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III

A défaut d’explorations, il faut se contenter, pendant cette période, de progrès cartographiques ou scientifiques et de renseignements indirects. En 1885, le Service géographique de l’armée commençait la publication d’une carte d’Afrique à 1/2.000.000e, dressée par le commandant Lannoy de Bissy, qui mit à profit toutes les cartes françaises et étrangères, ainsi que les renseignements fournis par les recueils géographiques et les relations de voyages ; elle donnait autant que possible tous les itinéraires des explorateurs. La première édition de cette carte fut publiée de 1881 à 1890, en deux couleurs (planimétrie en noir, figuré du terrain en gris bleuté).

Lors de la réapparition de nos armes dans la région de Figuig en 1881-82, le capitaine Henry de Castries avait souvent campé dans les environs des oasis avec nos colonnes, mais sans pénétrer dans aucun ksar[237]. Après avoir levé la partie ouest des plateaux oranais en 1878, il avait dressé la carte de la région des ksour en 1880-82[238]. En juin 1883 paraissait une réédition de la carte du Sud-Oranais au 1/400.000e, revue et complétée d’après les travaux de M. Castries et de diverses autres officiers[239]. En 1886, le Service géographique publiait également une carte provisoire du Sud-Oranais à 1/200.000e[240]. La même année, le Gouvernement général publiait une carte de l’Extrême-Sud de l’Algérie à 1/800.000e[241].

Après l’occupation de la Tunisie, le progrès géographique marche de pair avec le progrès de la pacification. Une première carte du Djebel-Douirat accompagne Le Sud de la Tunisie, par le commandant Rebillet (1886). Vers la même époque paraît la carte du Service géographique de l’armée à 1/200.000, dite Carte de reconnaissance, œuvre tout à fait remarquable comme rapidité topographique et aussi comme exactitude. La limite sud de cette carte longe le bord méridional du Djerid et du Nefzaoua : elle pousse ensuite une pointe dans le Sahara jusqu’au poste romain d’El-Haguef ; elle donne le Djebel-Douirat et ses ksour[242].

En matière de cartographie privée il faut mentionner la carte du Sahara septentrional par laquelle M. Foureau préludait à ses explorations ultérieures[243].

En outre de ses travaux cartographiques, le capitaine de Castries avait recueilli, dans la région de Figuig, les éléments d’un remarquable et consciencieux mémoire[244], demeuré jusqu’à ces dernières années le meilleur guide sur la grande oasis saharienne.

En 1886, le capitaine Le Châtelier publiait dans le Bulletin de la Société de Géographie[245] un intéressant mémoire sur le Régime des eaux du Tidikelt, et, dans le Bulletin de Correspondance Africaine[246], une Description de l’oasis d’In-Salah d’après les renseignements recueillis pendant un séjour de 18 mois à Ouargla. Il y traite de la géographie du territoire d’In-Salah, des populations nomades et sédentaires, de leur constitution sociale et politique, de la situation commerciale. Les renseignements et itinéraires indigènes ont été vérifiés et critiqués avec soin[247] ; c’est une œuvre de recherches minutieuses et savantes autant que d’érudition. Le même auteur a écrit l’histoire d’une bande de pillards Chaanba, qui ont tenu le Sahara pendant dix ans, de 1874 à 1883, et dont l’épopée forme un curieux chapitre de l’histoire saharienne[248].

Diverses missions de M. René Basset intéressent la géographie saharienne, celle notamment qu’il accomplit en 1881 à Aïn-Madhi, et au cours de laquelle divers itinéraires au Sahara central lui furent communiqués par le bureau arabe de Laghouat ; il les a publiés et commentés avec l’érudition la plus sûre et la plus étendue[249]. Dans un autre ordre d’idées, la mission de M. René Basset au Mzab et à Ouargla en 1886 doit être mentionnée ; il y faisait des recherches sur les manuscrits arabes des zaouïas des oasis du Sud[250] et en rapportait de précieux matériaux non seulement sur le dialecte parlé par les Mozabites, mais aussi sur d’autres dialectes berbères, notamment sur celui des Aoulimmiden[251].

Les curieuses populations du Mzab continuent d’ailleurs à intéresser les savants. En 1885, M. de Motylinski donnait une excellente notice sur Guerara[252] ; il dressait le catalogue des livres des Beni-Mzab et analysait leurs principales chroniques[253]. En 1886, Masqueray publiait son œuvre la plus considérable au point de vue historique, la Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie[254] ; un tiers de ce bel ouvrage est consacré aux populations du Mzab, que le Dr Ch. Amat, chargé de l’organisation du service médical au Mzab, étudiait peu après à son tour à un point de vue différent[255].

Vers la fin de 1887, des Touareg Taïtoq et Kel Ahnet furent amenés à Alger et internés au fort Bab-Azoun, à la suite d’une expédition malheureuse qu’ils avaient entreprise chez les Chaanba Mouadhi. Masqueray se mit en relations avec eux, fit faire à deux d’entre eux, Kenan-ag-Tissi et Chekkad-ag-Râli, le voyage de Paris en 1889, et publia son Dictionnaire français-touareg[256], celui-là même qu’il avait dû se faire pour converser avec eux dans leur langue. La mort ne lui a pas permis d’achever cette publication, mais le dernier fascicule du Dictionnaire, ainsi que les textes, ont été publiés par les soins de M. René Basset, qui a succédé à Masqueray dans la direction de l’Ecole des Lettres d’Alger. Masqueray a publié aussi, dans divers journaux, des contes touareg, des descriptions de la vie et des mœurs des Touareg, où l’imagination a peut-être une trop grande part, mais qui sont néanmoins une importante contribution à la connaissance des populations du Sahara.

Ces mêmes Touareg du fort Bab-Azoun fournirent à M. le capitaine Bissuel, chef de bureau arabe, la matière d’un ouvrage qui intéresse plus directement encore la géographie. Chargé par le général Poizat, commandant la division d’Alger, d’interroger ces captifs et d’obtenir d’eux le plus de renseignements possible sur leur pays, M. Bissuel réussit au delà de toute espérance, et se fit donner de précieuses indications géographiques, consignées dans son ouvrage Les Touareg de l’Ouest[257], accompagné de deux cartes portant, l’une les routes suivies par les Touareg de l’Ouest, l’autre l’Adrar-Ahnet à l’échelle approximative de 1/800.000e, d’après un plan en relief exécuté par ces indigènes. Les renseignements recueillis par M. Bissuel sur la direction des vallées de ce massif ne concordent pas avec ceux de M. Sabatier[258].

Les Touareg Taïtoq sont encore liés d’une autre manière à l’histoire de l’expansion française en Afrique. L’un d’eux, Chekkad, fut donné comme guide au jeune explorateur Paul Crampel, qui se proposait, partant du Congo, de gagner le lac Tchad. La mission Crampel fut anéantie, et le Targui, malgré les protestations d’amitié qu’il envoyait à Masqueray, doit vraisemblablement porter la responsabilité du massacre.

· · ·

Le domaine de la France dans l’Afrique occidentale s’est considérablement étendu pendant cette période décennale. En 1890, les Etats situés sur les rives du Sénégal sont, ou directement administrés par nos agents, ou soumis à notre influence. A l’Est et au Sud, nous avons débordé sur les pays soumis de trois côtés à la fois, au Soudan (Haut-Niger), dans le Fouta-Djallon, aux Rivières du Sud. Ces résultats ont été obtenus avec des forces militaires très restreintes. En 1887, le lieutenant de vaisseau Caron s’est même avancé sur le Niger jusqu’à Kabara, port de Tombouctou. Mais l’exécution de la voie ferrée du Sénégal au Niger a été poursuivie avec une extrême lenteur. Les changements de personnel, la cherté des envois, faits souvent pendant la mauvaise saison, le gaspillage du matériel, enfin deux épidémies de fièvre jaune absorbèrent la majeure partie des crédits[259] ; au bout de deux ans, 40 kil. seulement étaient construits, et c’est seulement en 1888 qu’on atteignit Bafoulabé (132 kil.)[260].

Pendant ce temps se passait sur le Bas-Niger un événement d’une bien autre portée. En 1884, les Compagnies françaises qui avaient remonté le Niger et y avaient fondé des comptoirs, lassées d’une lutte inégale et n’étant pas soutenues par le Gouvernement, se laissèrent acheter leurs comptoirs par leurs concurrents anglais. La Compagnie anglaise ne perdit pas de temps. Pour prévenir le retour d’un semblable péril, elle se fit décerner en 1886 une charte royale lui donnant le droit d’administrer le pays, et dès le 18 octobre 1887, l’Angleterre notifiait officiellement son protectorat sur les territoires possédés par la Compagnie du Niger[261].

Nos comptoirs de la Côte-d’Ivoire, Grand-Bassam et Assinie, ont servi de point de départ à de nombreux explorateurs qui ont entrepris la conquête pacifique de l’arrière-pays. En 1888, le capitaine Binger signait à Kong un traité de protectorat qui nous attribuait une partie de l’immense boucle du Niger, jusque là à peu près inconnue.

L’acquisition de la nouvelle colonie donnée à la France par de Brazza avait été ratifiée par le Parlement en 1882 ; à la suite du Congrès de Berlin, l’Association internationale africaine devenait l’Etat indépendant du Congo, dont le roi des Belges, Léopold II, était reconnu souverain. Les limites entre cet Etat et le Congo français furent fixées par un traité de 1887, qui assignait comme limite à la France la rive droite de l’Oubangui, depuis son confluent avec le Congo jusqu’à sa source. De même que l’Ogooué nous avait conduit au Congo et le Congo à l’Oubangui, l’Oubangui à son tour nous conduisit vers le lac Tchad et vers le Haut-Nil.

C’est par cette voie que nos explorateurs ont pénétré dans l’Afrique centrale, cherchant d’une part à relier par le lac Tchad le Congo à l’Afrique nigérienne et soudanienne, de l’autre à se rapprocher de la vallée du Nil.

La pénétration saharienne prend une allure différente à partir de 1890. C’est cette année-là que fut fondé le Comité de l’Afrique française, qui a joué un si grand rôle dans la fondation de l’empire colonial français en Afrique, et a provoqué le grand mouvement d’opinion qui rendit les entreprises africaines populaires en France. La mort de Crampel n’arrêta pas l’action du Comité ; les projets du jeune explorateur furent repris et exécutés par d’autres missions. Enfin, le 5 avril 1890, une convention franco-anglaise partageait entre la France et l’Angleterre une partie des territoires sahariens et soudaniens. Le « partage de l’Afrique », commencé pendant la période précédente, va marcher à pas de géant pendant la période décennale qui termine le XIXe Siècle. Du côté de l’Afrique septentrionale, notre politique, quoique bien timide encore, est un peu plus active que dans la période précédente. M. Jules Cambon, Gouverneur général de l’Algérie, manifeste de diverses manières l’intérêt qu’il porte aux questions sahariennes, et, bien que cet intérêt soit généralement demeuré platonique, son gouvernement marque une reprise de la pénétration saharienne. En dernier lieu, la mission Foureau-Lamy et la mission Flamand-Pein sont venues apporter ou tout au moins préparer la solution de questions pendantes depuis plus de trente ans, et ouvrir véritablement une ère nouvelle.

[Note 214 : Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. rédigés au Serv. Centr. des Aff. Ind., p. 164.]

[Note 215 : Documents, II, p. 103.]

[Note 216 : Id., II, p. 525.]

[Note 217 : Documents, II, p. 119.]

[Note 218 : Id., II, 115.]

[Note 219 : ROBIN, Le Mzab et son Annexion à la France, Alger, 1884.]

[Note 220 : Dr AMAT, Le Mzab et les Mzabites, in-8o, Paris, 1888, p. 297.]

[Note 221 : JUS, Les Forages artésiens de la province de Constantine, Constantine, 1890. WEISGERBER, Notes sur l’Oued Rir et ses habitants, Paris, 1886. Id., Aperçu sur les conditions sanitaires et hygiéniques du Sahara algérien et de l’Oued-Rir, Paris, 1885. GEORGES ROLLAND, C. R. A. Sc., janvier 1887 ; Revue Scientifique, 18 févr. et 2 juillet 1887, 18 mars 1888 ; Bull. Soc. Géogr. comm., 1887, p. 663 ; Afas, Oran, 1888, t. I, p. 47 (av. carte).]

[Note 222 : G. ROLLAND, Hydrologie du Sahara algérien, p. 56. ID., L’Oued-Rir et la colonisation Française, in-8o, Paris, 1887.]

[Note 223 : Gouvernement Général de l’Algérie. Notes sur le pays d’Ouargla et les sondages opérés dans ses Oasis de 1883 à 1888, Alger, Giralt, in-4o, 1889. — Cf. P. BLANCHET, L’Oasis et le pays d’Ouargla, Ann. de Géogr., 1900. p. 47.]

[Note 224 : RINN (commandant), Nos frontières sahariennes, Alger, 1886.]

[Note 225 : Documents, II, p. 145.]

[Note 226 : VUILLOT, p. 201.]

[Note 227 : BAUNARD, Vie du Cardinal Lavigerie, p. 201.]

[Note 228 : VUILLOT, p. 213.]

[Note 229 : VUILLOT, p. 219. Cf. FOUREAU, Excursion dans le Sahara Algérien (l’Exploration, tome XVI, p. 335 ; Bull. Soc. Archéol. de Constantine, 1888, p. 34). Une Excursion au Sahara Algérien : Rapport au Ministre de l’Instruction publique, in-8o, Paris, 1883.]

[Note 230 : C. R. Soc. Géogr. Paris, 1885, p. 326, 421, 437, et 1887, p. 531.]

[Note 231 : Id., 1892, p. 172.]

[Note 232 : La carte donnée par VUILLOT indique un ksar d’Ygrouth ; il n’existe pas de ksar de ce nom : il faut entendre l’Aouguerout ; par contre, Deldoun n’est pas un ksar, mais un district.]

[Note 233 : Documents, III, p. 225, note.]

[Note 234 : VUILLOT, p. 227.]

[Note 235 : C. R. Soc. Géogr. 1898, p. 52.]

[Note 236 : DELEUZE (Ct), Monument élevé à l’explorateur Camille Douls (Bull. Soc. Géogr. d’Alger, 1902, p. 408-412).]

[Note 237 : Documents, II, p. 539.]

[Note 238 : Documents, II, p. 459.]

[Note 239 : Carte du Sud-Oranais à 1/400.000 e publiée par le dépôt de la Guerre en 1855, revue et complétée en 1883 d’après les travaux du capitaine de la Croix de Castries, des lieutenants Delcroix et Brosselard, 4 feuilles.]

[Note 240 : Carte du Sud-Oranais à 1/200.000 e, édition provisoire, héliogravure sur zinc en couleurs, 15 feuilles, 1886.]

[Note 241 : Mentionnée par DEPORTER, Extrême-Sud de l’Algérie, p. 1.]

[Note 242 : V. CORNETZ, Bull. Soc. Géogr. Paris, 1896, p. 521.]

[Note 243 : Carte d’une partie du Sahara septentrional, dressée par F. FOUREAU, d’après l’Etat-Major, les documents les plus récents, les travaux, cartes et itinéraires de Duveyrier, Parisot, Le Châtelier, Bajolle, F. Bernard, Pech, Teisserenc de Bort, Foureau, à 1/100.000e, 1888.]

[Note 244 : Bull. Soc. Géogr. Paris, 1882, p. 401. Cf. Documents, II, p. 461.]

[Note 245 : 3e trim. 1886, p, 364.]

[Note 246 : Bull. Corr. afric. (Publicat. de l’Ec. des Lettres d’Alger), 1885, p. 266. — Cf. Documents, IV, p. 286.]

[Note 247 : Documents, IV, p. 286.]

[Note 248 : LE CHATELIER, Les Medaganat, in-8o, Alger, 1888.]

[Note 249 : RENÉ BASSET, Documents géographiques sur l’Afrique septentrionale, in-8o, Paris, 1898 (Articles parus depuis 1883 dans le Bull. de la Soc. de Géogr. de l’Est).]

[Note 250 : RENÉ BASSET, Les manuscrits arabes des bibliothèques de Aïn-Mahdi et Temacin, de Ouargla et de Adjadja, in-8o, Alger, 1885.]

[Note 251 : RENÉ BASSET, Notes de lexicographie berbère, Paris 1883-88, 1re partie : Ghat et Keloui ; 3e partie ; Sud-Oranais et Figuig ; 4e partie : Touat, Gourara, Aoulimmiden. — Id., Etude sur la zenatia du Mzab, de Ouargla et de l’Oued-Rhir, Paris, 1893.]

[Note 252 : A. DE C. MOTYLINSKI, Guerara depuis sa fondation, Alger, 1884.]

[Note 253 : A. DE C. MOTYLINSKI, Les livres de la secte abadite, Bull. Corresp. afric., 1885, tome III.]

[Note 254 : In-8o, Paris.]

[Note 255 : CH. AMAT, Le Mzab et les Mozabites, in-8o, Paris, 1888.]

[Note 256 : E. MASQUERAY, Dictionnaire français-touareg (Publicat. de l’Ec. des Lettres d’Alger, 3 fascic., Paris 1893-95). — Id., Observations grammaticales et textes de la tamahaq des Taïtoq, publiées par R. BASSET et GAUDEFROY-DEMOMBYNES (Publicat. de l’Ec. des Lettres d’Alger, 3 fascic., Paris 1896-97).]

[Note 257 : In-8o, Alger, 1888. V. notamment p. 39 et suiv.]

[Note 258 : Documents, III, p. 158. — SCHIRMER, Le Sahara, p. 182. — C. SABATIER, Touat, Sahara, Soudan, p. 10.]

[Note 259 : SCHIRMER, p. 404.]

[Note 260 : Bull. Afr. fr., 1896, p. 332.]

[Note 261 : SCHIRMER, p. 405.]

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