Chapitre 25 Épilogue
Marie, que nous appellerons désormais de son véritable nom, Carmen, demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, moins peut-être à cause de la privation de nourriture subie trop longtemps, que par la secousse morale qui avait ébranlé ses nerfs et son cerveau.
La bague avait été retrouvée le lendemain de sa fuite désespérée, derrière un meuble où elle avait roulé, et les domestiques, honteux de leur conduite infâme, ne savaient plus quelle contenance garder les uns vis-à-vis des autres, car ils se sentaient coupables, et ils en voulaient à Mlle Sophie qui les avait poussés à haïr l’enfant trouvée.
Ce fut bien pis lorsqu’ils apprirent que cette enfant trouvée était Mlle de Nuovi, la fille d’un noble gentilhomme et la parente de leurs maîtres.
Comme ils étaient meilleurs au fond qu’à la surface, un revirement complet se fit en eux, et le jour où l’on descendit la petite convalescente au jardin où se montrait un pâle rayon de soleil, ils vinrent tous en groupe lui demander pardon.
Carmen était sans rancune et elle leur tendit à tous sa petite main amaigrie en signe de réconciliation.
Il y avait quelqu’un, cependant, qui ne pardonnait pas si facilement : c’était Nounou ; et, chaque fois que Mlle Sophie passait à sa portée, elle lui allongeait un coup de dents ; si bien que la vieille fille qui vivait dans des transes continuelles, vint un jour trouver la comtesse et lui fit entendre qu’elle ne resterait pas au château si la louve continuait à y demeurer.
« À votre aise, répondit sèchement Mme de Cergnes, nous allons régler votre compte. Aussi bien, vous devez comprendre que, après ce qui s’est passé récemment, vous n’êtes pas regardée ici d’un bon œil. »
Et Mlle Sophie fut congédiée ainsi ; elle s’en alla, regrettée de personne, et grommelant entre ses longues dents :
« C’est-y Dieu possible, qu’on me préfère une horrible bête sauvage, à moi qui ai près de quinze ans de service dans cette maison ! »
Peu après ces aventures successives, le comte de Cergnes revint de son voyage ; il était soucieux : les affaires n’avaient pas été tout droit comme il l’aurait voulu, et il n’était pas sûr encore que la succession qu’il était allé chercher si loin lui revînt.
Lorsqu’il apprit l’histoire de Carmen, et qu’il lut la lettre de son ami mort d’une façon si tragique, il s’écria :
« Mais, c’est à cette enfant que revient l’héritage du cousin Minotto ! Le testament est arrangé de façon à ce que cette fortune ne puisse me revenir, que si Gérald de Nuovi et sa fille sont décédés tous les deux ; or on n’avait aucune preuve du décès, et l’enfant vit. Voilà donc notre petite Carmen très riche. »
Cette nouvelle, nous devons le dire à sa louange, n’émut aucunement la fillette : elle eut même une larme de regret en songeant que la mère Manon était morte trop tôt : elle aurait pu lui faire une vieillesse si choyée, si heureuse !
« À quoi emploieras-tu tout cet argent ? lui demanda Valérie, riant à la pensée de voir millionnaire sa cousine si détachée des biens matériels.
— Je donnerai à ceux qui n’ont pas, répondit l’enfant, et je ferai bâtir une grande maison de campagne pour les enfants qui n’auront ni père ni mère et que leurs maîtres battront. »
Valérie l’embrassa :
« Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange. »
Et Carmen rencontra le regard attendri de son cousin Gérald qui les écoutait toutes les deux.
Quelque temps après la fillette fit sa première communion avec une ferveur qui édifia tout le monde, et ce jour-là, elle supplia M. de Cergnes, devenu son tuteur, d’habiller de sa part une vingtaine d’enfants pauvres et de leur donner à dîner.
À l’automne suivant, on se rendit à Paris, à la grande joie de Valérie ; Carmen ne se plus pas autant dans le bel hôtel du boulevard Saint-Germain que dans le château un peu mélancolique de Saint-Prestat.
Nounou qu’on avait emmenée se faisait vieille, et, quoiqu’elle dormît la plupart du temps sur un coussin moelleux dans le grand hall qu’il lui était permis d’habiter, elle soupirait souvent après l’air de la forêt qui lui manquait à présent.
Cependant Carmen devait voir son désir se réaliser ; elle résida aussi longtemps et aussi souvent qu’elle le souhaitait à Cergnes. Le pays où elle avait vu ses premières douleurs et ses premières joies lui était cher.
Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain des environs de Saint-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son cousin Gérald.
Ils avaient tous les deux le goût de la contrée un peu triste et solitaire où ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le château de Cergnes et ses dépendances furent donnés au jeune homme qui remit sa démission au régiment.
Sa mélancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle gravité, cette gravité peinte aussi sur le charmant visage de Carmen.
Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques années auparavant une jeune fille qui était morte presque subitement au sortir d’un bal, et il en avait gardé longtemps une impression profonde. Mais à présent, il était heureux et il rendait heureuse celle qu’il appelait quelquefois « la Moucheronne » quand il ravivait en souriant le souvenir du passé.
Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux viveur, a fini par écorner passablement sa fortune ; or il a été satisfait de trouver un acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a payés largement : c’est Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse de Cergnes ; et à présent sa chère forêt est à elle, bien à elle, et elle a fait ériger une chapelle au lieu où se dressait autrefois la cabane de son bourreau ; puis une autre plus belle encore au pied d’un chêne où l’on a trouvé des ossements humains.
Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis, et déjà une nichée de babies roses et rieurs jouent entre ses pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave bête s’en montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille queue un peu pelée, chaque fois qu’une petite voix argentine bégaie : « Nounou ! Nounou ! »
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.