Chapitre 20 Deuil
La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler la Moucheronne, car la vieille femme agonise ; et la Moucheronne, le cœur dévoré par l’angoisse, a couru auprès de sa première protectrice.
Elle n’avait encore vu la mort qu’une fois : celle de Favier, et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.
Maintenant, ce n’était plus cela : Manon s’éteignait sans souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de repos.
Le prêtre qui est venu lui apporter les derniers sacrements avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre lit de mort, et la petite servante qu’a épouvantée l’idée du trépas, s’est enfuie au village, laissant la Moucheronne seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la Moucheronne n’a pas peur. Oh ! cela est si différent de la fin tragique de Favier ; et ses larmes se sont taries en considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le trépas est doux à qui n’a pas goûté les joies d’ici-bas.
Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant été invitées au mariage d’une amie dans un château des environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère Marie. Quant à miss Claddy, si elle n’a pu accompagner celle-ci à la forêt, c’est qu’une affreuse migraine la retient au lit, et aucun des domestiques ne s’est offert pour escorter « la Bohémienne ».
La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite ; on était à l’entrée de l’automne et le vent du nord gémissait dans les branches des arbres ; cette musique infiniment mélancolique rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées d’hiver dans la cabane de Favier, et en son cœur, elle remerciait Dieu de l’avoir retirée de cette existence de misère.
Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de sa vieille amie.
Elle se sentait soutenue par d’autres affections, mais il lui semblait que ces affections récentes n’avaient pas la solidité de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue parfois, la première qu’elle eût rencontrée ici-bas après celle de Nounou.
Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures après ; elles amenaient une religieuse du village qui rendit les derniers devoirs à la morte.
Lorsqu’on eut mis les restes de la pauvre Manon dans le cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier, elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.
La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée, l’œil terne.
Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte ; puis, la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve qui levait sur elle son œil intelligent.
La comtesse comprit ce geste suppliant.
« Elle est seule à présent, tu l’aimes, c’est Nounou enfin, va, emmène-la. »
Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.
Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.
Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement d’avoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée qui ressemblait au diable (ils n’avaient jamais vu le diable cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur causait d’insurmontables frayeurs.
« L’horrible bête malfaisante », cependant, était devenue la grande amie du petit Jean. L’enfant lui rappelait sans doute sa nourrissonne d’autrefois, alors que la victime de Favier n’avait qu’elle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois Nounou.
Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête tournée du côté du bois ; elle aussi, peut-être, rêvait à sa forêt profonde et solitaire, et se disait qu’il y faisait meilleur vivre que dans ce château opulent.
Marie demeura triste longtemps et n’oublia point Manon. Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui arracha son premier sourire.
De même qu’elle allait autrefois chaque semaine à la cabane, elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre Manon, si pauvre qu’en toute sa vie elle n’avait peut-être jamais aspiré le parfum d’une fleur rare, eut sa tombe couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs magnifiques.
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