Chapitre 22 La bague d’opale
La Moucheronne, devenue l’inséparable compagne de Valérie de Cergnes, commençait à se faire à sa nouvelle vie si peu semblable à cette qu’elle menait auparavant ; elle s’y faisait surtout à cause de l’instruction qu’elle acquérait et à cause des trois femmes affectueuses qui l’entouraient.
Elle avait gagné encore en grâce et en beauté : ses membres, toujours souples, avaient perdu la brusquerie de leurs mouvements ; sa peau nacrée, une partie de son hâle doré ; son regard s’était adouci, son sourire était plus affable.
À la fin de son premier congé, le jeune de Cergnes était reparti, et le château paraissait encore plus grand et plus mélancolique depuis qu’il l’avait quitté.
Ce n’est pas, cependant, que le jeune homme fût d’humeur joyeuse ; il n’avait plus cette gaieté insouciante de la première jeunesse, au temps où il avait rencontré la fillette et la louve dans le bois de Saint-Prestat. Il avait au front une gravité précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le beau ténébreux.
Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous le rapport de la fortune et de la santé, peut-être le jeune homme gardait-il au fond de son cœur quelque secrète tristesse comme ceux que l’existence a touchés profondément, tout en leur prodiguant mille douceurs ainsi qu’à ses enfants gâtés.
Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux bleus, dans son sourire ; nul n’en savait la cause. Sa belle-mère elle-même l’avait à peine remarqué.
Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle le voyait trop rarement pour se demander d’où pouvait lui venir cette tristesse douce mais immuable.
Quant à Valérie, très fière lorsqu’elle donnait le bras à cet officier de belle prestance, elle adorait son frère surtout quand il lui apportait des bonbons de Boissier ou la conduisait à l’Hippodrome, à Paris ; et elle le croyait très heureux.
Seule, Marie avait su deviner que, pour lui aussi, le destin s’était montré dur ; elle avait vu ce qui échappait à la perspicacité des autres et elle avait prié Dieu tout bas de lui adoucir sa peine.
Le lendemain de son retour au régiment, le jeune de Cergnes télégraphia au château demandant qu’on lui renvoyât une bague d’opale qu’il avait oubliée dans une coupe d’onyx sur la cheminée de sa chambre : C’était celle de sa mère et il ne s’en séparait jamais.
La bague ne fut pas retrouvée et Mme de Cergnes s’en émut, car jusqu’à présent, aucun vol n’avait été commis parmi les domestiques.
« Bah ! dit Valérie, je lui donnerai une autre bague pour sa fête. Tant pis pour lui ; il n’avait qu’à être plus soigneux.
— C’était celle de sa mère, insinua doucement Marie. Aussi, comment a-t-on pu la lui dérober ? les voleurs ne peuvent trop s’introduire ici ; le château est bien fermé.
— Ah ! ah ! ricana une voix aigre ; comment la bague a pu être dérobée ? C’est elle qui le demande. »
Valérie s’éloignait en chantonnant, sans avoir entendu cette réflexion vipérine lancée par Mlle Sophie qui passait dans le corridor.
Marie se retourna.
« Que dites-vous ? demanda-t-elle.
— Je dis, je dis que c’est la poule qui chante qui a fait l’œuf ; vous ne devriez pas parler de cette affaire, vous.
— Moi ? pourquoi cela ? »
Et elle leva son honnête regard sur le visage méchant de la vieille fille qui, honteuse, détourna la tête.
Mais, dans son cœur égoïste et rancunier, elle en voulait mortellement à celle qu’elle appelait encore la Bohémienne.
« Elle ose demander pourquoi ! poursuivit la mauvaise femme de charge en élevant au ciel ses bras osseux ; comme si tout le monde ne sait pas que c’est toi la voleuse.
— Moi…moi la voleuse ? »
Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent effroyablement ; sa peau bistrée pâlit, ses dents blanches mordirent ses lèvres subitement décolorées.
En ce moment elle redevenait la Moucheronne, l’enfant sauvage au sang de louve qui avait fustigé son bourreau et incendié son logis.
« Va-t’en, tu me fais peur ! cria Mlle Sophie épouvantée.
— Répète ce que tu as dit, reprit la Moucheronne en la tutoyant à son tour avec dédain et d’une voix à peine audible. »
Sophie craignit de se laisser prendre en défaut et elle s’enhardit :
« Tu feins l’étonnement, petite drôlesse, mais tu ne peux ignorer ce qu’est devenue la bague du jeune vicomte qui a été assez simple pour se montrer bon avec toi. Cette bague que tu as fait disparaître, dis-moi où elle est ? Chacun sait que lorsqu’on a vécu avec des voleurs, il en reste toujours quelque chose. »
À peine ces mots étaient-ils prononcés que le bruit d’un maître soufflet retentit dans le corridor.
La vieille fille se mit à crier, à l’assassin, et ameuta autour d’elle une partie de la domesticité.
« Ah ! c’est la petite voleuse qui vous a arrangée comme cela, dirent-ils à Mlle Sophie dont la joue était encore violette. À la porte ! à la porte, la voleuse qui finirait par nous envoyer tous en prison à sa place ! »
La Moucheronne recouvra son sang-froid ; après tout, elle ne devait pas s’émouvoir des insultes de ces gens-là qui la haïssaient elle ne savait pourquoi.
« Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle en redressant sa taille déjà grandelette, venez avec moi.
— Madame est loin ! elle sera absente trois jours, et d’ailleurs… elle sait ce que nous savons ! » ajouta un groom d’un air profond.
La Moucheronne sentit comme un épine aiguë lui entrer dans le cœur : est-ce que la Comtesse, elle aussi, allait croire ?… Non c’était impossible.
À qui se confier alors ? Miss Claddy était en vacances depuis une semaine environ, et Mme de Cergnes ayant reçu un message pressé le matin même, avait dû quitter le château pendant que les enfants dormaient encore, pour se rendre auprès d’une vieille parente qui se mourait.
« Il n’y a donc plus que Valérie pour me défendre ? » se dit la pauvre Marie.
Et elle sentait bien en elle-même que ce serait là, piètre défense.
Elle alla cependant trouver son amie qui lisait avec un intérêt très vif une nouvelle, dans un petit journal mensuel qu’elle avait reçu le matin même.
En entendant entrer sa compagne, elle dit d’un geste de la main :
« Chut ! ne m’interromps pas, c’est palpitant. »
Mais Marie s’approcha, et, lui fermant sa brochure :
« Savez-vous ce qu’ils disent ? » prononcèrent ses pauvres lèvres tremblantes.
Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête, et, voyant ce visage bouleversé :
« Qu’as-tu ? s’écria-t-elle.
— Ils disent, reprit l’enfant, ils disent que c’est moi qui ai volé la bague. »
Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit sa lecture.
« Tu es bien bonne de t’inquiéter de ce que pensent les domestiques, dit-elle pour toute consolation.
— Mais, ils disent que votre mère elle-même doute de mon innocence.
— Maman ? allons donc ! elle m’en aurait bien parlé ! »
Et c’est là tout ce que Valérie avait à répondre pour la justifier aux yeux de ses accusateurs, elle qui savait ordinairement si bien se faire obéir et, au besoin, se montrer impérieuse ?
La Moucheronne s’éloigna, plus triste encore ; elle rencontra le baby qui lui tendit ses petits bras ; mais la bonne qui le portait, recula précipitamment avec son fardeau.
« Ne vous laissez pas toucher par elle, mon mignon, s’écria-t-elle comme si le petit Jean pût la comprendre, c’est une voleuse, une méchante.
— Non, pas méchante, pas méchante, Marie… » répondit le bébé en essayant de s’élancer vers sa favorite. Mais il ne put.
Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas ; une pensée odieuse lui venait à l’esprit : qui sait si Valérie elle-même ne la croyait pas coupable ? elle n’en avait pas dit plus long peut-être par pitié. Et la comtesse alors. C’était sans doute pour cela qu’elle était partie si matin sans dire adieu à sa protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on n’était pas même encore à l’heure de midi et Valérie déjà toute à sa lecture lui avait dit simplement :
« Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois jours. »
La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de la pauvre fille, lancinante et douloureuse. À la fin ce devint une idée fixe, et l’esprit tendu de la Moucheronne ne douta plus que la maison tout entière fût contre elle.
« Ah ! se dit-elle amèrement, j’avais bien raison de refuser à Manon de vivre parmi mes semblables ; sa compagnie et celle de Nounou me suffisaient ; elles ne m’auraient jamais causé une telle peine, elles ! »
Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au fond d’une armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes ; elle enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.
« Nounou ! » appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit d’un taillis de jeunes arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter joyeusement autour de l’enfant. Elle reconnaissait le vieux vêtement terni qu’elle avait si souvent mordillé en jouant, et peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi qu’en ses plus riches toilettes.
« On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou ! murmura la Moucheronne d’une voix pleine de larmes ; on nous chasse ; on dit que c’est nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald. Tu sais bien que ce n’est pas vrai, toi, tu le sais bien. »
Dans son indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait injustement les maîtres et les serviteurs dans l’accusation dont on l’accablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût attendu Mme de Cergnes ; mais sa nature profondément honnête répugnait à l’improbité comme l’hermine à la boue, et elle était révoltée jusqu’au fond de son être.
« Ce n’est pourtant pas moi qui suis venue à eux, disait-elle encore ; ce sont bien eux qui sont venus me chercher ; je ne leur demandais rien. »
Nounou, comme si elle eût compris ces paroles, poussa un grognement significatif.
Elles s’en allaient ainsi toutes deux dans la campagne déserte, dans le vent froid du soir et mirent longtemps à gagner la forêt. Le temps était triste et glacial. Depuis des mois la Moucheronne avait vécu d’une existence facile ; elle n’était plus accoutumée comme jadis à courir à travers la pluie et l’ouragan ; le temps était passé où elle bravait la neige la plus épaisse et riait de la bise âpre qui lui mordait le visage.
Aussi, elle souffrait dans son corps en même temps que dans son âme, et la nuit était venue tout à fait quand elle atteignit son refuge habituel : la cabane de Manon.
Épuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y dormit, accablée, inerte, jusqu’au matin, pendant que Nounou sommeillait, allongée sur le sol.
Et maintenant comment allaient-elles vivre, sans feu, sans nourriture, sans vêtements ? Qui voudrait donner du travail à une voleuse ? Qu’importe ! la société l’avait repoussée, la Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-elle périr de froid et de misère au fond de sa solitude absolue !
Cependant, à l’heure du déjeuner, Valérie ne voyant pas venir son amie manifesta quelque étonnement.
« Me bouderait-elle ? se demanda la jeune fille ; ce serait la première fois, et puis elle n’aurait pas de raisons pour cela ; je ne lui ai pas répondu avec empressement tout à l’heure, c’est vrai ; mais ordinairement elle est moins susceptible. Aussi ces domestiques sont insupportables avec leurs plaisanteries absurdes que Marie a prises au sérieux. Je les ferai gronder ; ils ne peuvent la laisser en repos parce que, de la hutte d’un braconnier, elle a passé tout à coup dans un beau château. »
Mlle de Cergnes pria la femme de chambre d’aller s’assurer si Marie n’était pas chez elle ; mais on ne trouva dans la jolie pièce qu’habitait l’enfant, que ses vêtements épars sur le tapis.
Qu’était-elle devenue ? On l’appela dans toute la maison et dans le parc, et l’on constata que, en même temps que la fillette, la louve avait disparu.
Parties toutes les deux ?… Valérie ne voulait pas le croire.
« Elle boude », dit-elle encore.
Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne mangea point, se sentant toute triste vis-à-vis de la chaise vide de son amie.
L’après-midi lui parut longue, et lorsque vint le soir, Mlle de Cergnes fut épouvantée en ne voyant pas reparaître Marie.
« Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune fille avec angoisse. Mon Dieu ! mon Dieu ! et il y fait si froid ! Que diront Maman et miss Claddy, et même mon frère Gérald quand il sera de retour ?
« Je n’ose aller la chercher moi-même, maman ne serait pas contente, mais je vais envoyer les domestiques au bois. »
Elle sonna et donna ordre qu’on allât immédiatement jusqu’à l’ancienne cabane de Manon et qu’on en ramenât Marie et la louve qui devaient s’y être réfugiées.
Ils s’étaient donné le mot, les rusés compères, et, suivant le conseil de Mlle Sophie, ils feignirent d’obéir et passèrent tranquillement leur soirée à l’office à fumer et à causer.
Puis ils reparurent, l’air triste et fatigué, devant leur jeune maîtresse, affirmant qu’ils avaient vainement battu la forêt et que Mlle Marie et sa louve demeuraient introuvables.
Pendant ce temps, la Moucheronne étendue sur la couche où Manon avait rendu le dernier soupir, songeait, Nounou à ses pieds, et se disait :
« Ils m’ont appelée voleuse, ils me croiront tous coupable, et moi je mourrai plutôt que de retourner parmi eux. »
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