‹ La NounouChapitre 19 sur 26 · Chapitre 18 À Cergnes

Chapitre 18 À Cergnes

« Vous voudriez cela, vous, mère Manon ?

— Oui, ma fille, je le voudrais. »

La Moucheronne soupira faiblement et murmura :

« Je croyais que vous m’aimiez : je me suis trompée.

— Mais je t’aime, la Moucheronne, je t’aime tendrement, comme une mère.

— Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle : Jamais, au grand jamais.

— Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder toujours près de moi, de t’avoir pour me soigner et pour me fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens m’en aller tout doucement ; mais il est de mon devoir, tu entends, de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable pour une jeune fille comme toi. On t’offre de partager l’existence, l’éducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes, d’être traitée comme l’enfant du château ; si je refusais cela pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.

— Oh ! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne me plais point dans la société des hommes ?

— Jusqu’à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma fille ; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien aise de n’être plus une petite sauvage. Et puis, c’est en vain que tu te défends contre toi-même ; tu as de l’affection pour Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne dame qu’on appelle Miss ; elles t’ont témoigné bien de l’amitié toutes les trois. »

La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.

En effet, au fond d’elle-même, un instant, elle avait aspiré à vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du bien-être qu’on lui avait offert, cela lui était indifférent.

« Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait de vous installer ? Vous n’auriez eu presque rien à faire, vous auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien nourrie.

— Moi, c’est différent, fillette », répondit la vieille femme courbant son front humilié.

Elle ajouta plus bas :

« Moi, j’expie les péchés d’un autre.

— De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous l’aimiez bien comme votre enfant ; mais il n’est pas là pour vous soigner. Qui vous servira si je vais au château ?

— Madame de Cergnes doit m’envoyer une orpheline peu intelligente mais douce, qui a besoin de l’air de la forêt et qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma nourriture ; j’aurai du pain blanc et un peu de vin pour réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir souvent, mignonne ; voyons, accepte ; dis oui. »

La Moucheronne fit un signe de tête négatif.

« Alors, il faudra t’ordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu m’entends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce qu’elle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras possession de la petite chambre qu’elle t’a arrangée près de celle de sa fille ; vois, je t’accorde encore ce temps pour rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter ; n’est-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus de te montrer au château, tu n’y es plus une inconnue ; seulement, n’emmène pas Nounou. »

La Moucheronne n’objecta pas un mot, et, après avoir installé confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette fois.

Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus ensemble la pauvre infirme. Aujourd’hui, la louve restait au logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds refroidis de la vieille femme.

Lorsqu’on n’entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se prit à soupirer :

« Ah ! Dieu clément ! que ce me sera dure chose de ne plus avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une étrangère ne sera pas pour moi ce qu’est la Moucheronne, et il me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à l’heure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je dois me séparer d’elle ; son avenir en dépend, son propre intérêt l’exige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais de l’occasion qui se présente de la faire instruire et éduquer comme une demoiselle ; la petite a, par elle-même, quelque chose de… de comme il faut ; elle sera à sa place là-bas. Je vous demande ce qu’elle aurait fait plus tard toute seule dans la forêt, séparée de la société et vivant comme une sauvageonne des bois ? Non, ce que j’ai fait est bien et le bon Dieu m’en saura gré. Aussi bien, ce n’était pas moi qui pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle doit connaître la religion ; elle me pose parfois des questions qui m’embarrassent et auxquelles je ne sais que répondre ; je crois, les yeux fermés, moi, et je n’approfondis pas comme elle. »

Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans la laine épaisse du tapis ; une douce chaleur l’enveloppait, et elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et l’enfant avait été transie en route.

Elle souriait à ces soins :

« Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le froid, le soleil, les averses, et rien ne m’a fait mal encore. »

Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et conversait avec sa bienfaitrice.

« Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait celle-ci. Valérie et moi nous t’aimons, tu le sais, et je te dois beaucoup, car si tu n’avais pas découvert mon enfant évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit où tu l’as amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités, ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais ; on tâchera de développer les unes et de faire disparaître les autres ; on te fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles n’avoir que des notions très vagues ; on fera de toi une jeune fille bien élevée et instruite, et l’on te mettra à même de gagner honorablement ta vie plus tard. »

La Moucheronne avait un vif désir d’apprendre ce qu’elle ignorait et elle s’attachait de plus en plus à la comtesse et à sa fille.

Quant à l’existence luxueuse et agréable qui allait lui être faite, elle ne s’en souciait pas. Peu lui importait de dormir sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.

Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais tout cela l’avait laissée froide.

Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands spectacles de la nature, ces choses-là n’avaient qu’une valeur relative.

Une seule chose l’avait émue, et cette émotion l’avait fait pâlir : c’est lorsque madame de Cergnes ouvrant le clavecin en fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente et suave.

« Est-ce qu’on m’apprendra cela aussi ? demanda avidement la Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches d’ivoire du clavier.

— Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à interpréter de jolis airs comme celui que tu viens d’entendre. »

Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois contre celle du château.

Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite à Manon l’orpheline qui serait dressée au service pendant ce temps.

L’ancien souffre-douleur de Favier se sentait le cœur bien gros à l’idée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt ; les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.

Cette défiance n’avait pas effrayé Mme de Cergnes : l’excellente femme, pleine de gratitude d’abord pour celle qui lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre auprès de Valérie.

D’une santé délicate et d’une indolence extrême, due peut-être à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans goût et d’ailleurs sans émulation ; elle s’ennuyait souvent aussi dès qu’elle se trouvait à la campagne, privée de ses amies parisiennes.

Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée d’avoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu monotone.

q

Page 1