‹ La Mort de la Terre, roman, suivi de contesChapitre 16 sur 23 · XVI

XVI

DANS LA NUIT ÉTERNELLE

Le planeur n’était plus qu’à vingt mètres du sol. En pleine vitesse, il allait tomber à pic et se briser, lorsque Targ, d’instinct, le redressa. Alors, légèrement, et traçant une parabole élégante, il reprit son vol jusqu’aux abords de l’enclave. Et ayant atterri, le veilleur demeura immobile, paralysé de douleur, devant une fosse énorme et chaotique: là, gisaient, sous les ténèbres de la terre, les êtres qu’il aimait plus que lui-même.

Pendant longtemps, les pensées rampèrent en désordre dans le cerveau du pauvre homme. Il ne songeait pas aux causes du cataclysme, il n’en discernait que la férocité obscure, il le rattachait confusément à tous les malheurs de ce morne septénaire. Les images défilaient au hasard. Constamment, il apercevait les siens, tels qu’il les avait quittés l’avant-veille. Puis, les silhouettes tranquilles étaient emportées dans une horreur innommable... Le sol s’ouvrait. Il les voyait disparaître. L’épouvante était sur leurs faces. Ils appelaient celui en qui ils avaient mis leur confiance et qui, peut-être à l’heure même de leur mort, croyait vaincre la fatalité...

Lorsqu’il put enfin réfléchir, le Dernier Homme essaya de se figurer la catastrophe. Était-ce une nouvelle secousse planétaire? Non! aucun sismographe n’avait enregistré le moindre trouble. D’ailleurs, à part quelques hectares de l’oasis et du désert, l’enclave seule se trouvait atteinte. L’événement se ramenait aux circonstances antérieures: le sous-sol, fracturé, s’était rompu. Ainsi, le malheur qui ruinait la suprême espérance n’était pas une grande convulsion de la nature, mais un accident infinitésimal, à la taille des faibles créatures englouties.

Pourtant, Targ croyait y voir transparaître la même volonté cosmique qui avait condamné les Oasis...

Sa douleur ne le laissait pas inactif. Il scrutait les ruines. Elles ne laissaient apercevoir aucun vestige d’œuvre humaine. Accumulateurs d’énergie, machines à fouir, à perforer, à cultiver, à broyer, planeurs, motrices, maisons, disparaissaient dans une masse informe de rocs et de pierres. Où étaient ensevelis Erê et les enfants? Les calculs ne permettaient qu’une approximation grossière et peut-être décevante: il fallait agir au hasard.

Targ assembla, vers le nord, les appareils utiles pour les déblais et le creusement, puis, ayant condensé l’énergie protoatomique, il attaqua l’immense fosse. Pendant une heure, les machines ronflèrent. Les crics soulevaient les blocs et les rejetaient automatiquement; les paraboloïdes de cobalt enlevaient la pierraille, et, à mesure, les pilons, par des chocs lents et irrésistibles, équilibraient les parois. Lorsque la tranchée eut atteint une longueur de vingt mètres, un planeur se montra, puis un grand planétaire avec son support de granit et ses accessoires, puis une maison d’arcum.

Leur emplacement précisait les calculs de Targ. En supposant que la catastrophe eût surpris la famille auprès de la demeure, il fallait creuser vers l’ouest. Si Erê ou les enfants avaient pu atteindre le planétaire qui faisait communiquer l’Équatoriale des Dunes avec les Terres-Rouges (comme le faisait supposer l’accident d’Arva), c’est vers le sud-ouest qu’il convenait de faire les recherches.

Le veilleur établit des appareils à proximité des deux endroits probables et reprit le travail. «Humanisées» par l’effort incalculable des générations, les vastes machines avaient la puissance des éléments et la délicatesse de mains fines. Elles soulevaient des rocs, elles amassaient la terre et les pierres menues sans à-coups. Il suffisait de pressions légères pour les orienter, les accélérer, les ralentir ou arrêter leur marche. Elles représentaient, entre les mains du Dernier Homme, une puissance que ne possédait pas, aux ères primitives, toute une tribu, toute une peuplade...

Un toit d’arcum se montra. Il était tordu, bossué et, de-ci de-là, un bloc l’avait fendu. Mais des signes précis le faisaient reconnaître. Il avait abrité, depuis l’atterrissage à l’Équatoriale des Dunes, toutes les tendresses, les rêves et les espérances de la suprême famille humaine... Targ arrêta les outils qui commençaient à le soulever, il le considéra avec effroi et douceur. Quelle énigme cachait-il? Quel drame allait-il révéler au malheureux recru de tristesse et de fatigue?

Pendant de longues minutes, le veilleur hésita à reprendre sa tâche. Enfin, élargissant une des déchirures, il se laissa glisser dans la demeure.

La chambre où il se trouva était vide. Quelques blocs l’obstruaient, qui avaient arraché un lit de la muraille et l’avaient écrasé. Une table était réduite en miettes, plusieurs vases d’alumine souple aplatis sous les pierres.

Ce spectacle avait le caractère indifférent des destructions matérielles. Mais il suggérait des scènes plus émouvantes. Targ, tout tremblant, passa dans la chambre voisine; elle était vide et dévastée comme la première. Successivement, il visita tous les recoins de la maison. Et, quand il se trouva dans la dernière pièce, à quelques pas de la porte d’entrée, une stupeur se mêla à son angoisse.

--Pourtant, chuchota-t-il, il est assez naturel que, au premier signe de danger, ils aient fui au dehors...

Il essaya de se figurer la manière dont s’était produit le premier choc et aussi l’image qu’Erê avait pu se faire du péril. Il ne lui vint que des sensations et des idées contradictoires. Une seule impression demeurait fixe: c’est que l’instinct devait conduire la famille près du planétaire des Terres-Rouges. C’est donc vers là qu’il était logique de se diriger. Mais comment? Erê était-elle parvenue au Grand Planétaire, ou avait-elle succombé en route? Les mots balbutiés par Arva revinrent à la mémoire du veilleur. L’événement leur donnait un sens. Erê ou l’un des enfants, peut-être tous, étaient, presque sûrement, parvenus jusque-là. Il fallait donc y reprendre le travail au plus vite, ce qui n’empêcherait pas d’amorcer une galerie de communication.

Sa résolution prise, Targ leva la porte d’entrée et tenta une exploration rapide. Mais les blocs et la pierraille lui opposaient un obstacle infranchissable. Il ressortit par le toit et remit en mouvement les machines du sud-ouest. Ensuite, il disposa les appareils du nord et leur fit entamer la galerie. Il s’occupa aussi d’Arva, dont la léthargie prenait peu à peu les apparences du sommeil normal.

Puis, il attendit, vigilant, les yeux fixés sur les rouages dociles. Parfois, il rectifiait leur travail d’un geste furtif; parfois, il arrêtait un pic, une lame, une hélice, une turbine, pour examiner le terrain. A la fin, il aperçut, tordue et bossuée, la haute tige du planétaire et la conque étincelante. Dès lors, il ne cessa de diriger l’énergie. Seuls, fonctionnaient les organes subtils qui, selon l’occurrence, soulevaient la pierre épaisse ou ramassaient les menus débris.

Et il poussa une plainte lugubre comme un cri d’agonie... Une lueur venait d’apparaître, cette lueur flexible et vivante qu’il avait aperçue, le jour du désastre, parmi les ruines des Terres-Rouges. Son cœur gela; ses dents claquèrent. Les yeux pleins de larmes, il ralentissait tous les mouvements, il ne laissait agir que les mains de métal, plus adroites et plus douces que des mains d’homme.

Puis, il arrêta tout, il souleva contre sa poitrine, avec de rauques sanglots, ce corps qu’il avait si passionnément aimé...

D’abord, une onde d’espoir traversa son saisissement. Il lui semblait qu’Erê n’était pas froide encore. Plein de fièvre, il posa l’hygroscope sur les lèvres pâles...

Elle avait disparu dans la nuit éternelle.

Longtemps, il la contempla. Elle lui avait révélé la poésie des anciens âges; des rêves d’une jeunesse extraordinaire transfiguraient la morne planète; Erê était l’amour, dans ce qu’il a de vaste, de pur et presque d’éternel. Et, lorsqu’il la tenait dans ses bras, il lui semblait voir revivre une race neuve et innombrable.

--Erê! Erê! murmura-t-il... Erê, fraîcheur du monde! Erê, dernier songe des hommes!

Puis, son âme se raidit. Il posa sur les cheveux de sa compagne un baiser amer et farouche, il se remit au travail.

Successivement, il les ramena tous. Le minéral s’était montré moins féroce pour eux que pour la jeune femme; il leur avait épargné la mort lente, l’émiettement intolérable des énergies. Les blocs avaient broyé les crânes, ouvert les cœurs, écrasé les torses....

Alors, Targ s’abattit sur le sol et pleura sans fin. La douleur était en lui, vaste comme le monde. Il se repentait amèrement d’avoir lutté contre la fatalité inexorable. Et les paroles de la femme mourante, aux Terres-Rouges, retentissaient à travers sa peine comme le glas de l’immensité...

Une main lui toucha l’épaule. Il se dressa en sursaut; il vit Arva, penchée sur lui, livide et chancelante. Elle était si accablée qu’aucune larme ne lui venait aux paupières; mais tout le désespoir possible aux faibles créatures dilatait ses pupilles. Elle murmurait d’une voix sans timbre:

--Il faut mourir! Il faut mourir!

Leurs yeux se pénétrèrent. Ils s’étaient aimés, profondément, chaque jour de leur vie, à travers toute la réalité et tous les rêves. Les mêmes espérances leur avaient été passionnément communes et, dans la misère infinie, leur souffrance était encore fraternelle.

--Il faut mourir! répéta-t-il comme un écho.

Puis, ils s’étreignirent et, pour la dernière fois, deux poitrines humaines battirent l’une contre l’autre...

Alors, en silence, elle porta à ses lèvres le tube d’iridium qui ne la quittait jamais... Comme la dose était massive et la faiblesse d’Arva extrême, l’euthanasie dura peu de minutes.

--La mort, la mort, balbutiait l’agonisante. Oh! comment avons-nous pu la craindre!

Ses yeux s’obscurcirent, une lassitude heureuse détendit ses lèvres, et sa pensée était complètement évanouie, lorsque le dernier souffle s’exhala de sa poitrine.

Et il n’y avait plus qu’un seul homme sur la terre.

Assis sur un bloc de porphyre, il demeura enseveli dans sa tristesse et dans son rêve. Il refaisait, une fois encore, le grand voyage vers l’amont des temps, qui avait si ardemment exalté son âme... Et, d’abord, il revit la mer primitive, tiède encore, où la vie foisonnait, inconsciente et insensible. Puis vinrent les créatures aveugles et sourdes, extraordinaires d’énergie et d’une fécondité sans bornes. La vision naquit, la divine lumière créa ses temples minuscules; les êtres nés du Soleil connurent son existence. Et la terre ferme apparut. Les peuples de l’eau s’y répandirent, vagues, confus et taciturnes. Pendant trois mille siècles, ils créèrent les formes subtiles. Les insectes, les batraciens et les reptiles connurent les forêts de la fougère géante, le pullulement des calamites et des sagittaires. Quand les arbres avancèrent leurs torses magnifiques, alors aussi se montrèrent d’immenses reptiles. Les Dinosauriens avaient la taille des cèdres, les Ptérodactyles planaient sur les formidables marécages... En ces âges naissent, chétifs, gourds et stupides, les premiers mammifères. Ils rôdent, misérables, et si petits qu’il en eût fallu cent mille pour faire le poids d’un iguanodon. Durant d’interminables millénaires, leur existence demeure imperceptible et presque dérisoire. Ils croissent, pourtant. L’heure vient où c’est leur tour, où leurs espèces se lèvent en force à tous les détours de la savane, dans toutes les pénombres des futaies. C’est eux, maintenant, qui font figure de colosses. Le dinothérium, l’éléphant antique, les rhinocéros cuirassés comme les vieux chênes, les hippopotames aux ventres insatiables, l’urus, l’aurochs, le machaerodus, le lion géant et le lion jaune, le tigre, l’ours des cavernes, et la baleine, aussi massive que plusieurs diplodocus, et le cachalot dont la bouche est une caverne, aspirent les énergies éparses.

Puis, la planète laissa prospérer l’homme: son règne fut le plus féroce, le plus puissant--et le dernier. Il fut le destructeur prodigieux de la vie. Les forêts moururent et leurs hôtes sans nombre, toute bête fut exterminée ou avilie. Et il y eut un temps où les énergies subtiles et les minéraux obscurs semblèrent eux-mêmes esclaves; le vainqueur capta jusqu’à la force mystérieuse qui a assemblé les atomes.

--Cette frénésie même annonçait la mort de la terre..., la mort de la terre pour notre Règne! murmura doucement Targ.

Un frisson secoua sa douleur. Il songea que ce qui subsistait encore de sa chair s’était transmis, sans arrêt, depuis les origines. Quelque chose qui avait vécu dans la mer primitive, sur les limons naissants, dans les marécages, dans les forêts, au sein des savanes, et parmi les cités innombrables de l’homme, ne s’était jamais interrompu jusqu’à lui... Et voilà! Il était le seul homme qui palpitât sur la face, redevenue immense, de la terre!...

La nuit venait. Le firmament montra ces feux charmants qu’avaient connus les yeux de trillions d’hommes. Il ne restait que deux yeux pour les contempler!... Targ dénombra ceux qu’il avait préférés aux autres, puis il vit encore se lever l’astre ruineux, l’astre troué, argentin et légendaire, vers lequel il leva ses mains tristes...

Il eut un dernier sanglot; la mort entra dans son cœur et, se refusant l’euthanasie, il sortit des ruines, il alla s’étendre dans l’oasis, parmi les ferromagnétaux.

Ensuite, humblement, quelques parcelles de la dernière vie humaine entrèrent dans la Vie Nouvelle.

CONTES

PREMIÈRE SÉRIE

LE HANNETON

La folle ouvrit ses belles lèvres roses et éclata de rire.

--Je l’ai! dit-elle.

--Quoi? dit le gardien.

Le gardien était fait de gros matériaux. Il avait une peau spongieuse, des pores sales, un nez granulé à narines étroites. Son œil brillait comme de la porcelaine et en avait l’opacité. Il était curieux d’en comparer le bleu de turquoise avec la clarté saphirine des yeux de la folle. Elle était tissue tout entière de délicates fibres. L’épiderme fin recevait continuellement les chocs des nerfs. Blanche et pâle, la folle cachait dans une forme divine le trouble de son esprit.

--Mon hanneton! répondit-elle.

Le gardien cligna de l’œil. Le hanneton de la folle ne le fâchait pas. Ce n’était pas un méchant homme. Il douchait à la rigueur, gagnait quelques liards sur le pain des fous, aimait assez à cingler les furieux ou les obstinés, mais on pouvait vivre avec lui. Il avait la nonchalance grave des hercules. L’explosion d’un fou furieux le faisait rire. Nul nerf ne prévalait contre ses énormes muscles.

--Et où ça? demanda-t-il.

--Ici! répondit-elle en montrant un trou dans la muraille.

Un trou dans la muraille! L’excellent gardien fut ennuyé.

--Faudra pas faire de trous, grommela-t-il.

Cela dit, il entra brutalement dans la loge, et donna une claque sur une joue ineffable. La folle se repentit de lui avoir montré le trou, mais c’était une folle peu rusée encore. Ce n’est pas le vieux fou du numéro 20 qui aurait agi comme cela! On n’avait jamais pu découvrir ses collections de pierres précieuses, et pourtant il savait bien!... Mais, lui, trop malin pour se trahir.

Le gardien regardait le trou. Il plongea les doigts: il n’y trouva pas de hanneton. Il parut pensif à la façon d’un bœuf, puis gratta doucement son occiput.

--Ne mettez pas mon hanneton dans votre tête! dit la folle en pleurant.

Elle voulait fouiller dans les cheveux de l’homme là où il s’était gratté.

--Chut! la folle, gronda-t-il.

Elle se retira dans un coin. Elle sanglotait. Ses cheveux buvaient ses larmes.

--Il faut vous taire, dit-il nettement.

Elle regarda avidement la tête grossière du gardien.

--Je le vois! s’écria-t-elle en riant.

Elle montrait les crins rudes qui couvraient le crâne officiel. L’autre y porta machinalement la main.

Les yeux de la folle se dilatèrent, elle se repentit de nouveau:

--Ne l’écrasez pas! supplia-t-elle.

Elle éclata d’un fou rire: il ne l’avait pas écrasé! Les yeux opaques se fixèrent sur les yeux clairs.

Ce fut un tableau d’intense clair-obscur, de la finesse de la folle à la massivité du brave homme.

--Allons! soyez sage, et surtout ne faites plus de trous.

Il parlait paternellement, sur le bord de la loge, avec un rayon de soleil dans le dos.

--Rendez-le-moi! Oh! s’il vous plaît!

--Bon! bon! pas de bêtises.

Il sortit.

La folle essuya ses larmes et se mit au fond, dans l’angle des murailles. Elle était très grave. Derrière son joli front, qui se ridait alternativement, il parut se faire un remarquable travail de pensée.

La folle ne parla plus du hanneton. Le trou lui fut pardonné après que le gardien lui eut retenu un pain, qui fut consacré à la famille de cet excellent homme. Elle baissait vivement les yeux dès qu’il entrait dans sa loge. Belle, la poitrine tremblante, le saphir de ses yeux jetant des feux entre ses cils baissés, elle se tenait bien tranquille, tandis qu’il visitait la cellule.

Il n’était pas méticuleux, faisait grossement l’inspection.

--Bon! bon! disait-il.

Sa voix bovine la faisait tressaillir. Parfois il lui parlait. C’était un drôle de duo. Par ces beaux jours,--juin, juillet--il y avait le plus souvent un angle de soleil dans la loge.

Quand il avait le dos tourné, elle levait sournoisement les yeux, elle jetait un long regard, avide, passionné, sur la tête crépue.

Une fois le gardien s’en avisa.

--Ah! la folle, cria-t-il en riant.

Il n’avait pas oublié le hanneton. Il commit une espièglerie.

--Oui, oui, il est... là!

Il montrait une place, un peu derrière la tempe. Elle tressauta, ses prunelles eurent un jeu extraordinaire de désir, de colère.

Avant de partir, il alla un instant au grillage. La grande cour était reluisante. Entre les dalles, du mouron et de l’herbe croissaient en abondance. Un petit jardinet, au milieu, développait une mosaïque de géraniums alternés de plantes charnues. Une grosse boule métallique brillait comme un soleil, et une poule grise picorait au milieu de poussins jaunes. Une odeur émanait de tout cela, une odeur d’aromates plutôt qu’un parfum.

Elle vint, la folle, si légère! Ses joues étaient enflammées, ses narines frissonnantes. Elle vint, sa jolie main s’allongea, lentement, une main de travaux exquis. Cette main, ces doigts ravissants frôlèrent la grosse chevelure du gardien. Il se tourna. Il avait sa mine majestueuse de pion qui veut de l’ordre.

--Qu’est-ce que c’est que ça! fit-il tout grondant.

Au nom de la raison, il dauba du plat de la main sur l’épaule de la folle.

Elle le regarda, furieuse.

--Ah! gare! dit-il.

Elle trembla. Puis, avec la ruse des fous et des enfants, elle eut son plus doux sourire.

--Là! murmura-t-il, ne faisons pas de bêtises!

L’épais gaillard disparut, laissant toute frissonnante la merveille de beauté, de grâce et de folie.

Pendant tout un été, la folle fut sombre. Elle veillait tard. Ses yeux grandirent, dans une pâleur fatiguée. Elle avait l’air d’un savant qui, creusant trop un problème, y laisse sa santé et sa force. Deux fois, elle reçut des douches pour avoir tapagé nocturnement. Elle devint extrêmement circonspecte. Pourtant, si le gardien lui parlait, elle avait son grand rire frais. Le brave homme ne remarqua pas de notes grimaçantes dans le cristal, n’ayant pas l’oreille créée pour ces minuties. Un jour, il crut voir la folle tripoter aux barreaux. Il entra, examina, ne vit rien.

Elle devint plus prudente encore. Elle causait raisonnablement, elle répondait aux questions avec sens. Le gardien fit venir deux ou trois fois le directeur, doutant qu’elle fût encore folle, mais le directeur le rassura.

C’était un vieux praticien qui avait étudié la folie dans sa poche: sa bourse donnait des indications mathématiques sur le degré d’aliénation mentale de ses hôtes. Quoique ne comptant pas sans ses hôtes, il comptait deux fois.

Donc, le bon gardien, satisfait, prenait avec la folle ses aises. Sage, douce, obéissante, elle ne le gênait guère. Elle mangeait fort peu: le gardien n’y trouvait rien à redire, son honnête famille en profitait.

L’automne arriva. A travers ses minces, mais nombreux carreaux, la folle vit l’année grisonner. Bien des nues passèrent entre les horizons. Des feuilles lui arrivaient quelquefois, pauvres choses mortes et recroquevillées, où restaient les délicates nervures de la vie. Les géraniums moururent, les plantes grasses rentrèrent chez le directeur. Les moineaux commencèrent à connaître la faim. Elle voyait leurs bandes errer dans la cour, leurs petits corps roux frissonner au bord des corniches, elle entendait de minces cris, cris de détresse, qu’ils poussaient en hérissant leurs plumes. Elle leur aurait volontiers jeté des miettes, mais le gardien pensait à sa famille.

On la laissait tranquille. Elle maigrit encore et paraissait songer à toutes sortes de choses graves. Le saphir de l’œil brillait de fièvre, de la fièvre des grandes préoccupations. Il y avait pourtant un espoir là, cette lueur sereine dans la tempête qu’on découvre chez les grands travailleurs qui ont l’espoir d’arriver.

La folle se mit à détester la lune. La nuit, croissant ou orbe, elle venait par les barreaux, éparpillant dans la loge sa lumière curieuse. La folle s’irritait quand elle voyait l’œil d’argent cligner devant les fenêtres. Elle savait bien que la lune est là pour tous, calme, impartiale, mais ses nerfs l’emportaient sur sa raison. Dès que l’astre escaladait le bleu, elle frissonnait, prise de névrose. Ses yeux clairs papillotaient, une rougeur montait à son front et, découragée, elle se jetait sur son lit, où elle restait à pleurer intérieurement.

La lune disparut, de la cendre plein sa face. Pendant la syzygie, la folle respira: elle ne craignait plus la venue inopinée du regard d’argent.

Elle devint alors extraordinairement active, d’une activité furtive, précautionneuse et si patiente! On la surveillait de moins en moins, sa dissimulation l’ayant faite maîtresse de la confiance entière des gardiens. Elle put achever sa longue tâche, l’œuvre patiente des mois, le rongement insensible de l’insecte qui traverse le noyer ou le chêne.

Une nuit, oh! bien noire! pleine de nues qui naviguaient sur le firmament, une silhouette légère passa par les barreaux descellés d’une cellule et descendit dans la cour. Elle alla tout droit, sans hésiter, malgré les ténèbres, car, dans la lente élaboration de l’œuvre, tout avait été calculé, recalculé, avec la triple patience de l’obsession, de la solitude et de l’emprisonnement. Elle dépassa le carré jardiné. L’ombre forte la voilait; elle y glissait avec la précision silencieuse des chats. Le ciel lui soufflait aux cheveux. Elle levait son front de captive sous l’air libre, humait brèvement.

La blancheur de sa face était son seul péril. Les rares rayons y rejaillissaient et la faisaient saillir vaguement sur le noir. Elle y jeta ses cheveux, à travers lesquels les deux saphirs luisaient comme des lampyres.

Elle s’arrêta. Un mur était là, pâle sur l’ombre, avec ses portes et ses fenêtres. Comment ouvrit-elle une porte? La serrure eut un bruit faible, comme un cri bref de souris, puis un rectangle noir s’enfonça.

Silence. Les nues coulaient sur les étoiles, les noyaient, puis les laissaient reparaître sur les îlots d’azur. Un oiseau noctambule soupirait, derrière les murs. Des feuilles se roulaient sèchement.

Puis, du morne bâtiment, une clameur sortit, un grand hurlement. Les fous, nerveux, au sommeil léger, s’éveillèrent, et des cris partirent des loges. La terreur augmenta; les frénétiques collèrent leurs fronts aux barreaux, les verbeux expliquèrent leurs théories et d’autres riaient, chantaient, dans une cacophonie formidable.

De loge en loge, au fond des ombres sinistres, les cervelles troubles s’ouvrirent au monde inharmonique des idées folles.

Scène affreusement bestiale, humaine cependant, où les cris sombres de l’animal sortaient de la poitrine des hommes, dialogues vertigineux entre les barreaux, corps frénétiques en proie aux magnétismes du nerf, misérables frappant horriblement leurs crânes contre les murailles.

Mais des portes s’ouvrirent. Le directeur parut parmi les gardiens. Il croyait à quelque évasion en masse et tremblait. Une voix raisonnable vint à lui.

--Ici, monsieur, ici!

Une femme, sur le seuil d’une porte, élevait une petite lampe de laiton. Des enfants s’accrochaient à sa jupe. Le directeur reconnut la femme du gardien Désambre. Il s’approcha.

La femme commençait une litanie pleureuse. Elle ne savait pas! Ils dormaient. Tout à coup, son mari s’était redressé en criant, puis était retombé. Quelque chose avait alors traversé la chambre. Son mari ne criait plus. Elle avait entendu un pas descendre les escaliers. Le gardien était immobile, avec un grand clou dans la tête. Il n’avait plus remué. Il devait être mort.

Le directeur monta. Il trouva l’homme replié nerveusement, les mains au front, trépassé, une sorte de clou sans tête fiché obliquement dans la tempe gauche. Point de sang. Une fine éraflure rasait le sourcil droit.

Cette nuit même, on visita les loges. Le mouvement des torches dans l’ombre de la cour fut une fête pour les fous. Il ne se trouva personne d’aussi calme que la folle. Elle dormait. Elle s’éveilla avec un sourire superbe. Ses yeux furent éblouissants à la lumière rouge des flambeaux, et pleins d’une joie profonde, d’une sérénité transparente. Comme le directeur entrait, elle poussa son front hors de son lit, en rejetant sa ruisselante chevelure.

--Je l’ai! Je l’ai! cria-t-elle.

Le directeur faillit sourire, malgré son ennui. Il regarda la face reposée, la paix enfantine de la jolie créature.

--Elle a bien dormi! murmura cet homme expérimenté.

Londres, novembre 1875.

LA MÈRE

Louis Ramières déposa sa fourchette et cessa de manger. Il avait l’air dur et maussade; un grand pli creusait son front lisse. C’était un joli jeune homme par la chevelure bien plantée, l’œil taillé avec art, les joues fines et la structure correcte. Sa mère le considérait avec crainte et admiration. D’avoir de tout temps souffert pour lui et par lui, elle l’aimait davantage. Et elle mettait en lui son orgueil, son espérance, tout le présent et tout l’avenir.

Pour la troisième fois, elle l’interrogeait. Il se décida à répondre:

--Il vaudrait mieux n’en pas parler, puisque nous ne pouvons qu’en souffrir l’un et l’autre. Enfin, puisque tu le veux. J’ai vu tantôt, au cercle, le père d’Hélène. Il sait, bien entendu, que j’aime sa fille, ce qui n’est rien... Mais il sait aussi qu’elle m’aime. Alors, il m’a parlé très franchement. Il me la donnerait si j’apportais deux cent cinquante mille francs, qui constitueraient une part d’association dans sa maison... du quinze, du vingt pour cent.

Il se tut, plein d’amertume. Mme Ramières réfléchissait, éperdue. C’est vrai que c’était le sauvetage et pour toute la vie. La maison Hugo-Lambert était quelque chose d’aussi solide, en son genre, que la Banque de France. D’ailleurs, tout autour, une famille richissime dont Hélène devait hériter un jour.

--Ah! soupira-t-elle... si nous les avions!

--Mais nous ne les avons pas, fit-il durement.

Ils les avaient possédés, cependant, et même plus du double. C’est par Louis qu’ils avaient disparu. Il avait vécu sept années formidables. Rien n’avait pu modérer sa fougue, et comme elle était incroyablement faible, même un peu imprévoyante, Mme Ramières n’avait rien su lui refuser.

Quand il admit--car il s’était longtemps obstiné à croire que sa mère lui cachait des ressources--quand il admit, vaincu par l’évidence, que la ruine était proche, il eut un coup de désespoir. Ce désespoir le mena au jeu. Pendant plusieurs mois, il vécut en halluciné, sûr qu’il allait rattraper la fortune perdue. Puis, ce fut la fin, il n’y eut plus d’argent liquide, plus même de bijoux précieux. Rien ne demeurait qu’une rente viagère, dont le capital était incessible jusqu’à la mort de Mme Ramières.

Cela l’avait dégrisé; il avait soudain montré de la prudence. Il menait maintenant une existence froide et calculée, attentif seulement à garder l’élégance du costume. Il avait d’ailleurs l’instinct le plus sûr de cette élégance; par là même, il savait se la procurer à bien meilleur compte que les gens qui s’en rapportent aux fournisseurs. En sorte qu’extérieurement rien ne trahissait sa déchéance. Il continuait à fréquenter assidûment le monde, qui ne lui coûtait que quelques sacs de bonbons et quelques fleurs; il fuyait les lieux de dépense. Toutefois, pour sauver la face, il n’avait pas déserté son club.

De son côté, Mme Ramières s’appliquait passionnément à l’économie. Elle réalisait ces miracles que savent réaliser les femmes qui ne cessent de s’occuper de leur intérieur. La ruine demeurait inaperçue. L’on soupçonnait tout au plus quelques pertes menues.

· · ·

--C’est vrai, nous ne les avons pas! soupira Mme Ramières.

Et elle jetait à son fils un regard humble et tendre qui demandait pardon.

--Ah! reprit-elle, si je pouvais céder le capital de ma rente...

Les yeux de Louis flambèrent. L’être violent et avide qu’il était se peignit tout entier sur sa face contractée et sa bouche presque sauvage. Ce fut une tempête de désir qui se termina dans une rage:

--Mais tu ne peux pas! dit-il d’un ton brutal. Alors, à quoi bon en parler?

--Ah! fit-elle plaintivement, ma mort seule...

Leurs regards se rencontrèrent. Dans l’éclair de cette minute, elle vit distinctement que celui pour qui elle avait fait tous les sacrifices et consenti à tous les chagrins, l’être qu’elle aimait plus qu’elle-même, aurait été heureux de cette mort... Elle détourna la tête, épouvantée; ses yeux se remplirent de larmes.

· · ·

Tout le soir, pendant qu’il était sorti, elle ne cessa d’y songer. C’était, au tréfonds, quelque chose qui déjà la tuait, l’arrêt d’un juge mystérieux et implacable. Elle se disait que maintenant elle verrait le souhait dans chacun des actes de Louis et chacune de ses paroles; le plus intime de son existence en serait empoisonné. Comme elle n’avait, depuis bien longtemps, plus de sentiments qui ne fussent un reflet des sentiments de son fils, chaque fois qu’elle goûterait une joie innocente, chaque fois qu’il lui viendrait une heure douce, tout se glacerait soudain à l’idée sinistre. Alors, c’était fini! Il n’y aurait plus de soleil du matin, plus de roses, plus de crépuscule d’été sur la plage ou la terrasse, plus d’intimité fine au foyer d’hiver, plus de livres, ni de voyages, ni de présent, ni d’avenir. Elle serait jusqu’à sa dernière heure celle dont la mort est attendue, celle dont la fin doit faire le bonheur de sa descendance. Était-ce encore vivre?...

Le soir passa, minuit pleura sur Saint-François-Xavier, et Mme Ramières était toujours là, sous le bloc de la destinée. Elle attendait maintenant le retour de Louis avec un triste cœur qui s’éveillait par saccades. Lorsqu’il ouvrit la porte du corridor, elle se dressa, elle marcha à sa rencontre; et pour avoir un baiser, un baiser franc et presque filial, elle balbutia:

--J’ai un projet, mon grand garçon, quelque chose à quoi nous n’avions pas encore songé... Espère... et embrasse bien ta vieille maman!

Il la considéra, d’abord surpris; mais comme tous les êtres, il était prompt à l’illusion: de songer que peut-être il aurait la fiancée et la fortune, son cœur s’enfla d’une tendresse, il rendit sans compter l’étreinte.

--Demain! Je te dirai demain! s’écria-t-elle en se sauvant dans sa chambre.

La porte verrouillée, en hâte, ne voulant pas perdre la tiédeur des lèvres du fils sur sa joue, elle ouvrit la petite pharmacie, elle y saisit le flacon de laudanum et, d’une grande gorgée, fit disparaître l’obstacle qui barrait la route de Louis Ramières.

LA PETITE AVENTURE

Au printemps de cette année, murmura Louis Langrume, je lisais près de la fenêtre ouverte, lorsqu’un insecte s’abattit sur mon livre. Je vis un petit coléoptère noir, faiblement luisant, avec deux taches blanches, à peine perceptibles, à la naissance des élytres. Il demeura une demi-minute immobile, puis il agita ses pattes fines comme des traits d’encre. C’était un temps d’après pluie, tiède, avec des clairs de nuage, si j’ose ainsi dire, fou, ivre, où plantes et bestioles se hâtaient à travers leur courte destinée.

Mon petit coléoptère était là, dans l’inconnu immense, aussi loin des champs où il lui fallait trouver l’amour et la provende que moi de l’Arabie Heureuse. S’il avait de la chance, il pouvait vivre quelques jours, ou quelques semaines, et moi quelques années; il ne savait rien et je n’en savais pas davantage; un coup léger, il trépassait; mais moi-même, une chute dans l’escalier ou une brique sur le crâne suffisaient pour m’expédier au cimetière. J’eus une grande pitié de tous deux et, en tout cas, je résolus de lui faciliter sa misérable chance. Deux fois déjà, au coin du volume, il avait ouvert ses ailes de corne, sous lesquelles on en apercevait deux autres, fripées et translucides, qui avaient bien un peu l’air d’être les coins d’une minuscule chemise de batiste.

J’ouvris plus largement la fenêtre et ce geste me fit quitter des yeux le coléoptère. Quand mon attention revint à lui, je ne le vis plus. Il avait quitté la page où il trottinait, il n’était ni sur la tranche ni sur la couverture. Je consacrai trois minutes à sa recherche, sans résultat: «Il est parti!» me dis-je... Il est quelque part là-bas, dans les lacs de l’air, courant sa fortune d’atome...

· · ·

Je n’y pensai plus. L’heure approchait où j’allais revoir Janine. C’était chaque fois le recommencement du monde. Auprès de Janine, je retrouvais la terre de Robinson et les vieux jardins des contes de fées, la Belle aux cheveux d’or et la princesse qui rêve devant le rouet d’ivoire, les sortilèges du Bois dormant et le Grillon du Foyer, la grande légende qui monte avec le crépuscule et la petite fable qui palpite aux étincelles des bûches de hêtre, l’étoile perdue dans l’infini et la lampe qui luit au fond de l’allée solitaire.

Quand Janine secouait le buisson étincelant de sa chevelure, c’était l’amour sauvage qui se levait, le grand et terrible amour qui dévore magnifiquement l’âme, mais quand nous parlions bas, dans le coin du petit salon émeraude, c’étaient les longs jours, la famille, l’enfant, le cycle enchanté qui a mis fin aux chasses féroces, aux chocs brusques où chaque homme, dans la nuit du passé, le plus fort, le plus rusé, finissait par répandre son sang sur la terre.

· · ·

Je m’habillai donc pour aller voir Janine, je pris chez ma fleuriste une fine gerbe de roses blanches et l’auto roula vers mon destin. Le cœur me battait ainsi qu’aux premiers jours. Mais ce n’était pas le battement cruel qui accompagne les amours de conquête. C’était une palpitation exaltante, comme lorsqu’on voit, après les fleuves de l’étranger, couler un fleuve de son pays. Et j’évoquais la silhouette exacte de Janine dans le corridor, son visage argenté qui s’élevait vers le mien: je venais, ce semble, de la quitter.

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Au coup de sonnette, Charles, le valet de chambre, montra son visage raide où il y avait un peu de stupeur. Il m’accueillit avec des mots vagues, qu’il parut avaler brusquement, puis me conduisit dans le petit salon émeraude. Il n’y avait personne et, la fin du jour approchant, l’ombre se tassait déjà dans les coins. J’attendis cinq minutes... je rêvassais. La lumière décroissante donnait à mes souvenirs plus de profondeur et de solennité. Quoiqu’on ne me fît jamais attendre, je n’étais pas surpris. Et je ne le fus pas davantage lorsque, au lieu de Janine, je vis paraître la gouvernante anglaise.

Elle s’avança, comme elle faisait toujours, d’un air furtif, et, sur son visage chevalin, les yeux jaunes avaient le regard très lointain que tout le monde lui connaissait.

--Monsieur Langrume, fit-elle d’une voix traînante... il y a une nouvelle dans lé maison... Il faut pas vous décourager... C’est lé volonté du Seigneur... Mlle Janine... eh bien!...

Elle toussa et secoua ses épaules pointues:

--Eh bien! elle est morte!

J’ai souvent entendu dire que lorsqu’une balle ou un coup de couteau vient d’atteindre mortellement un homme, il ne se rend aucun compte de son état. Telle l’impératrice d’Autriche, une minute avant sa fin, croyait avoir reçu un coup de poing. Mon impression fut d’abord quelque chose de semblable. Je regardai la gouvernante, je murmurai deux ou trois mots vagues. Ensuite seulement la mort de Janine entra dans mon âme et me tira un hurlement d’horreur... Je criai avec rage:

--Mais elle n’avait rien!

--Rien, fit lentement la gouvernante. Rien! Elle pouvé vivre cent ans... Elle descendait l’escalier, elle a fait un faux pas et elle est tombée... Lé médecin ne sait pas encore ce qui est cassé dans son corps...

L’Anglaise demeura longtemps en silence, puis elle dit, tout bas, comme si elle avait peur d’être entendue:

--Voulez-vous la voir?

· · ·

Et je la vis. Elle était comme étendue dans la broussaille magnifique de sa chevelure. La fatalité l’avait frappée si vite que tout l’aspect de la vie était demeuré: le rythme heureux du visage, les jolis bras bien jointés, ce beau corps où la jeunesse jouait à miracle...

Je vécus là ma première agonie, la plus dure, la plus hideuse, et quand je rentrai chez moi, ah! j’eus bien de la peine à ne pas saisir le revolver qui étincelait sur la table et à fuir ce monde où «tout est vanité et rongement d’esprit».

Comme je rêvais sinistrement, je saisis le livre que je lisais naguère. Tandis que je l’ouvrais machinalement, je vis tout à coup le petit coléoptère noir. Il s’était pris entre deux pages, il avait les deux élytres entr’ouvertes: le faible poids du papier avait suffi pour l’écraser. Comme Janine, plein de son humble force, et construit en sa manière d’insecte pour vivre une pleine destinée, il avait fait un faux mouvement!

MON ENNEMI

Lorsque je «prospectais» dans le Colorado, dit le Canadien Durville, j’avais un ennemi, un grand bougre, aux yeux d’outremer et à la barbe havane, avec qui, trois fois déjà, je m’étais battu dans les bois. Je portais, en souvenir de sa haine, sept cicatrices, dues aux balles logées par lui dans ma carcasse et aux bistouris des chirurgiens. De son côté, il pouvait montrer la trace de huit blessures dont j’étais l’agent responsable. L’une, la dernière, faillit être mortelle et le coucha six semaines dans la tente-hôpital du docteur Matthews.

L’origine du conflit était une femme, une sang-brûlé, que nous nous disputâmes farouchement et qui fut mon lot pendant une année. Après quoi, elle fila, sans que je m’y opposasse, car j’en avais par-dessus la tête; elle fila, dis-je, avec un Irlandais, vers le Texas ou la Californie. Mais son exode n’éteignit pas notre querelle. Même le troisième duel, le plus acharné, eut lieu un mois plus tard. Ce fut, comme les autres, un combat loyal. Jim Charcoal m’avait averti, quarante-huit heures d’avance, qu’il m’attendrait dans le bois du Sitting-Bear, et nous échangeâmes plus de vingt balles avant qu’il ne s’abattît.

Après chaque duel, il y avait une trêve de six mois, au minimum. Dans l’intervalle, nous ne nous connaissions pas. Si le hasard nous mettait en présence, chacun détournait la tête. Jamais un mot ni une attitude injurieuse. Nous savions trop qu’un des deux finirait par avoir la peau de l’autre pour gaspiller nos gestes ou nos paroles.

· · ·

Vers ce temps, une troupe de bandits fit son apparition dans la contrée. Elle rôdait dans les bois, sur les savanes ou la montagne, assassinait les mineurs isolés, pillait les fermes et même mit à sac la ville de Big-Stanton. Elle la mit à sac et fit violence aux femmes. Il est vrai que cette ville ne comptait encore que trente-sept habitants et que le jour où les bandits y pénétrèrent, toute la population était absente, sauf deux vieilles, vingt-neuf cochons et six vaches.

La présence de ces rascals nous agaçait. Nous fîmes plusieurs battues, décidés à un lynchage énergique. Par le fait, nos jeunes hommes se proposaient de les enduire de pétrole et de térébenthine, puis de les mettre rissoler sur un bon feu de sapin. Mais les battues demeurèrent infructueuses.

Un mardi du mois de mai, je me mis en route avec neuf compagnons déterminés. Nous menions deux mules chargées de pépites et de poussière d’or à la banque de Newfountain. Nos carabines et nos revolvers étaient confortablement chargés et nous possédions aussi de solides coutelas, dont nous savions nous servir. Tout alla bien jusqu’à la passe de Cinderella. C’est un lieu fauve et charmant. Il y a de grands rocs pourpres, d’où découlent des eaux argentées, et de très vieux pins qui sifflent un air de danse dans la brise. Nous avions fait «l’éclairage» nécessaire; puis il n’y avait pas d’exemple qu’on eût attaqué un peloton aussi redoutable. Déjà, nous n’étions plus qu’à un demi-mille de la sortie, lorsqu’une détonation retentit et nous vîmes Bill Shark rouler sur le sol. Ce fut un sacré moment. Nous avions beau scruter le site, et nos yeux valaient presque des yeux d’Indiens, nous n’apercevions que les pierres, les plantes, les sources et quelques oiseaux.

--Damn it! cria Sam Rogers en entre-choquant ses poings de colosse.

Une deuxième détonation, le sifflement d’une balle qui me frôla presque l’oreille.

--Par terre et à l’abri! criai-je.

Un moment plus tard, nous étions tapis parmi les anfractuosités de la passe. Il y eut un long silence, suivi d’une fusillade nourrie. Cette fois, nous avions aperçu des têtes et nous pûmes riposter. Des hurlements de blessés s’élevèrent de part et d’autre... Et cela dura une demi-heure. Six de nos hommes étaient ou morts ou invalides; nous avions à coup sûr atteint un certain nombre de nos agresseurs.

Brusquement, ceux-ci chargèrent: ils pouvaient être huit. Nous tirâmes en hâte quelques cartouches, puis nous nous dressâmes pour le choc: nous étions en ce moment quatre contre six. Les revolvers bruirent, les longs bowies entrèrent dans les ventres. En fin de compte, je me trouvai acculé contre le roc, devant trois adversaires. J’étais blessé; mon sang coulait par des plaies nombreuses; je frappais au hasard. Et, ayant encore abattu un homme, je me sentis saisi, jeté contre le sol; une lame troua ma poitrine; au moment de m’évanouir, j’entendis une dernière détonation...

· · ·

Naturellement, je n’ai pas la moindre idée du temps qui s’écoula entre la seconde où je perdis le sens et la seconde où je rouvris les yeux. D’abord, je ne vis pour ainsi dire rien du tout. Un brouillard flottait sur ma rétine. Puis, je discernai le feuillage d’un pin, là-haut, puis des rocs rouges et enfin un homme, à ma droite, penché, qui me considérait.

--All right! dit cet homme avec flegme.

Je reconnus les yeux d’outremer et la barbe havane de Jim Charcoal, mon ennemi. Cela me fut très désagréable. Dans mon état de faiblesse, je m’imaginai que le compagnon n’était là que pour me donner le coup de grâce.

--Faites vite! lui dis-je.

--Vite! s’exclama-t-il. Rêvez-vous, camarade?

Il avait une sorte de sourire, débonnaire et victorieux. Et me prenant la main:

--How are you? fit-il. Damnément faible, je calcule?

C’est vrai que j’étais un peu faible, mais en somme je ne me sentais pas mal. Un immense étonnement bouleversait ma cervelle; je murmurai:

--Que faites-vous ici, Jim?

--Vous le voyez bien, répondit-il avec bonhomie. Je vous soigne, en même temps que ces fellows, là-bas. Vous en avez tous eu pour vos pépites... sans compter ceux qui ont rincé leur tasse!

--Bon! repris-je. Mais vous n’étiez pas avec eux?

--La preuve! ricana-t-il, en me montrant deux cadavres qui gisaient à quelques yards. Ce sont ceux qui allaient vous faire votre affaire et que ce bon rifle-là a envoyés régler leur note avec le Créateur!

--Jim! m’écriai-je. Ce n’est pas vrai! Vous ne m’avez pas sauvé?

Il hocha lentement la tête. Tout à coup, il y eut en moi une joie frénétique et une telle tendresse que ce serait folie d’y comparer n’importe quelle sorte d’amour. Je saisis la main de Jim dans les miennes et j’y collai mes lèvres. Lui s’était mis à rire. Il était aussi ému que moi; un bonheur extraordinaire luisait sur sa face tannée. Pour lui aussi c’était quelque chose comme le recommencement du monde. Et il était tout à fait inutile que nous nous disions que désormais nous serions beaucoup plus que des frères l’un pour l’autre.

· · ·

Voilà ce que c’est que d’avoir un bon ennemi! acheva Durville... Quant aux camarades, on réussit à en guérir cinq. Les quatre autres restèrent de l’autre côté du monde. Trois bandits étaient morts aussi. Sept demeuraient prisonniers, plus ou moins salement blessés: nos jeunes hommes firent comme ils avaient résolu. Les rascals furent enduits de pétrole et de térébenthine, puis déposés sur un bûcher de sapin. C’était vers la fin du crépuscule. Le feu prenait mal; des cris épouvantables se prolongeaient sur la face du désert, tandis que les étoiles ouvraient leurs petites corolles tremblotantes.

EN ANGLETERRE

C’est à Hampstead Heath, près de Londres, que j’appris à connaître la Société universelle de la Dessiccation harmonique. Par un clair après-midi de septembre, je prenais mon thé au Lion-Vert, au fond d’un jardin délicieux, à mi-côte d’une colline plantée de bruyère, d’herbe dure et d’extraordinaires chardons violets. Une brise aromatique s’élevait dans la tiédeur du jour. De petits nuages très doux jouaient à colin-maillard dans un ciel tendre,--un vol d’oiseaux migrateurs passait sur l’Occident,--de grandes colombes bleues et blanches couraient à mes pieds avec des cris de bonheur,--et il se répandait sur toute chose une grâce neuve et primitive qui parfumait mon thé et donnait une saveur incomparable à mes rôties.

De-ci, de-là, quelques bicyclistes des deux sexes goûtaient sous les glycines, avec du cresson, des winkles, du céleri, du beurre et du pain tendre.

C’est alors que la Société universelle de la Dessiccation harmonique fit son entrée. Elle n’était pas très nombreuse. Elle se composait d’un fifre, d’un accordéon, d’une paire de cymbales, de trois ocarinas et d’une demi-douzaine de ladies et de gentlemen chargés de la partie vocale. Sur un drapeau mi-parti vert et rouge, on apercevait une sorte de saint Laurent sur le gril, que j’ai su depuis symboliser l’Immortalité du corps. Et, bien entendu, on commença par faire un peu de musique.

Aux sanglots de l’accordéon et aux soupirs du fifre, le chœur chantait:

Un jour viendra, un jour terrible, Où l’âme quittera le corps...

Puis un des gentlemen prit une chaise et se mit à nous haranguer. C’était une bonne vieille face britannique, aux yeux d’enfant, au teint frais comme un radis, au geste de poteau de chemin de fer, au grand menton opiniâtre.

Et il hurlait d’une voix suppliante:

«Oh! mes frères et mes sœurs, sortis de la poudre et qui retournerez dans la poudre, écoutez la parole divine. Méditez les paroles sacrées. Car vous vivez dans l’erreur! Vous vivez dans l’erreur, et avec vous toute l’Église d’Angleterre, et toute l’Amérique, et toutes les nations qui sont à la face de ce monde! Vous croyez à l’âme et vous ne croyez pas au corps! Vous croyez à l’âme, orgueilleux principe de vie, et vous oubliez le pauvre serviteur tiré de l’argile, qui peine, qui souffre et qui gémit! Vous croyez que l’âme aura sa récompense et vous faites porter tout l’effort par son esclave misérable! Vous proclamez l’immortalité de l’une et vous condamnez l’autre au néant. Et cependant, ô mes frères et mes sœurs! elles sont suffisamment claires, elles sont suffisamment éloquentes, les paroles du Livre sacré,--les divines paroles qui nous convient, au jour du grand jugement, au jour de la Résurrection éternelle, dans la vallée de Josaphat. Et les paroles de saint Paul aussi portent avec elles une lumière éblouissante. «Il faut, dit-il, que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu de l’immortalité.» Par quelle cécité étrange avons-nous pu, après un tel enseignement, être conduits à donner au corps, à ce corps fait pour une si glorieuse destinée, une sépulture qui le livre à la destruction, qui le jette en pâture aux vers? Comment n’avons-nous pas compris que nous devions conserver plus précieusement cette enveloppe immortelle que tous les trésors de la terre?»

· · ·

L’orateur développa quelque temps ce thème, avec l’honorable monotonie et la patience de répétition qui jettent un si bel éclat sur l’éloquence britannique. Puis il conclut, avec une voix pleine de larmes:

«Abjurez la longue erreur de vos ancêtres. Donnez enfin à l’ensevelissement du corps les soins sacrés qu’il mérite. Comme les anciens Égyptiens qui eurent le pressentiment de la vérité, que vos cimetières deviennent de véritables nécropoles, où le corps incorruptible puisse attendre le jour du jugement. Faites mieux. Réclamez avec nous, à tous les gouvernements chrétiens, l’achat de la vallée de Josaphat. Creusons, bâtissons-y une immense cité souterraine--et que nos chers morts y reposent, prêts à se lever au premier signal de la trompette divine!»

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Il dit, et les cymbales enflèrent leurs voix menaçantes, les ocarinas modulèrent:

Un jour viendra, un jour terrible...

Puis un deuxième gentleman monta sur la chaise. C’était le chimiste de la bande. Il nous initia aux douceurs de la Dessiccation harmonique. Il nous enseigna l’art de conserver nos semblables par des saumures ingénieuses et des cuissons graduées, sans perdre une seule de leurs fibres:

«Car les Égyptiens, chères sœurs et chers frères, sacrifiaient la cervelle et les viscères, dépôts sacrés de la vie, pour ne laisser qu’une forme vide...»

Encore la voix plaintive du fifre et les pleurs de l’accordéon, puis les membres de la Dessiccation harmonique marchèrent à l’ennemi avec des formules--les pledge--et de petits encriers portatifs. Et je vis devant moi une de ces filles émouvantes à qui les artistes invisibles prodiguèrent la magie des belles lignes, la pulpe des chairs divines et la douce superbe des gestes. Elle jeta sur moi le rets lumineux de son regard; je me sentis captif de tous les sortilèges qui menèrent les hommes à la guerre, au crime et à la folie.

--Oh! joignez-vous, dit-elle d’une voix d’harmonica, à ceux qui veulent sauver le corps...

Je contemplais un rayon qui se glissait sur l’aurore de sa chevelure. Elle me tendit une formule où je lus:

SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DE LA DESSICCATION HARMONIQUE

Groupe promoteur de Hampstead Heath.

Il ressuscitera dans sa gloire.

«Je soussigné (nom et prénoms), déclare adhérer à la Société Universelle de la Dessiccation harmonique, et donner ordre à mes parents, à mes amis, à mes héritiers, de faire préparer mon corps, après mon décès, selon la formule du docteur W.-E.-G. Harbour.

«Je m’engage à réclamer par toutes voies, aux gouvernements, l’acquisition de la vallée de Josaphat, pour servir de sépulture à l’humanité chrétienne.»

· · ·

Je regardai un instant les beaux yeux frais. J’eus au cœur une peine étrange. Il me parut si dur que cette fille des hommes passât sur la terre sans que j’eusse eu d’elle au moins je ne sais quel souvenir de tendresse! Et l’idée me vint sans transition, ironique et tendre, que peut-être la Dessiccation harmonique servirait à me donner un enivrement plus doux que l’arrivée du printemps sur les prairies.

Je feignis de lire et de relire le pledge, puis je dis avec tremblement:

--Je ne crois pas que mon corps soit immortel... Non, en vérité, je ne le crois pas! Mais il m’est agréable de croire que le vôtre ne doit jamais périr,--pas plus que la Victoire de Samothrace.

Elle sourit, telle quelque fraîche nymphe, fille du fleuve Simoïs ou du Caystre. Et j’ajoutai:

--Conseillez-vous à l’incrédule de signer?

--Mais cela ne peut lui faire aucun mal. Quand bien même le corps mourrait tout entier, une sépulture plus digne ne saurait nuire au salut!

--Ce sera tout de même un petit sacrifice, dis-je; que me donnerez-vous en échange?...

Elle demeura silencieuse, un peu rougissante sous le feu d’admiration de mon regard. Et j’ajoutai:

--Si je signe, ne me donnerez-vous pas un baiser?

Elle baissa la tête, puis, agile et légère comme une petite chasseresse, elle courut au vieux gentleman qui avait discouru le premier. Elle lui parla dans l’oreille. Il fit un geste d’impatience et répondit assez haut pour que je pusse l’entendre:

--Eh bien! Lizzie, mais sûrement... Comment pourriez-vous hésiter? Sauvez son corps, darling... Sauvez son corps!

Elle vint,--elle porta vers moi son odeur charmante et le petit bruit de sa robe,--elle pencha cette bouche qui méritait de perdre mille vaisseaux creux, et dans un enivrement d’extase, je devins un fervent de la Dessiccation harmonique, un partisan décidé de l’acquisition de la vallée de Josaphat--cependant que la musique reprenait:

Un jour viendra, un jour terrible, Où l’âme quittera le corps...

LE DORMEUR

Au coin de la haie, vers une heure, protégé par une ombre maigre, l’ouvrier étameur s’était endormi.

Il reposait en croix, la bouche béante, soufflant en paix dans la chaleur. Sa grande face fauve, poilue à foison, lustrée par la sueur, avait un air de bonté. Toute une philosophie de labeur, de vie humble, utile, honnête, sourdait du sommeil de ce pauvre homme.

Un peu plus loin, au bord d’un champ déjà fauché, au détour d’un petit mamelon, les braises d’un foyer de bois gardaient une forte incandescence, et l’étain, dans la petite poêle réfractaire, était fondu. Tout autour, c’étaient des casseroles, des marmites, des seaux troués attendant le travail de l’ouvrier.

Cependant le grand soleil faisait crépiter les chaumes secs, gerçait la terre, buvait la fraîcheur, et l’accablement tenait les hommes et les bêtes couchés.

Un bruit de petits pas vibra dans le sentier, un enfant de quatre ans parut, en sabots, la tête nue, avec des yeux candides, mi-fermés et clignotant dans la trop âpre lumière.

L’homme ne s’éveilla pas et l’enfant se mit à le considérer, ébahi, mi-rieur, mi-craintif. Surtout la bouche du dormeur l’intéressait. Elle était large ouverte, garnie de dents puissantes; et le petit se pencha dessus, regarda dans ce trou noir, curieusement. A chaque respiration, la langue remuait, quelque chose s’abaissait et se relevait au fond, tandis que de longs poils de moustache tremblotaient comme des antennes de grillon.

Cependant, par intervalles, le capricieux petit contemplateur se relevait, faisait quelques pas dans le sentier de fine terre battue, cueillait un coquelicot entre les chaumes, riant d’aise au beau firmament. Sur la plaine superbe où s’étalait la moisson d’un sol fertilisé par un siècle de labeur, personne encore n’avait repris la faux. L’enfant effeuillait impitoyablement la caduque, l’éblouissante fleur des blés, essayait de fixer le soleil, écoutait le susurrement des moucherons grisés de pleine vie. Une obsession bizarre, une tentation de fruit défendu le ramenait toujours à la bouche de l’ouvrier. Et la créature d’aube mi-agenouillée, silencieuse, les yeux attentifs, semblait rêver à des choses mystérieuses.

Mais voilà que près du champ fauché, au détour du petit mamelon, les casseroles éveillèrent sa jeune curiosité. Il y alla.

Déjà le feu diminuait, des braises s’endormaient grisonnantes. L’étain pourtant gardait la température de fusion.

Alors l’enfant, gauchement, prit le manche du creuset, répandant quelques gouttes du liquide effroyable, et il marcha plein de joie, un frais sourire aux lèvres, la prunelle espiègle.

Il dormait toujours, l’étameur, dans une immobilité sereine: il semblait si bon, si doux, si digne d’une vie heureuse!

L’enfant s’assit, déposa son brûlant fardeau, et ses beaux yeux recommençaient à regarder la cavité ténébreuse. L’ouvrier soupira, une houle intérieure souleva la poitrine; un songe vague fit remuer ses lèvres, et l’enfant soulevait le creuset. Grave, il le pencha sur la bouche ouverte.

Et l’étain coula brusquement, entre les dents, dans les narines.

La chose fut horrible. Tout le corps étendu là se replia, se condensa verticalement. Puis, un bond épouvantable et l’ouvrier se trouvait debout, ses bras tâtonnant, battant le vide, la mort dans les yeux. Puis le corps bondit encore, trois sauts frénétiques et le pauvre homme s’ensevelit entre les céréales, les coquelicots et les bleuets.

L’enfant, un peu effrayé, ses candides pupilles élargies, tremblait au bord du sentier.

Comprenant soudain qu’il venait de faire une chose défendue, il ôta ses petits sabots pour fuir au plus vite à travers champs...

DANS LE NÉANT

Bernard Cartaud rentra vers huit heures et déposa onze francs sur la table. Il n’était pas saoul; il n’avait pris que trois absinthes.

--Onze francs! se lamenta Gilberte... L’autre quinzaine tu en as rapporté quinze... Comment veux-tu qu’on vive? Nous sommes trois, et puis un quatrième en route.

Il s’assit d’un air magnanime et regarda fumer sa soupe. C’était un homme blond, avec une barbe énorme, des yeux de Turc, et dont le visage plaisait aux femmes. En revanche, sa femme Gilberte plaisait aux hommes, parce qu’elle était parfaitement claire, avec une peau de nymphéa et des iris de diamant noir. Elle luttait contre le sort, pleine d’une énergie plaintive.

--Tu gagnes cent sous par jour, insista-t-elle, et tu ne m’en donnes pas vingt. Sans compter que je paye tes dettes...

--La barbe! éjacula-t-il.

On entendit la soupe qui sifflait en passant de la cuiller dans sa bouche.

--L’argent, je m’en f...! dit-il. J’y tiens pas.

--On ne peut pourtant pas crever de faim...

--Celui qui m’achètera pour de l’argent, y n’est pas sorti de sa mère! continua-t-il avec noblesse. Et tu me dégoûtes quand tu en parles.

--Mais enfin, cria-t-elle désespérée... y faut vivre. Je passe les trois quarts de ma journée à faire des ménages, le petit est seul!

--Je te le demande pas, ça m’embête que ma femme travaille chez les autres.

--Alors, rapporte ta paye!

Il acheva de vider son assiette, puis, la cassant sur la table d’un coup sec:

--Ferme ta malle, on voit Jaurès! ricana-t-il. Et puis, on crève ici.

· · ·

Quand il fut sorti, elle demeura pensive. Le poids du monde l’écrasait et son désordre épouvantable. Elle essaya de se rendre compte, elle tira de petits papiers où elle avait inscrit des chiffres; toute sa misère apparaissait, en images obsédantes, avec l’atmosphère des choses sans issue.

Il y avait eu des jours où elle croyait qu’à la fin Bernard cesserait de boire et nourrirait sa famille. Il y avait eu des soirs où il était câlin, et alors elle s’oubliait dans cette espérance sans bornes qu’est l’amour. Maintenant, elle savait qu’il ne pouvait pas plus cesser d’aller chez le mannezingue que la Seine de couler sous les ponts. C’était comme ça, parce que c’était comme ça et cette raison, quand on l’a une fois bien comprise, est si forte qu’on ne cherche plus même à la combattre.

Et voilà! Elle avait un petit garçon aux yeux déjà chauves, aux joues pâles comme de la craie; quelque chose d’autre vivait en elle, qui viendrait à son terme, qui réclamerait du lait, des vêtements et de la sollicitude... Elle ne voyait aucune issue. Elle était mieux murée dans son sort qu’un prisonnier dans sa cellule. Si bien que, à la fin, elle coucha son visage sur la table et se mit à pleurer, jusqu’à ce que ses yeux lui refusassent les larmes.

· · ·

Bernard rentra tard, avec sa bonne mesure, et ballottant dans le couloir. Des paroles bourbeuses clapotaient au fond de sa gorge. Gilberte, renfoncée dans la ruelle, savait qu’il fallait se taire. Et ils dormirent côte à côte, jusqu’au milieu de la nuit.

Alors, il se leva, il chercha le vase dans la table de nuit, et on pouvait voir sa structure blanchie par le clair de lune. D’abord, il se soulagea, puis il eut une hallucination. Il tendait le poing vers la porte de la cuisine, où il croyait voir sa femme, il grondait:

--Effacez son nom, que je dis. Je veux pas qu’elle ait rien. Tout doit revenir au petit. Et puis, je le veux pour moi, le petit... je veux pas qu’elle le garde... ou j’y casserai la gueule... Ah! pourquoi que je l’ai mariée... j’étais si heureux, et maintenant j’suis si malheureux!

Elle l’écoutait, saisie. Pendant des années et des années, elle avait pris patience, elle avait supporté ses ribotes sans lui faire un seul reproche. Aujourd’hui encore, elle se bornait à gémir, les jours de paye, moins pour elle-même qu’à cause du petit. Et voilà qu’il la haïssait!

--Ma femme te plaît! continuait Bernard; ben, mon vieux, t’aurais tort de te gêner, c’est pas moi qui t’empêcherai de... Ah! la garce, elle monte mon petit contre moi. Hein! je lui donne à manger, à ce gosse, et t’oses te permettre de le monter contre son père... Ton père, Riquet, c’est sacré... Moi, le mien, j’y ai jamais manqué... et pourtant c’était pas lui mon père... c’est l’autre, avec qui la mère a foutu le camp. Ça va finir, peut-être? Je marche avec les autres, par solidarité pour tous... et j’suis pas à vendre... Vous entendez bien, pas un sou pour elle!

Il marcha vers la vitre, il considéra un moment le disque de nacre qui sillait parmi les étoiles. Puis il ouvrit la fenêtre, avec un brusque besoin d’air, et respira. Le froid entra, un froid de banquise, qui gelait les os et leur moelle.

--Ça fait du bien là ousque ça passe! s’esclaffa l’ivrogne.

Il respira à pleine bouche, goulu, en marmottant:

--Çui qui me débarrassera de mon chameau, j’y payerai une de ces tournées!...

Puis il eut un grelottement et se mit à tituber. Un bruit mou annonça sa chute.

· · ·

Gilberte avait caché sa tête sous les couvertures. Elle savait qu’il était tombé, et même, à demi soulevée, elle avait fait le geste de sortir du lit pour aller à son secours. Mais une main subtile l’avait recouchée. Elle réfléchissait.

Comme Bernard était au service de l’État, elle recevrait une petite pension et on lui donnerait un emploi à son tour, avec un travail commode. Elle aurait à manger, elle élèverait ses petits... Et cette issue seule était bonne.

Pendant quelques minutes, elle ne put penser à autre chose. Elle voyait l’avenir comme si elle le touchait. Puis il lui vint des émotions, avec un martèlement du cœur et des sueurs tantôt aux tempes, tantôt entre les omoplates. Elle sentait son homme mourir, sur ce carrelage froid; elle était saisie d’une terreur écrasante et d’une pitié sans bornes. Il suffirait sans doute de se lever, de fermer la fenêtre et de lui soutenir la tête... Plus de dix fois, elle souleva les couvertures. Mais, chaque fois, les mêmes mots sifflaient dans son crâne:

--Tout ça va recommencer!

Il reviendrait saoul pendant les jours, les semaines, les mois, les années. Il serait toujours plus mauvais et toujours plus pourri. Il faudrait le nourrir; il y aurait des jours où elle aurait pitié de lui, et peut-être viendrait-il un nouveau gosse... Non, c’était impossible. Cela valait mieux, même pour lui.

Par intervalles, elle écoutait. Il s’éleva une sorte de grognement, puis un souffle rauque, puis un bruit affreux, qui venait de la gorge. Ensuite, il n’y eut plus rien...

· · ·

Elle resta longtemps encore immobile, parce qu’elle n’osait pas sortir du lit et parce que, si elle en sortait, elle aurait sûrement envie de le secourir. Et s’il n’était pas trop tard?... A la fin, ses dents se mirent à claquer, puis les battements de son cœur devinrent si horribles que c’était comme s’ils voulaient la tuer. Elle se leva lentement, elle marcha vers la fenêtre et, l’ayant close, alluma la bougie.

Il était là, sur son dos, les yeux ouverts, la bouche béante, le ventre plat; il ne respirait pas. Elle mit la main sur sa poitrine et la retira tout de suite; puis, avec un tremblement hideux, elle décrocha le petit miroir; il n’y eut pas la moindre buée.

«Ça y est!» se dit-elle...

Elle pleura doucement, elle sentit venir une grosse migraine; et, tout à coup, elle se mit à pousser des cris effroyables...

LA BATAILLE

A Frédéric de Neufville.

L’Autriche-Hongrie traversait la plus formidable crise qu’elle eût encore traversée durant les temps modernes. A la vérité, l’Allemagne, surprise elle-même par ses luttes politiques, avait laissé sans encombre le jeune empereur monter sur le trône antique des Habsbourg.

Mais à présent, l’opposition dissoute et les crédits de guerre votés, Wilhelm III surveillait les événements.

Ils apparaissaient redoutables. Les Slaves étaient en révolte ouverte, et si résolus, que les ministres hésitaient à donner les ordres qui devaient déchaîner la guerre civile. La Hongrie, prête à s’unir étroitement à l’Autriche pour la répression, montrait des exigences qui devaient, si elles étaient admises, lui assurer la prépondérance dans l’empire. L’armée, fatalement, n’était pas sûre: on pouvait craindre des défections non seulement parmi les soldats de race slave, mais encore parmi les officiers. Par surcroît, la malheureuse affaire des Conventions syriennes prenait une allure menaçante.

Sourdement encouragée par l’Allemagne, la Turquie se montrait intransigeante, presque discourtoise. Elle refusait une indemnité convenable, ne mettait aucun empressement à sévir contre les meneurs. Secrètement, le sultan Mourad-Khan VI donnait des ordres de mobilisation, plein de confiance dans son état-major, dans le nouvel armement de ses troupes et dans la faiblesse de l’Autriche-Hongrie. Quant à la Russie, elle s’apprêtait à lier, en ce moment même, une partie terrible en Extrême-Orient contre le Japon allié à la Chine.

Enfin, on était, selon un cliché de la fin du dix-neuvième siècle, à un tournant de l’histoire. La France faisait des efforts désespérés pour amener la Turquie à composition. L’Italie demeurait hésitante. L’Angleterre et les États-Unis surveillaient les événements, persuadés qu’une grande conflagration du continent européen les rendrait arbitres (et combien intéressés!) du sort de la planète.

Dans les derniers jours de juin, une accalmie se produisit. Il y eut comme un recul dans la révolution slave. La Turquie semblait prête à faire des concessions. La Chine, le Japon et la Russie s’arrêtaient sur la pente de l’ultimatum. Aussi l’Europe fut-elle singulièrement surprise lorsqu’on apprit, le matin du 29 juin, que toute relation venait d’être rompue entre l’empire austro-hongrois et la Sublime Porte. Une vive altercation entre le Sultan et le comte von Blauenberg en était cause. Le Sultan n’avait pas frappé le comte d’un coup d’éventail, mais il l’avait congédié d’une manière qui ne laissait pas d’autre issue que des excuses ou la guerre. Les excuses furent refusées.

C’était un rude coup pour la diplomatie française. Notre ministre des Affaires étrangères savait trop que si les armées autrichiennes subissaient quelque retentissante défaite, l’Allemagne n’hésiterait pas à intervenir et on ne pouvait guère douter que cette intervention n’aboutît à la formation de «la plus grande Allemagne». Pour prévenir cette éventualité, une seule action semblait possible: une guerre franco-allemande. En s’y décidant, la France jouait définitivement son sort. En s’y refusant, elle passait, par la force naturelle des choses, au deuxième et même au troisième rang des nations.

Dans l’attente du Conseil qui devait se réunir au cours de l’après-midi, M. Villard parcourait fiévreusement ses dépêches. Il sentait vivement le tragique de la situation: toute action actuelle était vaine. Il n’y avait qu’à attendre, l’arme au pied; la sagesse ne pouvait surgir que des contingences mêmes. L’Autriche-Hongrie victorieuse, il y avait neuf chances sur dix que l’Allemagne se tînt tranquille. L’Autriche vaincue, et l’Allemagne intervenant, il faudrait non seulement prendre un parti, mais presque le prendre au hasard.

Comme le ministre songeait à ces choses, un huissier vint lui remettre une carte où il lut, distraitement: Muriel et Delestang, directeurs de l’Institut Becquerel-Curie.

A cette époque, l’Institut Becquerel-Curie était non seulement une des grandes gloires françaises, mais encore une puissance effective. Par les services rendus à l’humanité, par des découvertes intéressant d’une part la masse du public, et d’autre part la défense nationale, MM. Muriel, Delestang et leurs admirables collaborateurs avaient su se créer, en dépit ou en raison de leur désintéressement et de leur dédain des honneurs, une situation privilégiée. Aussi M. Villard reçut-il les deux savants avec une sorte de déférence.

M. Muriel, vieillard à visage d’ascète, et M. Delestang, solide quadragénaire, dont la physionomie eût été insignifiante, sans l’éclat, la force et l’agilité du regard, abordèrent ex abrupto le sujet de leur visite:

--Monsieur le ministre, dit M. Muriel, avec l’espèce de simplicité ingénue qui le caractérise, nous venons vous entretenir de la guerre qui vient d’être déclarée entre l’Autriche et la Turquie. Je crois qu’il est entre notre pouvoir de rendre des services qui pourront tourner au profit de la France.

Et comme M. Villard le regardait fixement, étonné, M. Delestang dit à son tour:

--Nous avons lieu de croire, monsieur, que nous pouvons donner quelque avantage à celle des armées dont la victoire serait bienfaisante pour notre pays... Depuis deux ans nous travaillons à perfectionner des appareils qui auront sans doute leur influence sur les guerres futures. Nous désirerions les utiliser dans la guerre actuelle...

M. Villard s’était redressé. Il partageait la confiance de la nation dans ces savants si modestes et si pleins de mesure. Un peu ému, il demanda:

--Dois-je comprendre, messieurs, que vous avez inventé des engins ou des substances utilisables sur le champ de bataille?

--C’est plutôt une méthode que nous avons perfectionnée, répondit M. Muriel, et pour laquelle il nous a fallu, naturellement, créer des appareils nouveaux... Nos expériences, dans les limites où nous avons pu les entreprendre, sont décisives. Tous nos calculs font prévoir qu’elles le seraient aussi dans une aire plus considérable. Aussi vous serions-nous reconnaissants de bien vouloir nous dire si vous voyez quelque inconvénient à ce que M. Delestang, avec une équipe de nos collaborateurs, et une troupe d’artisans choisis, aille offrir ses services au gouvernement autrichien.

M. Villard sentit que les savants désiraient ne pas faire connaître, même indirectement, la nature de leur «méthode». Malgré sa vive curiosité, il n’insista point. Il se borna à répondre, avec une diplomatique réserve:

--Individuellement, et en même temps que les membres de l’Institut Becquerel-Curie, vous êtes, messieurs, libres de faire ce que vous voudrez...

--Sans doute, intervint M. Delestang avec quelque impatience. Aussi ne venons-nous pas vous demander une autorisation que vous ne pouvez pas nous accorder. C’est un conseil, le plus officieux des conseils, que nous sollicitons du ministre des Affaires étrangères... et vous entendez bien qu’un secret absolu sera gardé sur notre démarche.

M. Villard hésita un moment, puis ses sentiments d’homme d’État patriote l’emportant sur toute considération diplomatique, il répondit:

--La France a un intérêt majeur à ce que l’Autriche triomphe dans cette guerre.

--C’est tout ce que nous voulions savoir, fit M. Muriel, qui se leva pour prendre congé.

--Comptez-vous sérieusement réussir? s’écria le ministre.

--Le calcul des probabilités nous donne une quasi-certitude! répliqua le savant.

M. Villard les regarda sortir et, lorsqu’ils eurent disparu, sa confiance s’évanouit: il pensait que les plus grands savants, les inventeurs les plus subtils s’abusent étrangement sur l’importance d’un nouvel engin de guerre.

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