprète; elle doit être bien curieuse; un jour ce dernier reçoit une lettre où l’auteur de _Zarathustra_ lui révèle qu’il est le Christ et qu’il a été le monde. La même communication avait été faite en même temps à George Brandès, le célèbre critique danois, et aux plus notoires amis que Nietzsche croyait compter en Europe. Nietzsche était devenu fou. Il y a quelque temps, on a pu lire au rez-de-chaussée d’un grand journal le lamentable document, suivi à peu près de ce commentaire: «Voilà le personnage dont on fait à présent tant de bruit.» Enfin les propos de Zarathustra devenaient intelligibles: ils sont d’un paralytique général!

L’idée qu’on s’est faite de Nietzsche pendant les dix ou douze années qui séparent la première apparition de son nom dans nos journaux des premiers propos sérieux publiés sur son compte, fut généralement celle de l’anarchiste et du nihiliste le plus forcené. C’est fort curieux. Non seulement Nietzsche n’est pas du tout ce personnage. Mais il en est l’extrême, le violent antipode. D’une aussi étrange méprise je vois plusieurs causes. La principale, c’est la haine de Nietzsche contre le christianisme. Pour beaucoup de personnes sans instruction (et notamment pour les anarchistes), christianisme, gouvernement, ordre public, code pénal, code militaire, gendarmerie, tout cela ne fait qu’un. Qui ruine l’un ébranle l’autre. Une revue «libertaire», que je crois être--sans pouvoir l’affirmer--_l’Humanité nouvelle_, paraissant alors sous un autre nom, donna la traduction de _l’Antéchrist_. Elle prenait l’auteur pour un des siens.

Deux écrivains considérables ont adopté fort décidément cette interprétation de Nietzsche et fait ce qu’ils pouvaient pour la propager. Auteur d’un très beau livre sur le Lied en Allemagne et des premiers jugements raisonnables publiés en France sur Richard Wagner, M. Édouard Schuré ne pouvait manquer de dire son mot sur le grand adversaire du wagnérisme. Il l’a fait avec plus de passion que de clairvoyance. Idéaliste et mystique--très noblement d’ailleurs--romantique également, aussi enclin à croire à toutes les mythologies de la «conscience» et du sentiment que scandalisé, je le crains, par des dieux de marbre--on ne pouvait attendre de M. Schuré une sereine appréciation. Il a traité Nietzsche un peu comme les polémistes cléricaux faisaient Renan, après _la Vie de Jésus_. Ces quelques lignes donneront l’idée de sa thèse:

Il y a dans la vie de certaines âmes de brusques volte-face où, prises d’une haine violente contre l’objet de leur culte, elles brûlent ce qu’elles ont adoré et adorent ce qu’elles ont brûlé. En pareil cas, l’idole renversée n’est qu’une occasion qui fait éclater la vraie nature et jaillir du fond de l’homme l’ange ou le démon. Il y a eu un de ces points tournants dans la vie intime de Nietzsche; ce fut sa rupture avec Richard Wagner. A partir de ce moment, la maladie de l’orgueil qui couvait en lui se développa en proportions gigantesques pour le conduire à un athéisme féroce et jusqu’au suicide intellectuel. («L’individualisme et l’anarchisme en littérature», _Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1895, p. 777.)

Que Nietzsche ait pu être sincèrement désanchanté du caractère, des idées et de la musique de Wagner, et cela pour des raisons qui tiennent à la délicatesse de sa nature morale, à la hauteur de sa philosophie et à la perfection de son esthétique, M. Schuré n’y songe pas un instant. Ce fut une apostasie. Elle éteignit chez Nietzsche «toute la lumière de la sympathie». Et elle l’entraîna de chute en chute jusqu’au crime.

Ce n’est pas impunément qu’on jette l’anathème aux maîtres auxquels on doit son initiation et ce n’est pas impunément qu’on maudit ses dieux. A partir de ce moment, Nietzsche entre dans un désert d’où il ne sortira plus et qu’il peuplera tantôt des rêves ardents de son orgueil, tantôt _des fantômes troubleurs de sa mauvaise conscience_. Il avoue lui-même sa peur... (_Ibid_.)

Cet athéisme, cette férocité, ce sentiment d’universelle haine que M. Schuré explique par la rupture de Nietzsche avec Wagner, certain professeur d’université allemande les attribue à une rupture aussi, mais différente. Nietzsche, pendant son service militaire, tomba assez malheureusement de cheval et se brisa la clavicule. Cet accident l’empêcha de devenir officier de réserve. Il en ressentit un désespoir et une fureur qui allèrent jusqu’à la frénésie.

Mais le véritable et trop spirituel inventeur du «nihilisme» de Nietzsche, c’est M. T. de Wyzewa. «Vous prêtez... _finement_ vos qualités aux autres!» Dans la _Revue Bleue_ du 1er novembre 1891, M. de Wyzewa a publié un article sur _Nietzsche, le dernier métaphysicien allemand_. Voilà une erreur: la pensée de Nietzsche tend à dissoudre toute métaphysique. Je m’empresse d’ajouter que ce n’est pas, comme il est arrivé trop de fois, à Kant entre autres, par des arguments qui font ou qui laissent passer une nouvelle métaphysique. Selon Nietzsche, ce sont précisément les métaphysiciens qui, par leur labeur à construire un monde idéal et leur zèle à y faire croire, montrent tout ce qu’il peut y avoir au cœur de l’homme de crainte et de méfiance du réel et donnent l’exemple le plus certain, mais d’ailleurs le plus hypocrite, du nihilisme. En fait, l’auteur de _Zarathustra_ est beaucoup plus voisin de La Rochefoucauld et de Stendhal que de Hegel. M. de Wyzewa simplifie en ces termes la philosophie de Nietzsche: «Au commencement était le non-sens et le non-sens venait de Dieu et le non-sens fut Dieu.» Ce résumé ne s’accorde guère avec la grande estime que M. de Wyzewa professe pour les opinions littéraires de Nietzsche, «tout à fait contraires, dit-il, au génie allemand et conformes au génie français». Il a connu Nietzsche à Bayreuth et l’impression qui lui en est restée est celle d’un «étrange personnage»--d’un «chat de gouttières».--Mais il sera beaucoup pardonné à M. de Wyzewa à cause de cette phrase: «J’ai trouvé dans Nietzsche la meilleure histoire de la musique qui soit.» Avis à nos musicographes.

J’ai hâte d’arriver aux seuls travaux vraiment sérieux dont Nietzsche ait été l’objet en France. Le livre de M. Henri Lichtenberger, auquel j’ai fait allusion, se recommande à toutes les personnes désireuses de connaître cette philosophie et cette personnalité, encore énigmatiques, autrement que par des caricatures ou des apologies. Il est substantiel et clair, inspiré par une sympathie très loyale pour le maître qui pouvait dire: «Je ne sens pas en moi une seule goutte de sang malpropre», en même temps qu’empreint de la plus fine réserve. M. Lichtenberger expose dans toute sa force et son âpreté la pensée de Nietzsche, mais comme en l’interprétant tacitement par une sagesse plus calme, ce qui rend son exposition agréable et vivante et fait son livre personnel. J’y critiquerais peut-être une tendance à isoler Nietzsche, à nous le donner comme une nature très particulière, bien plutôt que comme fauteur d’un mouvement général de pensée. Sans doute, Nietzsche est plus exceptionnel encore qu’on ne saurait le dire. Et ceci devrait refroidir un peu la jactance «nietzschéenne» de quelques très jeunes gens, pareils, eux, à beaucoup d’autres. Mais on peut penser que cette extrême personnalité a seulement permis à Nietzsche de donner un tour très vif et très surprenant à des idées déjà mûres, attendues en Europe. M. Lichtenberger ne redoute, d’ailleurs, nullement l’influence de ce «professeur d’énergie» qui, chose assez rare parmi ses confrères, fut une très belle âme. Je crois même qu’il fait des vœux sages et modérés pour que cette influence s’exerce.

(_Revue encyclopédique_, 6 janvier 1900.)

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Dans cette brève nomenclature nous ne prétendions pas du tout donner une bibliographie, mais relever, pour leur curieuse signification, quelques-uns des premiers jugements émis sur Nietzsche en France.

Depuis notre article, a paru (_Revue hebdomadaire_ du 23 mars 1901) l’étude déjà mentionnée de M. Jules de Gaultier sur le _Sens de la Hiérarchie_ chez Nietzsche. En dépit d’un titre qui semble en restreindre l’objet, mais en réalité s’attaque à l’idée centrale, cette étude est la meilleure clef du nietzschéisme que nous ayons. Ce travail est trop plein, trop abondant en formules décisives pour que nous le gâtions par une analyse, forcément sommaire. Signalons seulement que, dans une conclusion dont la force logique atteint au pathétique, M. de Gaultier, après avoir observé que conservateurs et révolutionnaires «voudraient également tirer à eux cette pensée nouvelle et en fortifier leur point de vue», s’applique à préciser l’attitude de Nietzsche à l’égard des uns et des autres. On se dispute Nietzsche en effet. Ne nous parlera-t-on pas bientôt d’un Nietzsche anarchiste et fauteur de tous les excès? Nous l’avons interprété dans un sens conservateur. Les explications de M. de Gaultier montreront jusqu’à quel point nous y étions fondé.