IV
L’aube commençait à blanchir les étoiles, lorsque Laufs-Pacha s’éveilla. Malgré les incidents qui l’avaient privé d’une couple d’heures de sommeil, il ne voulut pas prolonger son repos. D’ailleurs, cet homme sec, vigilant, sobre et sans infirmités, résistait admirablement à la fatigue. Dès qu’il eut quitté son dur lit spartiate, il fut en pleine possession de ses facultés et il s’apprêta à la journée décisive dont allait dépendre, non seulement le sort de la Turquie, mais encore son sort à lui et aussi, jusqu’à un certain point, le sort de l’Allemagne, sa véritable patrie. Il grignota un biscuit, avala quelques gorgées de café et se trouva prêt aux événements. C’est à peine s’il songeait au phénomène nocturne: les faits démontraient suffisamment son innocuité. Aussi parcourut-il sans intérêt les derniers rapports de la nuit: ils n’offraient rien de nouveau... En revanche les premiers rapports de la matinée lui firent dresser l’oreille. On lui apprenait que les troupes austro-hongroises débordaient, très loin, son extrême gauche et son extrême droite. Son inquiétude fut d’abord très vive, car il crut que l’ennemi recevait des renforts. Peu à peu, l’événement s’élucida: il s’agissait évidemment d’une manœuvre tactique. Elle parut plutôt bizarre au généralissime. Les deux corps signalés semblaient jetés à l’aventure. Sans doute, ils gardaient quelque contact avec le reste de l’armée, mais un contact précaire, périlleux.
Laufs-Pacha combina immédiatement les mesures utiles pour les isoler pendant la bataille. Des artilleurs nombreux furent détachés aux points les plus vulnérables; des batteries nouvelles dirigées vers les ailes. Ces manœuvres étant en voie d’exécution, le généralissime devint songeur. Il lui semblait avoir tout prévu pour transformer une action défensive en action offensive enveloppante, mais l’immobilité de l’armée austro-hongroise l’étonnait. Il savait par ses espions qu’Eberhardt était résolu à une vigoureuse offensive, et d’ailleurs ce plan se déduisait de tout le début de la campagne. C’était à cette éventualité que Laufs-Pacha avait préparé l’armée turque, et quoiqu’il se crût en mesure de prendre l’offensive, il eût préféré combattre selon des prévisions qu’il avait mûrement envisagées. Aussi sa satisfaction fut-elle réelle, quand il apprit que le centre ennemi se décidait à l’action.
Pour mieux se rendre compte de l’événement, Laufs monta lui-même dans un petit dirigeable et braqua sa longue-vue sur le site. Effectivement l’armée austro-hongroise était en marche. Une nuée de tirailleurs s’avançait en ligne droite vers l’ennemi, d’autres suivaient une ligne oblique ou même perpendiculaire, de façon à assurer une communication plus nette avec les corps détachés. De nombreuses batteries s’ébranlaient en même temps; presque tous les dirigeables et les aéroplanes essaimaient l’étendue.
«C’est bien la bataille!» pensa le généralissime.
Toutefois, de part et d’autre, on était encore hors de portée. Laufs, au reste, tenait à ne rien brusquer. Il fit envoyer, de son observatoire mobile, plusieurs télégrammes hertziens, ordonnant que l’artillerie ne tirât pas un seul coup de canon avant qu’il n’eût donné le signal de la bataille; il prit des mesures analogues pour les tirailleurs d’avant-garde.
Dans l’heure qui suivit, les armées se trouvèrent presque à portée de canon. Les Turcs auraient pu avancer quelques grosses pièces, et commencer l’action: il valait mieux attendre.
«Si cet homme s’obstine dans sa folie, se dit Laufs-Pacha, il faudrait un miracle pour le sauver...»
Une chose continuait à l’étonner: c’est que, au fond de l’horizon, les corps détachés par l’ennemi poursuivaient leur incompréhensible manœuvre.
--Ceux-là vont se faire prendre comme des rats! dit-il à l’aide de camp qui l’accompagnait...
Comme il parlait ainsi, un immense drapeau blanc se déploya sur une éminence, au front de l’armée austro-hongroise.
--Un parlementaire! fit le maréchal. Que diable peuvent-ils nous vouloir?
Il regardait l’aide de camp avec un mince sourire.
--Ma foi! Excellence, répondit celui-ci, je n’en ai pas la moindre idée... à moins qu’ils ne veuillent traiter d’une capitulation!
Le maréchal haussa les épaules et hertza l’ordre de hisser un drapeau blanc.
Quelques minutes plus tard, deux cavaliers s’avançaient vivement vers les retranchements turcs. Rejoints en route par un peloton ottoman, ils apparurent bientôt, les yeux bandés, devant le généralissime. Ensuite, dans une chambre isolée, on ôta leur bandeau. C’étaient deux hommes dans la force de l’âge, l’un revêtu de l’uniforme de colonel, l’autre modestement engainé d’un complet veston. Laufs, entouré de quelques officiers de l’état-major, les reçut d’un air impassible.
--Nous sommes envoyés par Son Excellence le maréchal von Eberhardt, fit le colonel, après un moment de silence, pour vous faire une communication importante.
--Laquelle? fit laconiquement le généralissime.
--Monsieur, reprit le colonel, avec une nuance d’embarras, le maréchal voudrait éviter une effusion de sang inutile. Il croit que les conditions dans lesquelles vous vous trouvez actuellement vous mettent dans un tel état d’infériorité, qu’il ne vous reste pas d’autre issue qu’une capitulation honorable.
Les officiers présents se regardèrent avec une indicible stupéfaction. Quelques-uns haussaient les épaules, les autres ne purent s’empêcher de rire. Laufs-Pacha garda sa gravité, encore qu’il eût été plus surpris que tous les autres:
--Monsieur, dit-il, il est incroyable que Son Excellence ait eu la pensée de m’envoyer un tel message, et il serait inconvenant d’y faire une réponse quelconque. Je vais donner l’ordre de vous reconduire. J’ai l’honneur de vous saluer.
Il s’inclina raidement et détourna la tête. Mais alors l’homme au veston prit à son tour la parole:
--Monsieur le maréchal, fit-il en mauvais allemand, veuillez me permettre de vous affirmer que, à l’heure qu’il est, vous n’êtes plus en état de vous défendre, à moins que vous ne croyiez possible de le faire à l’arme blanche. Sauf en ce qui concerne un certain nombre d’aérostats, vos munitions sont hors de service... Vous pouvez en avoir la preuve en ordonnant n’importe quel exercice de tir, avec n’importe quelle arme...
Le généralissime le regarda comme on regarderait un fou, mais devant les yeux clairs, acérés et intelligents de cet homme, il fut saisi d’un vague trouble. Toutefois, cela lui parut si absurde que, presque immédiatement après, il se mit à rire, un rire froid et silencieux. Puis, en homme d’action, qui dédaigne les propos inutiles, il alla ouvrir la porte, appela une sentinelle qui veillait dans le corridor, un soldat kurde à la face calme et féroce, et lui dit:
--Tire sur cette vitre!
Le Kurde, impassible, leva son fusil et tira. On n’entendit pas cette détonation en quelque sorte feutrée, insensible à distance, qui était la caractéristique des explosifs de cette époque. Le général eut un tressaillement; les officiers devinrent graves; l’homme montra des yeux ronds, ahuris.
--Encore! fit Laufs.
L’homme tira de nouveau, et avec le même résultat.
--C’est bien! Sors! s’écria le maréchal, qui était devenu pâle. Et vous, capitaine von Œttinger, faites venir quelques fusiliers.
Une émotion ardente, une crainte superstitieuse, s’était emparée de tout le monde; Turcs et Allemands osaient à peine se regarder. Plusieurs soldats firent leur entrée et, l’un après l’autre, épaulèrent et tirèrent en vain, tandis qu’une sueur froide coulait des tempes du généralissime. Il se tourna vers M. Delestang et lui demanda d’une voix rauque:
--Qu’avez-vous fait pour obtenir cela?
--Nous avons, à l’aide de nouveaux procédés de contagion radio-active, dissocié partiellement vos explosifs, répondit doucement le savant. Comme je l’ai dit, toutes vos munitions sont hors d’usage! Si vous voulez vous en assurer plus complètement, nous attendrons ici le résultat des expériences...
Il y eut un vaste silence. Laufs, naguère si formidable, tous ces officiers pleins de foi dans la suprématie de leur armée, étaient atteints au tréfonds de l’âme. La vérité se faisait jour en eux avec la force des cataclysmes,--ils étaient comme des gens brusquement soulevés par un colossal tremblement de terre.
Laufs recouvra le premier son sang-froid. Sans faiblesse comme sans jactance, acceptant désormais tous les possibles, il dit au colonel:
--Avant une demi-heure, j’aurai l’honneur de vous donner une réponse.
· · ·
Il reparut, à l’heure dite, accompagné cette fois de tout son état-major, et livide, les yeux creux, les mains tremblantes, avec un mélange de fureur et d’effroyable désespoir, il s’écria:
--Je suis prêt, monsieur, à examiner les propositions de Son Excellence le maréchal von Eberhardt.
Tous baissaient la tête. Un seul, le vieux Soleiman-Pacha, général du 3e corps, Turc des vieux âges, frénétique, héroïque et fataliste, s’écria:
--Est-ce à dire que nous allons accepter une capitulation?
--Il n’y a pas d’autre ressource! fit Laufs d’un ton glacial.
Soleiman étendit la main vers les vitres bleues et clama:
--Il y a toujours des ressources pour qui consent à la mort!