Chapitre 10 Pas sans Nounou
Il avait neigé toute la nuit ; les flocons formaient une ouate cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres dénudés en étaient aussi couverts.
Il faisait noir en haut et blanc sur la terre ; mais l’atmosphère était douce comme lorsque la neige s’apprête à tomber.
Il était nuit encore ; une petite ombre suivie d’une autre plus grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du braconnier ; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que leurs pas ne produisaient aucun bruit.
De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se détachait, secouant la poudre blanche qui s’éparpillait dans l’air.
La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu’à l’une des extrémités du bois ; là elles s’arrêtèrent et attendirent.
Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa l’air sonore ; cette voix modulait une chanson joyeuse : puis parut un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur un cheval un peu maigre, mais d’allure décidée ; il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée.
Soudain, il interrompit son couplet ; une singulière apparition lui barrait le chemin et sa monture fit un écart ; il la maintint d’une main habile et regarda devant lui.
Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un enfant.
« Qui va là ? » cria le jeune homme en cherchant instinctivement le pistolet pendu à l’arçon de sa selle.
Une petite voix fraîche lui répondit :
« N’ayez pas peur ; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je viens empêcher qu’on vous en fasse. »
L’officier n’entendait pas grand-chose à ce discours ; il comprit cependant qu’il n’avait rien à craindre de la louve, et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa frayeur.
— Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas assez pour distinguer si tu es fille ou garçon.
— Je suis la Moucheronne.
— La Moucheronne ? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas un nom féminin. Eh ! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu ? dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une aumône que tu réclames ? »
Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement l’or.
« Une aumône ? qu’est-ce que c’est que ça ?
— Bien ! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à pareille heure en compagnie d’un loup, se dit l’officier.
— Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps pressait, je suis venue pour vous dire qu’il ne faut point passer par la forêt ; il y a des hommes qui veulent vous tuer.
— Moi ? ah ! ah ! ah !… sommes-nous encore au temps des brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous bois ? Et qui donc voudrait me tuer ?
— Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et deux de ses camarades.
— Ah ! c’est donc un brigand ton maître ? et ils t’ont confié leur dessein, ces messieurs ?
— J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en causant dans la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous avertir avant l’aube. »
Elle parlait simplement et avec sincérité ; le jeune homme réfléchit une seconde ; puis, relevant sa tête fière et avec défi :
« Bah ! je suis armé ; je ne me laisserai pas dévaliser si facilement.
— Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la Moucheronne ; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué d’une force prodigieuse.
— Elle a peut-être raison », murmura l’officier. Puis soudain, appelant la petite fille du geste :
« Approche-toi », lui dit-il.
Elle obéit sans hésiter ; la louve poussa un grognement de méfiance et s’avança, comme elle, de quelques pas.
« Paix, Nounou », dit la Moucheronne en étendant la main vers l’animal.
L’officier tira de sa poche un objet de petite apparence et battit le briquet.
« Approche-toi encore et n’aie pas peur », répéta-t-il.
La petite fille s’avança de nouveau ; le jeune homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il l’examina.
Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les prunelles bleues de l’inconnu. Il enveloppa d’un regard cette charmante créature fine et robuste à la fois, d’une beauté sauvage mais parfaite.
« Tu es jolie, dit-il.
— Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.
— Tu n’es pas française, sans doute ?
— Française, qu’est-ce que c’est ?
— Décidément tu ne sais rien de rien.
— Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que vous fuyiez vite par là-bas. »
Et elle désignait la route blanche de neige qui s’étendait au-delà du bois.
L’officier fit un signe d’assentiment et rassembla les rênes de sa monture.
« Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton maître apprend ce que tu as fait ?
— Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de frayeur.
— Tu n’as donc personne pour te défendre ?
— J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant son nom, releva la tête.
— Nounou ? pourquoi l’appelles-tu ainsi ?
— Parce qu’elle a été ma nourrice.
— De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si l’on avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais pourquoi l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute apparence, elle me sauve la vie.
— Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec moi. »
Elle leva sur lui son regard interrogateur.
« Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez moi où ma mère te soignera et t’aimera. »
La Moucheronne courba la tête ; une vision de l’inconnu passa devant ses yeux ; elle se vit délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer rien de mieux) entourée d’un homme bon comme le paraissait celui qu’elle voyait là, et d’une femme excellente comme Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses forces et ne la battraient pas en la privant de pain.
Mais, soudain, relevant son front rembruni par l’inquiétude :
« Et Nounou ? »
L’officier se mit à rire .
« Nounou ? oh ! je ne puis m’en charger. Une enfant c’est bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un mauvais tour…
— Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne partirai pas avec vous. À présent, éloignez-vous bien vite et regagnez la route. »
Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans prononcer une parole : l’enfant et la louve avaient disparu dans le bois, sans laisser d’autres traces de leur passage que l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus légère de deux petits pieds nus.
« Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage. Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me retarde, mais je n’ai pas envie de me faire écharper par trois lâches instruits de mon passage ici. »
Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.
La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux chêne.
« Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux.
— Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus », dit un autre plus perspicace.
Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus, quittèrent leur poste.
Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-de-vie à la cabane, et ils n’eurent garde de refuser.
Ils trouvèrent la Moucheronne en train d’allumer le poêle et de balayer la masure.
La louve allongée sur le sol, la regardait faire.
« Hors d’ici, animal ! » cria Favier en montrant la porte à la louve qui obéit à regret ; la Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un soupir ; c’était son unique défenseur qu’on éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.
« À nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte, et s’adressant à la fillette :
— Où étais-tu cette nuit ?
— Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait habituellement.
— Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu ? »
L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient la résolution et le dédain, demeurèrent closes.
« Ah ! tu ne peux pas répondre ! reprit le braconnier ; c’est donc que tu es coupable. »
Et avec un geste de menace :
« Déshabille-toi. »
Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à fouetter la Moucheronne lorsqu’il voulait assouvir sa colère sur quelque chose.
— Tue-la donc ! cria derrière lui une voix pleine de colère ; elle nous a fait manquer le coup, cette coquine ! »
Favier se retourna :
« Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement ; elle m’est utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de façon à ce qu’elle s’en souvienne. Allons, déshabille-toi ! » hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne.
Son visage avait une expression sinistre. L’enfant frémit, mais au fond elle était vaillante.
« Devant eux ? dit-elle en désignant d’un geste les deux hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de l’exécution.
— Oui, devant eux », ricana le colosse.
Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.
Elle ne bougeait pas.
Alors, il leva son fouet sur elle.
« Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-elle tranquillement, je ne suis pas votre fille.
— Mais tu es ma servante », grinça le misérable en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules de la fillette.
Le supplice dura dix minutes ; Favier était fort et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste de l’enfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.
Mais elle ne proféra pas une plainte.
À la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de torture et, se tournant vers ses compagnons :
« Buvons », dit-il.
La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de feuilles.
Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et incapable de se lever.
Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se traîner jusqu’au ruisseau pour y mouiller ses lèvres.
La louve gémissait à côté d’elle et la regardait souffrir, ses bons yeux d’animal aimant pleins de pitié et de tendresse.
Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et n’y revint pas de toute la semaine ; sans doute il entreprenait une autre expédition plus fructueuse que la précédente.
« Si c’était la mort qui vient ! » se disait la malade, mais sans angoisse, sans terreur.
Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce que c’était.
Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux broyés par l’orage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.
Elle savait que c’est un instant de souffrance, suivi du repos et de l’immobilité absolue.
Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune idée de la vie qui doit succéder à celle d’ici-bas.
Mais elle guérit ; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie à la rude école de la misère et des intempéries, a des ressorts d’une puissance incompréhensible.
La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.
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