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Chapitre 13 Où Nounou rit dans sa barbe et où Favier ne rit pas

L’enfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu’à la cabane du braconnier ; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne sentait que son courroux.
Au lieu d’ouvrir la porte, craintivement comme à l’ordinaire de peur d’être accueillie par une injure ou par des coups, elle entra d’un pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.

Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner Favier s’il l’eût vu.

Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans ses fureurs ; cette tête rousse et bestiale dont la bouche largement fendue s’ouvrait, montrant toutes ses dents de carnassier.

« À mon tour », murmura-t-elle très bas.

Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant l’homme, ignorant du châtiment qui l’attendait :

« S’il bouge, souffla-t-elle, étrangle-le. »

Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint en sentinelle auprès du lit.

La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait servi tant de fois à la châtier de fautes qu’elle n’avait point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de Favier.

Cette opération ne pouvait moins faire que d’éveiller le dormeur. Il commença à s’agiter et à jurer, la langue encore épaisse et les yeux encore voilés.

L’enfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et, avec une vigueur que l’on n’eût pas attendue de ses doigts menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la louve tenait en respect.

« Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, qu’est-ce que tu fais donc ? Est-ce que tu deviens folle ? Fais-moi le plaisir de me… »

Il s’arrêta soudain : jamais il n’avait vu une telle expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où il l’avait le plus battue et injuriée.

« La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, qu’est-ce que tu as ? Tu es malade, bien certainement. Ôte-moi vite ces cordes qui me coupent la chair ; tu as voulu plaisanter, mais délivre-moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec des yeux si drôles. »

La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi, ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa merci.

« Non je ne te délivrerai pas, lâche assassin, dit alors l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas et je vais te punir comme tu le mérites !…

« Ah ! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t-elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug injuste et odieux parce que je ne suis qu’une pauvre fille sans parents et sans amis ? Sans parents et sans amis, oui en effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends, misérable, lâche, démon ! tu as tué mon père, mon pauvre père qui ne t’avait jamais fait de mal ; du même coup tu m’as peut-être enlevé ma mère ; tu as fait de moi moins encore qu’une servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote avec tes mauvais traitements, c’est qu’un jour devait arriver où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu : regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah ! oui, plaisanter, tu vas voir. Nounou, tiens bon ! »

Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit, essayait de rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais cette justicière de treize ans, implacable comme la justice, continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait pas.

Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler :

« Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se comprend, je n’ai pas toujours été envers toi très… très doux, enfin ; mais tu m’as assez frappé, voyons ; cesse ce jeu et je te promets que je ne te tourmenterai plus ; tu seras même très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de belles robes, tu verras ça ! »

Au fond de lui-même il disait :

« Attends, c’est toi qui va en danser une dès que j’aurai les pieds et les mains libres : je t’écraserai sous mon talon, vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du soleil ! »

Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il continuait à supplier :

« Allons, fillette, laisse-là ton fouet ; je te jure de ne plus jamais te frapper. »

Mais la Moucheronne haussait les épaules :

— Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses ; si je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous seriez bon, cela me rendrait-il mon père ? Vous l’avez assassiné, je veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc. »

Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et l’injure, l’homme essaya d’exciter la louve contre l’enfant : peine perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui et menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge.

Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa blouse bleue….. Cette fois il se tut et, de sa poitrine râlante, s’éleva un gémissement continu.

Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser, tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles sèches ; puis elle y mit le feu.

Depuis longtemps le soleil était couché ; nul n’assistait à cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé la férocité avec le lait de la louve.

Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable s’éleva avec la flamme rouge : Favier comprenait toute l’horreur de la mort qu’il allait subir.

On entendit un crépitement, des plaintes étouffées ;… puis, plus rien : cette masure flambait comme un paquet d’allumettes.

Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne, debout sous les arbres éclairés d’un reflet sanglant, demeurait immobile et muette, frappée d’épouvante.

Le remords entrait dans son âme ; l’incendie est chose terrible et mourir dans les flammes est une fin tragique.

À présent qu’elle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois grandiose et terrifiant, elle comprenait qu’elle avait fait un action horrible.

Mais comment réparer le mal ? Comment éteindre le feu ; avec quoi jeter l’eau du ruisseau sur ce brasier incandescent ?

La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était trop tard.

Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant, sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et s’affaisser aux pieds de l’enfant muette d’horreur.

C’était Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à rompre ses liens ; mais il agonisait. Ses chairs calcinées exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance, l’enfant se baissa.

« Favier, pardonnez-moi », murmura-t-elle.

Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de haine.

Le braconnier ne vivait plus.

Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée, assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le cadavre de l’homme et les ruines fumantes de la cabane.

De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de l’incendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de l’enfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage contre Nounou.

Enfin, cette nuit terrible eut un terme ; l’aube parut ; alors, détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation, la Moucheronne s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore sombre suivie de la louve.

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