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Chapitre 3 Le coup de botte

« Nounou ! ici Nounou ! cria une voix rude. »

L’animal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant et ne bougea pas.

« Moucheronne ! ici Moucheronne ! ici tout de suite ! »

Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve : c’était une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans ; son petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.

Mais aussitôt la bête que l’homme appelait Nounou vint se placer à côté d’elle et montra une rangée de dents aiguës et blanches, comme pour défendre l’enfant.

« Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui allongeant un coup de pied. »

Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans s’éloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et fluette sur le poil rude de son amie.

« Qu’as-tu fait hier ? » demanda l’homme.

L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.

« Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle brièvement.

— Et que t’avais-je ordonné ? parleras-tu, tonnerre du diable ! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu es ! » rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle fillette.

Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il ouvrit la porte de la cabane, et, montrant le chemin à la louve :

« En chasse, toi, il n’y a rien à souper. »

La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le petit bras nu de l’enfant.

Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec l’homme qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de l’unique défenseur que le ciel lui eût accordé.

Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère et mépris elle s’empressa de dire :

« J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose…

— Et tu t’es amusée ensuite, naturellement, fainéante, propre à rien.

— Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite fille.

— Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que pour dire des mensonges. »

L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée :

« Je ne mens jamais. »

L’homme se retourna :

« Te tairas-tu, tonnerre du diable ! Je crois, ma parole, que ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder avec tes grands yeux idiots.

— J’attends que vous me disiez ce que je dois faire.

— Ce que tu dois faire ? je te le dirai tout à l’heure ; pour le moment ôte-moi mes bottes ; je suis fatigué et elles sont toutes mouillées. Allons, tire. »

Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise du logis, qui craqua sous son poids, et l’air goguenard, la pipe aux dents et les bras croisés, tendit ses deux jambes à « la Moucheronne. »

La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et se mit en devoir de tirer les bottes ; mais, quelques efforts qu’elle fît, elle ne put ; ses petits doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire pour ce rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient.

Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible ; la sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux tempes, et ses dents blanches s’enfonçaient dans sa lèvre rouge tandis que sa petite poitrine haletait.

« Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques minutes d’essais infructueux.

— Ah ! tu ne peux pas ? Ôte-moi mes bottes», dit tranquillement l’homme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues.

La Moucheronne recommença, redoublant d’efforts, mais sans plus de succès.

« Je ne pourrai jamais ! » répéta-t-elle.

Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau, lui lança un tel coup de pied dans l’estomac que la petite fille alla rouler à l’autre extrémité de la cabane ; le sang lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre le mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle demeura évanouie.

L’homme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit corps du bout de sa botte, parce qu’il gênait son passage, et sortit sans refermer la porte.

Au dehors, il faisait clair et gai ; on était au printemps ; le soleil piquait de rayons d’or capricieux les ombrages touffus de la forêt ; le ruisseau babillait plus loin ; la mousse fraîche recouvrait le sol ; l’air était tiède et parfumé ; les oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins s’ébattaient joyeusement dans la clairière.

Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite d’harmonies et de parfums, enveloppa le bois ; puis, tout se tut comme par enchantement ; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un clin d’œil, les oiseaux se cachèrent ; sur le velours foncé des gazons un énorme animal marchait sans bruit ; une ombre gigantesque interceptait par places les rayons du soleil ; c’était la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de sa chasse ou de sa maraude : une grosse lapine déjà morte et un mouton à demi égorgé.

Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle huma l’air, poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.

L’enfant y était toujours privée de sentiment. L’animal gémit douloureusement, s’approcha d’elle et lécha la plaie de son front.

Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins d’angoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement :

« Nounou ! » Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve et pleura amèrement.

« Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien malheureuses, du moins, pas toi, car il n’ose pas te battre, tu saurais te défendre ; mais moi, dès que tu n’es plus là, je suis rouée de coups, et maintenant j’ai bien mal là… et là ; fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front. »

La louve continuait à lécher tendrement l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie de son lait, paraissant écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises et qu’elle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et, s’arc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque chose.

Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême, et elle s’installa commodément sur le dos de l’intelligent animal.

Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent l’enfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne se soutenait qu’avec peine ; la brave bête s’arrêta un instant près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif ardente.

Après trois quarts d’heure de marche, environ, on put apercevoir le toit rustique d’une cabane semblable à celle de Favier ; lorsqu’elle y fut arrivée, la louve gratta à la porte qui s’ouvrit aussitôt.

Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir, même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été près de défaillir de nouveau.

Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme très vieille appuyée sur un bâton ; son front était couvert d’un bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était pauvre et usée mais propre ; ses pieds chaussés de sabots ; son nez touchait presque son menton ; mais quoique son visage, traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.

« Quoi ? C’est Nounou ! fit-elle sans paraître s’étonner de voir à sa porte cette bête de taille gigantesque ; et voilà une gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est malade, elle est blessée même. »

Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû attendre de ce vieux corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui n’avait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle entra avec elle dans la cabane.

Là elle s’assit sur un escabeau et examina le front de la blessée.

« Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on ? C’est la Moucheronne, la petite à Favier ; déjà si grande ?… Est-il possible qu’il y ait huit ans que le braconnier m’a apporté la lettre… cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire parce que je ne lis que le français et qu’elle était écrite dans une langue inconnue ; l’anglais peut-être. Quel dommage ! je saurais au moins ce qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce Favier n’élève pas la petite sur des roses, je le connais… Qui sait si cette plaie béante n’est pas due à la brutalité du braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs. »

La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et là la trace d’une meurtrissure, marques bleues provenant de coups anciens ou nouveaux ; et enfin sur la poitrine l’empreinte rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche imprimée.

« Oh ! le brutal, le monstre ! murmura la vieille femme indignée. »

Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant beaucoup pleuré déjà, car c’est toujours chose infiniment triste qu’un être faible et sans défense soit maltraité et rudoyé par un autre être robuste et dominateur.

Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher dans un buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre dont elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de la mignonne.

Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en bandes et un petit pot d’onguent dont elle enduisait le front troué qu’elle entoura ensuite d’un linge blanc.

L’enfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable soulagement ; ses grands yeux noirs s’ouvrirent languissamment et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille solitaire.

« Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien. »

Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura faiblement :

« Qui êtes-vous ?

— Une amie.

— Qu’est-ce que c’est, une amie ? fit la Moucheronne étonnée.

— Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien.

— Quelqu’un qui m’aime ? reprit l’enfant avec un sourire amer sur ses petites lèvres décolorées ; il n’y a que Nounou. »

Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle souleva sa tête endolorie.

« Nounou ! Nounou ! Où est-elle ? »

« Paix, Nounou ! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite, ajouta Manon en s’adressant à la malade, tu vois bien qu’elle n’est pas loin, ta Nounou.

« Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même, quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre oiseau du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger ! Car je ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier prend à la journée pour donner les soins essentiels à l’enfant et faire le gros du ménage. Ça fait peine, oui ça fait peine, et si ce n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans la vie. »

Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la regardait curieusement ; en fait d’êtres humains elle n’avait jamais vu que Favier et Rose l’idiote, car nulle autre créature qu’eux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la Moucheronne ne s’en éloignait jamais ; Favier avec ses rapines et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde-manger ; Rose apportait le pain du village et préparait grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait vivre, la fillette ne connaissait d’autres figures que la face bestiale du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de Rose, et le museau intelligent de la louve.

Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine entrevue, fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau, lorsqu’une absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils d’ivresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous bois.

Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva une vague ressemblance avec Nounou ; et encore Nounou ne parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et que Rose l’idiote.

« Écoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les petites mains brunes de l’enfant, c’est Favier qui t’a fait du mal, n’est-ce pas ?

— Favier ?

— Oui, l’homme chez qui tu vis.

— C’est lui, répondit la fillette avec une sorte de résignation farouche ; il m’en fait toujours, du mal.

— Toujours ?

— Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce qu’il n’était pas rentré.

— Et tu supportes cela ? »

L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit qu’elle ne comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il résister à une brute sauvage comme Favier ?

« Pourquoi restes-tu chez lui ? reprit la vieille femme.

— Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de l’impuissance.

— Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au moins ? s’écria Manon.

— Un père, qu’est-ce que c’est ?

— Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la nature ou plutôt Dieu qui vous crée ; c’est celui qui, après ce Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous nourrit, vous aime.

— Le père, la mère ? fit l’enfant songeuse, c’est tout cela ? Alors c’est Nounou. »

Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête de la louve.

« C’est plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que Nounou n’est qu’une bête et que le père est un homme, la mère une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et d’os mais possédant encore une âme, une intelligence et la parole. »

La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur l’oreiller.

« Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais, reprit-elle aussitôt, qui donc m’a amenée ici ? J’ai eu si mal que je ne me souviens plus.

— C’est ton amie la louve.

— Et où suis-je ?

— Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.

— Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah ! que va-t-il faire lorsqu’il rentrera et que le feu ne sera pas allumé et la soupe pas prête ? Rose me laisse tout faire.

— Il fera ce qu’il voudra ; il t’a à moitié assommée, moi je veux te soigner et je te garde, voilà tout.

— Mon Dieu ! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il me tuera après s’il le veut, mais je suis si bien ici ! »

Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup :

« Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que Nounou ; vous lui ressemblez. »

Pour elle, la louve représentait l’idéal de la bonté et du dévouement ; Manon ne parut point froissée de la comparaison et un sourire desserra ses lèvres parcheminées.

Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui, avant de s’endormir, se demanda toute pensive, d’où venait que ce simple geste lui faisait si grand bien au cœur.

Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière, d’un coup de sa grande langue rugueuse, et ce n’était plus comme cela.

Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à présent ? Oh ! comme ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient désormais les coups et les injures du braconnier si elle se sentait aimée et soutenue d’autre part ?

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