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Chapitre 1 Au seuil

Ce soir-là, nous descendions de Montréal à Québec ; et, sur le pont du bateau, quelques jeunes gens s’étaient mis à causer littérature.
Inutile d’ajouter que, suivant la mode du jour, certains esprits chagrins accusaient l’industrie, le commerce, les sciences positives, le progrès moderne en un mot, d’être incompatible avec les choses de l’idéal. D’après eux, la vapeur, l’électricité et surtout l’esprit de mercantilisme avaient tué la Poésie : la tour Eiffel était son mausolée.

Entre voyageurs on est un peu sans gêne.

— Permettez-moi de vous dire que vous blasphémez, messieurs, fit un des auditeurs que la petite discussion avait attirés. La poésie ne meurt pas, tant que le cœur de l’homme vibre. Elle est beaucoup plus en nous que dans les objets extérieurs. La chose qui semble la plus prosaïque du monde peut, à un moment donné, revêtir un aspect ou inspirer un sentiment d’une poésie intense. Tout dépend des dispositions d’esprit et de cœur où l’on se trouve, et surtout du point de vue où l’on se place.

Tenez, moi qui vous parle, voulez-vous savoir ce que j’ai vu de plus poétique dans ma vie, c’est-à-dire l’objet qui m’a causé à l’âme l’impression la plus vive et la plus attendrie ? C’est quelque chose de bien banal pourtant, une des choses que l’on serait porté à croire, entre toutes, incapables de provoquer une émotion : c’est tout simplement… un poteau de télégraphe !

— Un poteau de télégraphe ? Allons donc !

— Parole d’honneur, messieurs ! Je ne plaisante pas ; et si je vous contais mon histoires, vous me croiriez sans peine.

— Parlez donc, parlez ! fit-on d’une seule voix.

Le nouvel interlocuteur était un de nos compatriotes. Robuste encore, quoique dépassant la soixantaine, il avait l’œil profond, la voix bien timbrée, le langage d’un homme cultivé. En somme une tournure très comme il faut au service d’une intelligence plus qu’ordinaire. Nous l’écoutâmes avec intérêt.

— Messieurs, dit-il, j’ai passé seize ans de ce que je puis appeler ma jeunesse dans des parages bien inconnus à cette époque, mais dont le nom a eu beaucoup de retentissement depuis. Je veux parler du Klondike.

Oh ! l’on ne songeait pas alors à y creuser la terre glacée pour en extraire des lingots ou des pépites jaunes ; on n’y faisait encore que la chasse aux fourrures. C’était la bête fauve que nous traquions, soit le fusil à la main, soit par l’intermédiaire des indigènes qui fréquentaient nos comptoirs.

Les circonstances qui m’avaient conduit là, je n’en ferais pas mention si elles ne contribuaient à faire comprendre l’état d’âme où je me trouvais quand se produisit l’incident dont il s’agit. Ces circonstances, les voici en peu de mots :

Je suis né à la Rivière-Ouelle, un joli endroit situé, comme vous savez tous, à quelque vingt-cinq lieues en aval de Québec, sur la rive droite du Saint-Laurent. Mon père était mort pendant que je faisais mes classes au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, et ma mère s’était remariée deux ans plus tard.

Mes études terminées, ma mère désirait me voir embrasser une carrière libérale, ce qui m’agréait assez. Mais cela exigeait certains sacrifices, et mon beau-père, qui, par parenthèse, m’était peu sympathique, s’y opposait carrément. De là des malentendus, des discussions, des froissements ; bref, une vie impossible pour ma mère et pour moi.

Pauvre mère ! elle avait souffert de ma présence, elle eut à pleurer mon éloignement. Pour lui rendre la paix, je saisis la première occasion, et je partis. Un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson m’avait engagé, avec quelques hardis compagnons, pour aller faire la traite des pelleteries dans les territoires voisins de l’Alaska.

Je ne vous raconterai ni mes pérégrinations lointaines, ni mes aventures dans les différents postes où je dus séjourner. Ah ! ceux qui trouvent la civilisation moderne trop terre à terre auraient eu là de quoi se faire passer le goût de la poésie primitive, j’en réponds.

Les choses les plus nécessaires à la vie ne nous manquaient pas ; mais ces mille petites douceurs, ces mille objets superflus qui font le charme de l’existence, il ne fallait pas y songer. Nous avions de l’occupation tant et plus durant une bonne partie de l’année, mais que faire pour se distraire pendant les mortes saisons ? Les livres étaient rares : qu’inventer pour tuer la monotonie des rudes et interminables hivers, en tête à tête continuel avec les mêmes individus, et ne comptant les jours que par une courte apparition du soleil à l’horizon ?

Et point de nouvelles ! Séparés du monde entier durant douze mois d’une année à l’autre. Une seule malle-poste pendant la saison d’été et c’était tout. Imaginez seize ans de cette vie-là !

Enfin, dans l’automne de 1876, le courrier en retard m’apporta deux nouvelles qui me rapprochaient singulièrement de mon pays et de ma vieille mère : le mari de celle-ci était mort, et le chemin de fer du Pacifique canadien venait d’atteindre Calgary, d’où il allait s’élancer d’un bond à l’assaut des montagnes Rocheuses.

J’étais alors au fort Yukon, sur le fleuve du même nom, à cent lieues au nord-ouest, à l’ancien fort Reliance, poste aujourd’hui célèbre sous le nom de Dawson City. Nul engagement ne me retenait là-bas ; un Sioux, qui connaissait bien la route et qui retournait à Edmonton, pouvait me servir de guide. Le cœur bondissant dans la poitrine, je fis les préparatifs de départ.

En sorte que, le 1er novembre au matin, mon sauvage et moi, nous nous acheminions à la raquette sur la surface gelée de la rivière Porc-épic, l’un précédant et l’autre suivant dans un long et fort toboggan chargé de nos armes et bagages, et traîné par quatre vigoureux chiens esquimaux, en route pour le fort Lapierre – une course de deux cent cinquante milles pour ainsi dire d’une haleine.

Du fort Lapierre, il faut traverser les montagnes Rocheuses pour atteindre le fort McPherson. Soixante-dix milles à travers un labyrinthe inouï de torrents, de précipices, de rocs croulants, de glaciers et de pics inaccessibles ! Pour de la poésie sauvage, c’était là de la poésie sauvage ; seulement, on bénit le ciel quand cela devient un peu moins poétique.

En partant du fort McPherson, on suit d’abord la rivière Peel sur une distance d’à peu près cent milles ; puis cent autres milles de prairie, de cours d’eau, de lacs et de portages vous conduisent au fort Good-Hope, sur le Mackenzie, qu’il faut remonter jusqu’au Grand lac des Esclaves ; un trajet, cette fois, de six cents milles en chiffres ronds.

De ce point on coupe à travers la prairie jusqu’à Athabaska Landing, dernière station avant d’arriver à Edmonton ; encore cinq cents milles de marche au moins ! Vous voyez que ce ne sont pas là des promenades ; ni même des voyages à entreprendre à la légère. Mais les étapes ont beau être longues et pénibles, on les parcourt encore assez gaiement, lorsque chacune d’elles nous rapproche de ceux que l’on aime.

Nos journées se passaient en marches non interrompues, si ce n’est par quelques instants d’arrêt pour le repas du midi. Le soir nous campions au premier endroit venu, pourvu qu’on y trouvât du bois pour faire du feu.

Quand je dis nous campions, c’est manière de m’exprimer, car notre campement se réduisait à bien peu de chose. D’abord nous dételions les chiens et nous leur donnions leur ration de poisson gelé – il faut toujours avoir un soin particulier de ces pauvres bêtes, qui sont la ressource suprême et un élément de nécessité première dans de pareils voyages ; – puis, le feu allumé, nous faisions bouillir la marmite.

Oui, comme cela, en plein air, à l’abri de n’importe quoi, quelquefois au vent, sous la neige tombante, dans la « poudrerie ». Puis, après avoir fait sécher nos fourrures rendues humides par une journée de marche, nous nous étendions sur la neige, côte à côte avec nos fusils, entre une épaisse robe d’ours et une couverture en peaux de lièvre nattée ; et bonsoir, camarade !

À l’exception de nos haltes dans les forts et autres stations, où nous passions généralement un jour de repos bien nécessaire et surtout bien gagné, nous logeâmes ainsi à l’enseigne de la Belle-Étoile, jusqu’au 24 décembre, jour où nous espérions atteindre Athabaska Landing de bonne heure dans l’après-midi.

Je m’étais fabriqué un calendrier en forme de fer à cheval, sur lequel de petites marques indiquaient le quantième du mois et les jours de la semaine. Je savais donc que nous touchions à la vigile de Noël ; et malgré les fatigues de cet interminable voyage, je me sentais tout réconforté à l’idée de passer une touchante fête de famille sous un toit de chrétiens, en compagnie de mes semblables, au milieu de compatriotes peut-être…

Malheureusement, mon désir ne devait pas se réaliser. Dès le matin, une neige épaisse soulevée par un violent vent de nord, a rendu notre marche très difficile. À midi, nous étions littéralement enveloppés dans un tourbillon qui ne nous laissait pas voir à dix pieds devant nous.

Les bons Québécois s’imaginent savoir ce que c’est qu’une tempête d’hiver : je ne leur souhaite pas d’aller au fond du Nord-Ouest apprendre à leurs dépens qu’ils n’en ont pas la moindre idée.

C’est tout simplement quelque chose d’horrible. Cela vous aveugle, cela vous bouscule, vous étouffe. Vous perdez pied, vous ne respirez plus, la notion des distances vous échappe. Rien pour vous guider : la clarté du soleil n’est plus qu’une lueur diffuse qui se laisse à peine soupçonner à travers les opacités de l’atmosphère ; la boussole, ce qui arrive souvent dans ces circonstances, s’affole ; et vous n’avancez plus qu’au hasard et pour ainsi dire à tâtons, enfouis, submergés, noyés dans les rafales et les halètements furieux de la tempête.

C’était cette bête farouche qui nous tenait dans sa gueule.

Si nous n’avions pas été aussi pressés d’arriver, nous nous serions blottis au fond de quelque ravin, dans un pli de terrain, derrière un bouquet d’arbres, n’importe où, et nous aurions laissé passer la bourrasque sur nos têtes ; mais je tenais avec l’entêtement du désespoir à ne pas camper dans la prairie ce soir-là, et nous avancions quand même, en dépit de tout et même de notre attelage, qui ne voulait plus marcher que le fouet aux reins.

Efforts inutiles, le poste que nous espérions atteindre semblait reculer devant nous ; et, le soir venu, il devint évident que nous avions fait fausse route. Nous nous en rendîmes compte surtout, lorsque, la tempête calmée et le ciel redevenu clair, nous vîmes par la position des étoiles que nous obliquions trop vers l’ouest. Il fallait se résigner.

Changeant de direction, nous errâmes encore quelques heures, non pas tant à la recherche du poste désiré que pour trouver le bois nécessaire au campement. J’étais harassé de fatigue, et je suivais les chiens, tout chancelant, la jambe molle et le cœur gros.

Tout à coup, le guide, qui avait pris de l’avant, me jeta ce cri :

— Un arbre !

Un arbre, comme cela, tout seul, en pleine prairie, c’était invraisemblable ; le sauvage avait probablement voulu dire un arbuste.

Je tirai néanmoins la hache de dessous la bâche du toboggan, et rejoignis mon camarade. En effet, nous avions devant nous un tronc dénudé, s’élevant du sol, droit au milieu de la grande plaine déserte. Je m’arrêtai un instant, surpris ; puis, tout à coup, le cœur me tressauta dans la poitrine ; je ne pus retenir un cri – un cri étouffé par un sanglot.

Ce tronc sec, cet arbre mort, cette futaie isolée, dressée comme un mât solitaire au milieu d’un océan, elle avait été plantée par la main de l’homme ; c’était un poteau de télégraphe !

Nous avions dépassé Athabaska Landing, et nous étions sur la route d’Edmonton.

Comprenez-vous bien ?

Un poteau de télégraphe ! La sentinelle avancée de la civilisation !

Un poteau de télégraphe ! N’était-ce pas comme une main amie qui se tendait vers moi sur le seuil de la patrie ?

Plus encore, n’était-ce pas le cordial accueil d’un monde retrouvé, la bienvenue sur un sol vivant, cultivé, peuplé d’êtres intelligents, de compatriotes regrettés ?

Je rentrais enfin dans la vie sociale, dans mon pays, dans mon siècle, après seize années d’exil au fond d’immenses solitudes sauvages. Je rentrais presque dans la famille, car ce fil d’acier que j’entendais vibrer là-haut, il me reliait au passé, au village natal, au foyer paternel redevenu plus cher que jamais, à ma vieille mère, à qui je m’imaginais presque pouvoir crier un bonjour de loin, malgré les mille lieues qui me séparaient encore d’elle !

Ah ! tenez, il faut avoir éprouvé cela, perdu sous un ciel boréen, au milieu d’un désert glacé, dans le mystère de la sainte nuit de Noël, pour bien me comprendre ; je vous l’avoue ingénument, je sentis ma tête se troubler.

Et là, sous les yeux ahuris de mon compagnon de misère, qui, tout intrigué par les sons étranges du fil électrique bourdonnant sur nos têtes, murmurait : « Manitou ! Manitou ! » sur un ton d’effroi, je fondis en larmes, et, ouvrant les bras, j’embrassai longuement, longuement ce morceau de bois insensible, ce poteau de télégraphe – mon frère !

La voix du narrateur tremblait un peu. Quant à nous, nous l’écoutions, émus. Ceux-là même qui avaient si carrément dénoncé le prosaïsme de notre « âge de fer » étaient désarmés. Après quelques instants de silence, le voyageur du Nord-Ouest reprit :

— Qu’ajouterai-je, messieurs ? Je ne voulus pas aller plus loin. Nous campâmes là tant bien que mal ; et je m’endormis au pied de mon nouvel ami, la tête perdue dans mes rêves, pendant que le fil sonore, secoué par le vent de la nuit, m’apportait par lambeaux comme un écho lointain des cloches de la Rivière-Ouelle et des chants sacrés qui en ce moment retentissaient sous les voûtes de nos églises.

Je n’ai jamais assisté à une plus belle messe de Minuit.

Non, non ! la poésie ne meurt pas ; elle vit toujours aux replis des cœurs ; et il suffit parfois de l’effleurement d’un de ces souffles qu’on accuse de l’étouffer, pour éveiller ses plus divines vibrations et lui faire chanter ses plus attendrissantes mélodies.

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