‹ La petite femme de la merChapitre 10 sur 11 · IX

IX

LA CHANSON DU SABOT

La rivière entre nos deux fermes--est comme un ruban le dimanche--au corsage de Rietje.

J’ai mis une touffe aromatique dans un sabot,--j’ai poussé le sabot sur l’eau--en soufflant dessus.--Va, léger bateau, la rivière te mènera là--où une main sortira des roseaux.

Mon amour, Rietje, est un grand bateau comblé de présents;--il descend au fil de mes pensées vers ta présence là-bas.--Je ne vois plus le petit sabot; il a tourné derrière les joncs.--La rivière est comme ta jarretière autour de ton genou.--Maintenant j’attends inquiet qu’il reparaisse.

Un gros nuage a passé sur nous et nous a--séparés comme une mauvaise pensée--comme si nos cœurs devaient rester disjoints.--Que fait à cette heure ma Rietje? Son esprit--s’en est allé loin,--il erre avec ses yeux vers la route poudreuse--où roule une carriole.--J’écraserai les fleurs sous mes talons,--je briserai le sabot contre une pierre.

Mais voilà qu’enfin il sort des joncs,--il se remet à glisser sur l’eau.--Rietje n’a pas cessé d’être avec moi.

J’irai dans la saulaie, je taillerai--une branche de saule, j’y ferai un bec comme à une flûte pour siffler--amoureusement sous ta fenêtre, le soir.

(1889)

LE MORTEL AMOUR

A Hector France.

Le médecin, un homme qui ne comprenait pas grand’chose à la vie, passa et dit:

--C’est d’amour qu’Izolin est malade: il convient de le séparer un peu d’avec Claribelle.

A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi lisait mieux dans les livres que dans les cœurs. Et il dit:

--Le feu d’amour charnel le consume. C’est grand péché de transgresser le commandement de chasteté.

Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra dans le bosquet où ils étaient aux bras l’un de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue approcher: ils se miraient demi-nus aux eaux d’une fontaine.

--O Claribelle! ô Belle! ton petit sein est comme un fruit rose dans les transparences de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je crois le baiser avec mes lèvres, et mes lèvres seulement effleurent l’eau. Quelle douce folie nous fit nous regarder à travers ce miroir?

--O Izolin, prends plutôt mon petit sein dans tes doigts. Caresse-le amoureusement pendant que je mettrai ma bouche sur la tienne. Il me monte alors une salive âcre et délicieuse.

--Non, c’est trop simple, petite Claribelle. Laisse tomber ta robe; laisse-la tomber jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai sous la gorge; nous entrerons doucement ainsi aux eaux du bassin. Nous nous apparaîtrons bien plus beaux.

Ils entendirent une voix irritée qui les appelait. Et, ayant levé les yeux, ils virent apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne se dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient en souriant, dans leur innocence. Alors elle s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les paupières, elle lui dit étrangement:

--Savais-tu pas que la mort est au fond de cette fontaine?

--La mort? fit-il en pâlissant. Je n’y vis que Claribelle.

--Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle enfant, y sont restés.

Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait dire, et Claribelle, en regardant vers les arbres profonds, déjà appelait Izolin.

--Viens, ami, là où la mort ne pourra nous atteindre.

Mais la Dame cria:

--Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris ton cœur. Crois-moi, cher Izolin, il y a là-bas dans la maison une fontaine bien plus belle que toutes les autres. Une mère la combla de ses larmes. Et il y a au fond un trésor qu’il n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te donner.

Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement l’entraînait. Claribelle, en tordant ses cheveux et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle ne cessait d’appeler de sa petite voix d’or Izolin. Mais la Dame de toutes ses forces appuyait la tête du doux jeune homme à sa poitrine, en sorte qu’il resta un peu de temps sans entendre les appels de Claribelle. Et tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et comme sa mère, en voulant le retenir, était tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.

--Retournons au bassin, lui dit-il. Nous n’aurons jamais fini d’y mirer notre image.

Leur rire clair au loin sonna comme les merles et les loriots du bois.

Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la Dame vit qu’Izolin à peine pouvait se traîner; il ressemblait à une ombre; et Claribelle avait des lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, elle baisa son pâle enfant sur les paupières et ensuite, insidieusement elle leur dit:

--Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, vous la passerez loin l’un de l’autre. L’absence est comme une huile sur le feu. Demain, votre joie sera plus grande de vous retrouver réunis.

Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin vers la chambre. De ses mains, elle le coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, elle ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, dans l’escalier, vit apparaître deux femmes: leurs robes tombaient à plis droits et elles portaient un voile sur la tête; et toutes deux, avec des flambeaux, la menèrent vers la tour.

--Bonnes servantes, leur dit-elle, où me conduisez-vous?

--Vers votre chambre nuptiale, madame, et à la garde de Dieu.

--Bonnes servantes, dites plutôt mon tombeau, car je vois bien à présent qu’il me faudra traîner ici de tristes jours loin de mon cher époux.

Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit plus que le bruissement de leurs chapelets dans la nuit.

Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit la main et ne trouva pas Claribelle à ses côtés dans le lit. «Divine amie, pensa-t-il, ma mère avait raison: nous croirons, en nous revoyant, nous aimer pour la première fois.» Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. Il alla vers la fenêtre et il s’aperçut qu’on y avait placé des barreaux. «O Belle! viens me délivrer», criait-il. Claribelle, de son côté, sanglotait sous ses cheveux, appelant son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin l’un de l’autre, car le château était vaste, au fond d’une gorge. Quelqu’un me conta cette légende au pied même de la tour.

Ainsi se passa le premier jour. La Dame, au soir, apparut et dit à Izolin:

--Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là qui ne soit selon ton salut dans cette vie et dans l’autre.

Et Claribelle criant toujours après son cher Izolin, les bonnes servantes lui montrèrent le ciel.

--Prions ensemble pour Izolin, madame, car il est parti pour un long voyage.

--Non! dit-elle, Izolin est comme moi prisonnier en ce château. J’entends battre son cœur à travers les murs.

Cette nuit-là, tandis que dormaient les femmes, elle marcha vers la fenêtre et jusqu’au matin, en se penchant sur les jardins, elle appela doucement Izolin.

Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la fenêtre, et elle entendit un bruit de pierres qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit pas la voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, des pas légers avec lenteur s’avancèrent et puis s’arrêtèrent devant la porte.

--Claribelle!

Elle se coula entre les robes à plis droits des servantes, et comme elle n’osait élever la voix, elle souffla longuement son haleine à travers le trou de la serrure. Il connut ainsi que Claribelle était là et il aspira le vent de sa bouche comme un baiser. Et ni l’un ni l’autre ne se parlaient. Ils demeurèrent là une éternité à se baiser à travers la porte.

Personne au matin ne put expliquer pourquoi du sang avait rougi le seuil. Les murs seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se dirent les femmes. C’est un grand miracle et cependant on ne sait pas ce qu’il veut dire.

Et Claribelle pensait:

--Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur qui saigna devant cette porte.

La nuit prochaine il vint comme la veille; ses pas s’arrêtèrent; elle l’entendit soupirer; et de nouveau leurs bouches se cherchèrent à travers les clous de fer. Elles croyaient se joindre l’une à l’autre; tous deux étaient sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. Et ensuite il glissa un papier par la serrure et, l’ayant porté sous la lune après qu’il fut parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. Elle pensa: «Ce sont les doigts de mon ami qui laissèrent là couler leur vie.» Elle sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui avaient ensanglanté la dalle du seuil. Et sur le papier une ligne était tracée: «J’ai descellé avec mes ongles les barreaux, petite Claribelle. Attends-moi à la fenêtre demain à l’heure de la lune.»

A petites fois délicieuses, elle se mit à manger le papier et elle croyait sentir passer en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, elle ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment marchait dans l’ombre des jardins. Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin; il pliait sous le faix de quelque chose qui le faisait trébucher, et parfois il s’arrêtait et lui faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la clarté de la lune s’épandit et elle reconnut le charmant visage de l’époux: le vent était parfumé de l’odeur de ses cheveux. Cependant, elle n’osait lui demander ce qu’il portait sur l’épaule, car les femmes qui la gardaient avaient plus tard que de coutume égrené leur chapelet, et à peine seulement elles commençaient de dormir.

Il fit un pas; elle vit qu’il avait pris une des échelles avec lesquelles on montait aux arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des soins minutieux il la dressait contre le mur, déjà le cœur de Claribelle un à un descendait les échelons et volait vers lui.

La voix d’Izolin maintenant gémissait:

--O Belle! l’échelle est trop courte. Jamais je n’arriverai jusqu’à toi. Et il n’y en a pas de plus longue dans les jardins.

Elle répondit très bas:

--Quand tu seras parvenu au dernier échelon, cher Izolin, une petite distance seule nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout de mes mains, et, tendant les tiennes, tu les recueilleras.

Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en eut plus que trois; et il demeurait les mains contre le mur, allongé de tout son corps, comme un espalier.

--O Claribelle! dit-il d’un souffle, jamais je ne pourrai si tu ne noues ensemble les draps de ton lit et ne les laisses descendre vers moi.

--Hélas! Izolin, il n’y a pas de draps à mon lit!

--Belle! ô belle! si tu n’a pas de draps à ton lit, défais les rideaux et laisse-les couler jusqu’à moi.

--Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. La chambre est toute nue et je n’ai que mes bras.

--Eh bien! tends-les moi.

Elle se pencha autant qu’elle put et tendit les bras, mais à peine leurs doigts parvenaient à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive de ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres la fraîche odeur.

--Prends... Encore... encore... tant qu’il me restera un peu de salive dans la gorge.

Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait:

--O Claribelle! toute la salive de ta bouche n’apaisera pas ma soif d’une chose de toi qui me reste perdue depuis tant de jours affreux. Je meurs, ô Belle! ô Claribelle! si je ne puis monter jusqu’à ton sein!

Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses cheveux se déroulèrent; il fut enveloppé de la nuit profonde de sa chevelure.

--Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les entre tes poings, mes beaux cheveux solides comme la corde qui sonne le glas. Et t’y étant suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un bond léger par-dessus le rebord de la fenêtre. Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de soie qui te mènera au bonheur.

Il se hissa, ne sentit plus que le vide; et Claribelle ne poussa pas un cri, toute raide de douleur surhumaine, accrochée des deux mains à la pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre: ils allèrent vers le lit, et seulement après qu’il fut redescendu, elle resta longtemps morte sous une couronne de sang.

--Claribelle! Divine Claribelle!

Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec l’échelle, il tendit les bras et elle déploya ses cheveux.

--Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en reste assez pour nous en faire un linceul!

Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la fenêtre et ils couchèrent dans le lit, la bouche et les mains jointes.

Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous reposez ensemble dans la même fosse jusqu’au Jugement dernier, car, au matin, les servantes s’étant éveillées, elles vous ont vus tout nus dans l’amour et dans la mort. Et la plus âgée s’est écriée:

--O Ciel, la Dame avait menti, puisque voilà le seigneur Izolin revenu, lui qui n’était pas parti! Et voilà, à présent, ils sont partis ensemble dans un pays si loin que même nos prières ne peuvent aller jusque-là.

La plus jeune a dit:

--Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui avait de si beaux cheveux? Il ne lui en reste qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se sont étranglés.

Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids avec les cheveux qui s’étaient détachés du front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de flotter par les airs.

PAULA

A Mme E. Pardo Bazan.

Ce fut une nuit de fête et de musique que le mal la prit, une nuit de la fin du printemps, quand déjà les fleurs ont le parfum puissant de l’été. Elle toussa d’abord légèrement comme elles font toutes, une petite toux dans le creux des mains qui, avec un léger mouvement indifférent de l’épaule, faisait dire à ses parents: «Ce n’est rien! Cela passera avec les jours chauds de l’été!» Et c’était alors si amusant la moue de petit singe espiègle dont, la main à sa gorge, elle se moquait gentiment, ma chère Paula, de cette méchante toux qui allait passer. Elle jouait si follement à la mort en ce temps, comme une petite poupée qui ferme et qui rouvre les yeux, comme une enfant étourdie qui répète la leçon qu’une grande figure voilée lui fait derrière son dos.

Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait plus besoin d’efforts pour simuler l’horrible déchirement du poumon. Une ombre creusa ses joues. Ses pauvres lèvres ressemblèrent à un bouquet de violettes fanées. Et quand elle riait, c’était encore comme si elle toussait. Cependant, personne de nous ne croyait qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la chaleur des feux de bois, dans les chambres frileuses des approches de l’automne. Il arrivait des amis qui se tenaient sur le bout de leur chaise, gênés, sans rien dire et qui nous regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se dépêchaient de partir.

Paula et moi faisions des projets pour le printemps prochain. Je lui avais acheté une bague de fiançailles. Elle riait de ne plus pouvoir retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, je riais comme si tout cela n’eût été qu’un jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon doigt et quelquefois je ne pouvais plus le retirer. Je ne voyais pas qu’il était entré quelqu’un dans la maison, une grande figure voilée qui toujours un peu plus faisait glisser la jolie bague de fiançailles et cherchait à mettre à la place un dur anneau de fer.

--Une petite maison sous les roses, Paula, disais-je, avec une chèvre au jardin, pas loin du bois, une maison de jolie poupée comme toi, et où nous ferons des dînettes pour rire!

Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait.

--Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier soleil... Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs... Déjà avec mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères, fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille.

Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses. Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres, là-bas, dans le vent joyeux de l’été. «Chère Paula, nos fenêtres s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les touffes de roses de notre jardin... Et il y aura toujours des fleurs fraîches dans les vases...»

Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi, je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air, sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade, d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir, tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait derrière les portes.

Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal. Cependant, je les tenais doucement serrées; à peine j’y imprimais les doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux; ses mains tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi je vis que je les avais gardées entre les miennes. «Paula, ne tousse pas si fort», m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter leur tremblement; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau qui battait de l’aile pour s’échapper. «O Paula, chère Paula, ne tousse plus, je t’en prie...» Je ne savais plus ce que je disais dans ma douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains; elle les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. «Vois, me dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est fini.» Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance tranquille.

C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de sang était restée; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même presque aussi calme qu’elle. «Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement, cela passera au printemps avec le reste.»

Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais: «Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts?» Et je ne ressentais nulle tristesse: il me semblait que c’était une autre Paula que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse, toute fraîche de vie claire.

Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle; j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais: «Elle aura bientôt son petit flot de sang.» Je connaissais les signes certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. «Vois-tu, ce n’est rien, il faut bien que cela sorte! Tu te trouveras mieux après.» Je souffrais de lui parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois; elle me priait d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine; et ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de l’effet. «O chéri! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi à nos fenêtres à nous!»

Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger: «Ah! oui, la petite maison! Et les rideaux, Paula! Et les fraises du jardin! Et nos dînettes, ma chère Paula!» Je ne croyais à plus rien de tout cela; je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de fenêtres ni de rideaux. «Encore deux mois, trois mois peut-être... Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore?...»

Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se cachaient de moi pour échanger des paroles; parfois, on entendait monter un sanglot du fond des corridors; et je n’osais les regarder, ils évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi, qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela...

Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait moins troublé.

Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. «Ecoute, me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique.» Oh! elle disait cela avec un charme si joliment funèbre! Je riais, j’avais l’air d’écouter avec attention. «Mais non, je t’assure, Paula, je n’entends rien.» Alors elle se fâchait: «Si! Si! On l’entend du bout de la chambre. On l’entend dans la rue.» Et elle appelait sa mère, ses sœurs. Tout le monde disait comme moi: «Paula, ce n’est pas ce que tu crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route.» Et, un jour, comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main; elle roula à terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit doigt.

L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais: «Paula ira jusqu’aux lilas.» J’étais très maître de moi auprès d’elle; je n’éprouvais pas de douleur; mais, en la quittant, les larmes me montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie sans ma chère Paula? Et je répétais doucement, infiniment, son nom, comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui! elle était morte; sa vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en me surprenant à l’évoquer au passé.

Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi; elle parlait moins souvent de la petite maison; ses regards restaient avec fixité tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort; elle me sembla bien plus près de la vie; je me disais: «Maintenant, elle et moi, sommes unis par un sacrement d’éternité.» Je vis se décomposer son pauvre corps; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des tombes tenait dans ses yeux immenses.

Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit: «Là... là...» Et ensuite sa tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était entrée.

Il y a de cela six ans... et partout où je suis, tu es avec moi, Paula.

LA MYSTÉRIEUSE IMAGE

A A. Quantin.

Je possède une image d’un maître inconnu. Des jeunes filles, vêtues de tuniques légères, descendent les degrés d’un escalier de pierre. Il y en a treize, et toutes sont dissemblables et pourtant se ressemblent.

Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le secret de leur nombre, longtemps me resta obscur. Je ne savais quel mystère les avait réunies et, comme une guirlande qui se dénoue, les déroulait de marche en marche. Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, comme plusieurs étaient musiciennes, elles évoquaient aussi pour moi un concert d’anges et de muses. Mais, même en mêlant le profane au sacré, je ne parvenais pas à comprendre la raison pour laquelle elles étaient treize.

Douze degrés composaient l’escalier; il partait d’un porche éclatant au bas d’un sombre et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient sur un coin du ciel. On eût dit un manoir légendaire bâti dans les âges. Et, ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du zodiaque et, vers les derniers degrés, semblait s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait poussé là et dissimulait un passage qu’un peu de lumière étoilait seulement vers le fond. Chacun des douze degrés était occupé par une figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître par-dessus les autres, dans la clarté du porche. A peine on pouvait reconnaître ses traits sous l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste délicat de ses mains d’enfant, elle l’écartait sur le rire de ses lèvres, et tout le reste du visage demeurait énigmatique. Cependant la bouche ainsi apparue n’était pas sans analogie avec celle de la belle jeune fille qui déjà s’enveloppait des ombres de la douzième marche. Mais l’une avait la fraîcheur d’un cœur de rose; l’autre, la pâleur triste des violettes sur le point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, qu’il n’y eût là un symbole. Sans nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, en leur donnant une semblance de sœurs à peu près pareilles, visiblement resserra autour d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais celles qui séjournent aux degrés supérieurs semblent infusées d’un sang d’aurore; celles qui descendent les marches finales sont investies déjà d’un signe crépusculaire.

J’observai alors que, très belles et fraternelles par les grâces et la naissance, elles différaient seulement en la nuance de leur âme, joyeuse chez les premières et, à mesure, plus mélancolique chez les autres. Le charme d’innocence dont s’illuminaient les vierges rieuses voisines du grand porche d’or se voilait sitôt que, pour les secondes, commençait de s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. Alors naissait le regret de l’antérieure ingénuité. Un amer savoir avait remplacé la céleste ignorance et fanait les roses et les lys. Je remarquai aussi que celles-ci, pour la plupart, tournaient la tête en arrière avec le regard dont on considère fuir une rive heureuse, tandis que les premières regardaient devant elles et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient refléter la clarté d’une illusoire et espérable contrée... Une, dont les pieds charmants s’attardaient sur l’un des degrés vers le temps où l’escalier décrivait sa plus large périphérie, surtout m’émut, car elle n’avait point encore la résignation de celles de ses sœurs qui, déjà, s’étaient engagées dans la courbe étrécie. Son visage était la métamorphose de la vierge en la femme dans la minute frêle où l’âme s’inquiète de ne plus s’ignorer. Une étrange langueur lui faisait les prunelles pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient d’alentir leurs pas. Toutes cependant s’avançaient d’un rythme égal, réglé selon un ordre divin, et un vent léger autour de leurs attitudes nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. Il y en avait qui expiraient leur souffle en de longues trompettes de cuivre ou agitaient des tambourins, et, sans doute, c’étaient des esprits d’amour, de plaisir et de gloire, selon le sens de ces instruments et leurs musiques. Mais un charme mortel captivait celles qui avaient franchi les marches moyennes; leurs lèvres et leurs mains restaient oisives, désabusées de ces fragiles allégories. Petits pas aériens qui, tout à l’heure, glissiez aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la vie parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses ou de saintes novices, ô fleurs humaines effeuillées d’un paradis, quel enchantement fatal, à mesure que mouraient les roses, attrista votre marche et l’accorda aux âmes charmantes et désolées qui s’en allaient vers la région des ombres?

A force de scruter ce mystère, d’abord je me persuadai que l’ingénieux artiste, en cette image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer les formes de la passion de Psyché, et toutes les douze étaient Psyché, sur l’escalier de la connaissance, ingénue et déjà moins candide et blessée enfin, saignant sa petite âme qui mourait de trop bien savoir. Mais tous les voiles n’étaient pas levés par cette glose: je ne savais pas la raison qui les fit douze et qui fit la treizième si exquise et renaissante. Ce nombre même, toutefois, à la longue éclaircit ma conjecture. Je ne doutai plus que c’étaient là les Heures, filles du Temps, en leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un cadran, et les plus jeunes sortaient de la maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers les limbes cependant que la treizième, voilée et les lèvres rieuses, annonçait le jour qui ne doit point finir.

A LAUDES

A Octave Maus.

L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures; dans la tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane, faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis.

Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers: autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et prudent: il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le panier; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans un corbillon pendu à son échelle; et le corbillon empli, il descend déverser dans une banne spacieuse le tas.

La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet été: le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant, elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers; elles sont comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes: il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage: à la campagne, chaque temps a ses habitudes; ils arriveront le prochain vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte: ils s’en vont avec des sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et crisseront à la pointe de vos chicots.

Est-ce la bénignité de l’heure? Est-ce la gravité de la saison? L’indice des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore ressenties; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non plus: c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il me paraît qu’une communication plus intime s’est établie: je me répands en elle, je circule au torrent de ses sèves; je vis de son énorme vie frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe de ma nature; nous sommes ensemble dans un état de sympathie.

Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se sublimisent en leur symbole: elles sont l’aboutissant exquis de nos âmes; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés; leurs guirlandes me commémorent des visages connus.

Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger, comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge: elle domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie, derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain; ce pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à contenir la famille et les amis; il n’en faut pas plus pour être heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur? Le souci littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a bien son charme; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.

Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains; l’air s’agatise à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore: il flotte par-dessus la vie comme un reste de sommeil; il ondule dans la clarté comme la pâleur d’une ombre; et la nature se veloutine d’un peu du duvet qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa goutte de rosée; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants; un givre léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée.

C’est l’heure indécise: la bûche ne pétille pas encore dans la maison, et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir, avant vêpres complètes: elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la route. Encore un instant, petite abeille! Un rayon va te dégourdir.

Voilà que ronflent les grosses mouches; les bourdons sonnent matines dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit; une vache meugle dans une étable voisine; les porcs se répandent en grognant parmi les paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que je suis.

Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village: c’est l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il est la demie après huit heures; les valets de campagne, à coups de sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux champs, coupe la matinée.

Baptiste, à son tour, descend du pommier; mais son échelle, insérée entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers gothiques.

La Hulpe.

LE HAMEAU

A Gerhard Gran.

Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur cette grève humide; les enfants à leur tour y firent souche: les quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue en un sillon sans que personne pense encore à la graine.

De loin on aperçoit, au bout des prairies, les toits de chaume et d’ardoises. A l’aube, une spire de fumée monte des rempants et dénonce ce coin de terre, des familles, des ménages, des cœurs simples et liés. Ensuite la rumeur s’éteint en même temps que l’odeur du bois brûlé cesse d’aromatiser l’air. Tout le monde est parti pour les champs, les foyers se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau que l’aïeule pour garder les maisons. La rivière clapote à la rive et mire un silence de vieilles murailles frôlées par le vol des palombes ou rasées par un chat furtif. Cependant un traînement lent de sabots, dans la sonorité vide des chambres, par moments décèle une présence vigilante. C’est la bonne aïeule qui rôde dans le désert des maisons et pense à ceux qui tout à l’heure vont rentrer.

Puis l’obscurité tombe des roches voisines, l’eau se vespérise, des pas lourds descendent la pente. Et le petit hameau se repeuple, on entend rire et sonner des voix. Comme au matin, la fumée floconne au haut des toits: un cliquetis de vaisselles bat les tables pour le dernier repas.

Chaque jour, à ces fils des races, voués à recommencer l’œuvre primordial, assigne les mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent: leur vie est là-bas, dans les campagnes qu’ils raient de leurs charrues, dans les prés qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils déboisent et qui retentit du choc de leurs cognées. Les femmes comme les hommes ne rentrent que pour connaître un repos de quelques heures. L’été, c’est la moisson: on part à l’aube; on mideronne dans les javelles; le soir est toujours trop tôt tombé pour leur grand travail sans trêve. Toute saison ainsi amène sa peine et son servage: à peine on a dormi qu’il faut partir.

Quelquefois une mère s’alite un jour pour mettre bas sa portée. La sage-femme habite à des lieues. A quoi bon l’appeler? Les bêtes, d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. Elles se raidissent dans leurs draps et brament leur douleur solitaire. L’aïeule, ce jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en attendant l’eau lustrale, elle ondoie la géniture, récite le Pater, lui sale la bouche, comme elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des chèvres. En rentrant, les hommes entendent des vagissements. Ils savent ainsi qu’une petite âme leur est née: ils poussent la porte, ils aperçoivent la mère vaquant par les chambres, et, tranquilles, rompent le pain quotidien. C’est la vie de nature, puissante et simple, résignée à la Loi, telle qu’aux premiers jours du monde.

Un matin, les parrains, en habits de dimanche, montent la côte et s’en vont vers l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur qui d’immémoriaux hivers ont neigé, incline vers l’urne ce fruit des dures amours. Rien n’a changé dans le hameau: la mère est retournée aux champs, son nourrisson près d’elle, tirant sa mamelle quand il a soif, l’emplissant de son lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur râblé. L’aïeule a repris la garde des maisons. Il n’y a qu’un petit berceau de surcroît où, pendant les nuits, geint une pauvre chair qui va continuer les autres.

Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de cette famille de quatorze feux, exténué de fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au matin les autres partir sans les accompagner. Au retour, on retrouve l’aïeule près du lit: dans les draps une figure rigide ressemble à une très lointaine sculpture déchiquetée par le temps. L’aïeule, comme elle a dit pour la naissance les paroles sacrées, a prié pour la mort, en tâchant de joindre ses mains de silex qui ne peuvent plus se croiser. Elle a fermé les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni pour les absents celui qui s’en est allé. Maintenant tous viennent l’un après l’autre; ils disent à leur tour les prières; les fils sans pleurer considèrent l’antique souche de laquelle ils sont sortis; et ils pensent que tout est bien, puisque ce corps a fait son temps et n’est plus bon pour le travail. Ensuite ils vont dans le bois, scient quatre planches, les clouent solidement ensemble par-dessus le mort. La pointe des clous çà et là pénètre dans les os; mais ils résistèrent à la vie, ils résisteront bien aux clous de la bière, indestructibles, lents à s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du champ, ces morts de paysans qui, après cinquante ans, ont encore l’air de la vie.

A quatre, en se relayant, on porte le faix. Par le chemin des baptêmes, à travers la montagne, on s’en va sous la charge, vers l’eau bénite et les fosses. Personne n’a de larmes: quelqu’un, à propos de la terre et des semailles, dit un mot; puis le silence retombe, on n’entend plus qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce sous les taillis. Et quelques heures plus tard, tout est consommé: le prêtre a ratifié la bénédiction de l’aïeule; il a écouté le mort, il l’a absous. Les fils de la terre, les cœurs simples ne pèchent pas devant Dieu.

Un jour, passant par là, je démarrai la barque et traversai la rivière,--cette Lesse fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux friselis d’eaux cristallines sur ses galets rouilleux, aux ténébreuses plongées en des gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon cœur d’homme des bois, le charme d’un vieil amour. Midi plombait les roches et l’air. Sous les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait. Des pigeons roucoulaient sur un toit. Je pénétrai dans le hameau, poussai une porte, puis une seconde. Les maisons étaient vides. Des sabots tout à coup battirent sur un seuil: je vis se dresser la haute stature de l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille me fit signe qu’elle n’entendait plus. Elle me dit qu’on l’appelait la tante Johanna; huit des ménages étaient sortis de son flanc; elle avait nonante-trois ans.

Autrefois, toute petite, son père l’avait menée à la ville. Elle n’y était plus retournée que deux fois ensuite. La terre l’avait prise comme elle avait pris les autres, corps et âme; elle en avait fait la créature vouée aux maternités et aux labours, la serve qui meurt dans les sillons où elle naquit, après avoir ouvert sa matrice aux races et sa main aux semailles.

J’admirais se mouvoir dans la chambre aux cuivres reluisants, aux frustes solives enfumées, au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre d’un autre âge et qui ne savait du monde que ce lopin de pierres et d’herbages où elle avait conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier. L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac égal et monotone, comme la vie qui persistait en ce grand corps desséché,--comme la vie dont elle avait réglé les lentes heures toujours pareilles.

La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un passait derrière la vitre et regardait dans la chambre. Moi seul compris que l’Inévitable rôdait autour de la maison. Elle se leva, fit quelques pas au dehors. Et son ombre la précédait, comme pour lui marquer le chemin par lequel elle s’en irait tout à l’heure à son tour.

DEVANT CHANAAN

A Ch. Vander Stappen.

Dans la plaine cabossée de gravats, les huttes en torchis hâtivement bousillées suggèrent les symboles. Ils sont venus des hameaux et des bourgs, les Briquetiers, délaissant les clos fleuris où sur la vache pâturant les gramens reverdis neigent les pommiers blancs. Par bandes, ils se sont mis à arpenter les routes qui mènent vers les villes, et les petits ont marché dans le pas large des hommes mûrs. Les vieux, à la peau corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, se sont joints à l’exode: il n’est resté là-bas que les aïeules tisonnant l’âtre et les mères allaitant leurs nourrissons.

Après des jours et des nuits, comme un mirage, les tours ont apparu dans la poussière vermeille des horizons. Alors ils ont fait halte; ils ont dressé les paillassons, édifié la noria, préparé l’aire. Et maintenant, en tous sens, un peuple poudreux et roux recommence le geste antique des Bâtisseurs de villes. La campagne recule devant le travail des pétrisseurs d’argile. Là où ils campent, les matrices terrestres demeurent brehaignes; ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans arbres ni moisson.

Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs et sédentaires, vivant à même le champ tari d’une vie de nomades momentanément parqués. Terrés la nuit en leurs abris, couchant pêle-mêle sur des litières, les filles et les gars, avec le frisson froid des ténèbres sur la peau, ils se lèvent au chant du coq, quand encore les dernières ombres nocturnes embrument la dentelure des toits au lointain des cités. Le jour tardif est devancé dans la plaine par leurs maigres silhouettes qui se meuvent à ras du sol. Continuellement ils modèlent la substance d’éternité. Rythmiques et subtils, ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux auquel est reliée la durée des races. Ils pratiquent l’art primitif des Demeures humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent de leurs mains, glaises encore, mais agglutinées déjà pour un dessein définitif, et ainsi ils semblent eux-mêmes sortir des temps et se transmettre le secret des ancêtres.

Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de limon, fait surgir une maison. Ils bâtissent pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin que leur labeur se suscite sacrificatoire et sacré. Les générations successivement descendent pourrir aux hypogées, mais les villes qu’ils édifièrent d’un peu de poussière et d’eau subsistent, relais pour l’immense caravane en route vers la mort. De leurs mains se lèvent les siècles: ils construisent les alvéoles de la ruche où ne se pose qu’un instant l’homme. Toujours plus loin, plus haut s’étend, monte la Cité; ils demeurent loin de ses portes. Ils n’entrent pas dans les Chanaans qu’ils bâtissent.

Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent aux semaines. Pas un jour n’est perdu. Ils ignorent le dimanche, comme si le suspens commandé par l’Eglise n’existait pas pour eux. Leur Dieu est resté en arrière, au fond des humbles tabernacles et des blanches chapelles que bordent les cimetières. Ils le retrouveront au retour, près des aïeules et des mères, dans la paix des campagnes mûres. Alors, la tâche accomplie, ils s’en reviendront par les routes parcourues au temps des pommiers en fleur et laboureront le petit champ qui nourrit la famille. La tribu vagabonde, jusqu’au prochain printemps, nuitera à l’abri de ses lares, précairement récupérés.

C’est la tribu aux faces boucanées et aux barbes broussailleuses qui apeure les citadins qu’aventure extra muros le goût des relents suburbains. Prudemment, ils se gardent de ses atteintes et louvoient loin de ses huttes, défiants des grands cônes incendiés brasillant dans les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement assume le respect de la loi. Le plus souvent, c’est une famille avec le père et ses gars; même la couchée en commun ne leur enlève pas un reste de mœurs ingénues. Comme les bûcherons, leurs frères des silves, ils ont une vie de nature, silencieux et quiets.

L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs, sans trêve les tient sur leurs gardes, de peur des surprises du temps. Il faut disputer au vent les paillis, à la pluie les argiles pétries et, lors de la cuisson, veiller à la combustion régulière des fours. Une négligence réduirait en bouillie la brique séchant sur l’aire ou calcinerait la fournée. Telle quelle, cette brique, en sa symétrie et son exiguïté, est déjà une des formes de la beauté: elle contient en essence les nobles architectures, et sa couleur, variant du rose léger, aérien, du rose des nuées matinales, au rouge pourpré ou vineux des ciels crépusculaires, suggère l’idée du sang même de la terre extravasé et recuit aux fournaises solaires.

De ma fenêtre, je suivais au large, dans l’arène blonde, toute la péripétie. La pâte pétrie à point, le chef, planté droit à sa table, d’un rythme léger balançait son corps, se mouvait entre ses aides, recevant de l’un le moule vide que rapidement il remplissait et passait ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un troisième volait l’étendre sur le sol, soigneusement ratissé et poudré de sable fin. Les mouvements étaient réguliers ainsi que le battement d’un pendule, sans trêve. Chaque fois qu’un moule partait, un autre arrivait; l’homme prenait la terre, l’égalisait de sa raclette, recommençait. C’étaient des orbes, des ellipses cérémonieuses et réglées comme pour un liturgique devoir; et l’ondulement des corps mi-nus faisait penser à la beauté cadencée d’un bas-relief.

Un peu plus loin se dressait la charpente du puits, un délicat édifice d’ais croisillés lignant le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre se courbait, se relevait, faisait monter l’eau qui, par un chéneau, ruisselait vers le gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, tout le champ semblait dallé d’un carrelage frais.

Puis, avec les fours, la plaine changeait d’aspect: la sole s’était déblayée, les briques achevaient de se durcir en petits murs ajourés d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient un carré; le charbon, à ras du sol, pétillait; un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours plus haut, enduit de glaise à l’extérieur. Maintenant les petits murs diminuaient, arrivaient à mesure s’engloutir dans la gueule du four. Et les hommes là-haut, debout par-dessus le lit de charbon exhaussé, d’autres en bas constamment se passaient des bannes de houille: dans le couchant, elle s’enflammait et volutait en écharpes de fumée.

Maigres et bruns, brûlés par les feux, tannés par le vent d’est, je les voyais prendre un bref repos vers le midi du jour. Un filet de fumée alors spiralait hors du toit des huttes. Une des fillettes apportait le brouet, et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, accablés par leur travail infatigable. La petite, à son tour, un visage de jeune animal sous des cheveux de lin, se couchait près d’eux ou nostalgique, reprise au souvenir du village, gagnait une lisière verte, l’ombre d’un pommier.

Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, comme la vision d’une cité des âges. Sous les étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol des petites flammes roses et bleues. Et des semaines encore passaient: les cônes, l’un après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la mort dans la campagne silenciée où les grands paillassons ne viraient plus, sous les nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses oiseaux précurseurs de l’autan. Les briquetiers étaient repartis sans retourner la tête, tandis que derrière eux la Ville montait.

MANOU

Le vent léger remue du soleil et des parfums; j’écris sous la tonnelle, dans le friselis des feuilles comme le bruit clair d’une source, comme le pétillement mousseux des sèves. Et un or délicat filigrane la blancheur de mon papier, met à mes doigts qui vont des anneaux mobiles. C’est le jeune printemps, l’âme tendre du monde. Il pleut une onde blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée aux pelouses, et devant moi, des tuniques pâles de jeunes filles ondulent au geste du tennis.

Manou! cher souvenir des vingt ans! Pourquoi mon âme de jeune homme te reconnaît-elle soudain aux miroirs de l’air, dans le tremblement diaphane de ces clartés d’après-midi? Je ne suis plus seul: deux yeux, deux prismes du fond de moi-même se lèvent et me regardent. Ils reflètent la frêle dentelle des arbres; une lueur vermeille les damasquine, la beauté même du paysage qui m’entoure, et comme là-bas, dans le grand jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une girande mince comme un lys y darde du vif et svelte et solitaire émoi d’un désir.

Manou! âme énigmatique et qui à la fin s’éveilla! Petite Galathée folle et sauvage, comme un libre esprit des grandes silves humaines, comme l’oiseau moqueur des orageuses futaies de la ville! Alors aussi je contemplais tes yeux; je n’y vis longtemps que la mobile vie d’un paysage extérieur, l’inconscience divine d’être la petite chose qui danse et qui rit comme les feuilles, comme les sources. Je n’y vis d’abord que cela; tu étais la folle aventure de la graine venue on ne sait d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le vent et qui s’abat et qui ne voulait pas mûrir. Et puis un jour, comme aux velours verts de la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a jailli, l’eau du désir et des larmes. Où es-tu, Manou? Sous un tertre pieusement fleuri d’un souvenir? Sous la terre sèche et dure et les Saharas de l’oubli?

Nous sommes venus ici. Je reconnais les vieux ormes qui, à la lisière des luzernes, ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la pointe du bois, une maison basse et humide qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand, doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler de la joie d’y vivre ensemble, pas trop loin du bois bleu où des geais grollaient tout le jour, où surtout un loriot, comme un musicien aux mains attentives à alternativement boucher les trous de sa flûte, sans trêve recommençait son petit sifflotement de quatre notes!... Et voici bien la tonnelle: un or léger dentelait à ta main comme les mailles d’une guipure de Venise. C’est la même sous laquelle j’écris: il passait un souffle aromal de printemps; et tu voulus aller tourner sur les chevaux de bois. Ta tête tournait bien plus vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de soie grège: c’était aussi un moulin à verroteries et à musiques, dans un tourbillon d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici maintenant l’étang avec sa barque, ses dormants d’eau profonde sous le pasquillage des lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent d’ardentes libellules aux cuirasses d’émeraude et d’argent.

Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui fait des points de couture dans des satins. Tu habillais de belles dames qui n’avaient pas ta grâce mutine, ton bouquet capiteux d’essence faubourienne, ni ce bout fringant d’épaule qui si bien eût drapé les souples tissus que tu faufilais pour d’autres! C’était un atelier quelque part dans un quartier très noir, où le vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes obligeait à allumer les lampes bien avant l’heure verte du crépuscule. Ah! les lampes aux mèches mal coupées et encrassées de fumerons, le rouge pétrole qui te brûlait les yeux d’un feu d’insomnie et de fièvre! J’allais te prendre sous le porche à la dégringolade de ce quatrième, dans le tirant d’air de la grande cour où sous un auvent était remisée une vieille berline postière, on ne sait pas pourquoi. J’étais moi-même alors un petit employé de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant l’hiver sous une pelure à laquelle tu voulus absolument fixer un collier d’astrakan à vingt francs le mètre et qui, cousu de morceaux rapportés, fut juste assez grand pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais avec une vieille tante: nous étions obligés de nous réfugier dans des portes pour nous embrasser. Mais tout de même tu avais une drôle de manière de relever un peu ta voilette et de m’offrir le moins possible de tes joues en me disant: «Qu’est-ce que les hommes peuvent bien avoir à toujours vouloir racler la peau des filles avec leur picotis de barbe?»

Ah! Manou! tu n’étais pas tout à fait une emballée d’amour. Tu haussais les épaules à m’entendre te débiter mes folies. Tu me faisais l’effet de serrer à deux mains ton petit cœur pour ne pas le laisser échapper. Quant au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu merci! Tes sensualités gourmandes consentaient à me laisser grignoter les miettes de ton plaisir, et cependant je restais toujours sur mon appétit, comme disent les paysans de chez nous, avec une grande faim de ton corps joli, une soif de ta bouche à l’odeur poivrée que tu n’apaisais pas.

Un jeune homme, c’était pour toi, avec les parties d’ânes et les sauteries des bals-musette et la griserie légère d’un coup de vin sous les tonnelles, c’était la petite chaleur du sang sous le chatouillis des lèvres, la montée trouble d’un nuage aux yeux, comme une eau dont on remue le fond, et puis le cri bref et le gel des papilles de la langue et la sensation de quelque chose qui délicieusement se casse tout au dedans de soi. Tu n’allais pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta notion élémentaire de l’amour. Tu étais une petite poupée terriblement égoïste et tyrannique, va, je puis bien te le dire à présent. Tu n’avais pas encore senti ton maître.

Ah! nos dimanches de l’été! Nos envolées au bois, pas trop loin des villages où rissolaient des fritures de beignets et d’ablettes, où au piaulis d’une clarinette éructait le mugissement d’un ophicléide scandant les figures des quadrilles! Ces jours-là, une folie t’emportait avec le sautillement à tes cheveux de ton bout de chapeau, une croqûre de tulle et de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais le nuage d’une robe claire et d’un jupon blanc courant entre les arbres, vision d’une nymphe descendue des villes au frétillement des rubans qui tombaient de ta ceinture et claquaient dans le vent. Toute ta sauvage indépendance d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te montait aux tempes, fusait en sang de roses à tes joues, dans la pétulance du grand air, la griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me fallait saccager les champs pour te gerber des coquelicots et des bluets qu’ensuite tu tordais en guirlande et passais, comme une large collerette vive, autour de ton cou. Tu avais vraiment, avec tes crins d’or dépeignés, les freluches de soleil de tes frisures dansant sur tes prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire à tes lèvres longues comme le retroussis du bec d’une amphore, l’air d’une sœur des rousses faunesses du temps des mythologies.

Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon désir te pressait contre moi, buvait à ta peau, derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui te faisait toute froide, la mouillure de ta sueur et ce fumet de blonde qui était comme l’odeur des feuilles et des résines restée sur toi. Mais fouit! tu te délivrais d’un rire qui avait le frisson d’une chatouille, qui grelottait gentiment du petit froid de l’âme descendue au bord de la grande secousse mortelle; et puis là-bas, j’entendais ta moqueuse chanson qui leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute chose finissait par les chevaux de bois et la danse, nous nous en allions, moi avec le regret du mystère des arbres, vers les orgues qui moulaient des airs tristes autour de la chevauchée en rond des hippogriffes à tête de léopard, vers les mugissants ophicléides qui faisaient partir les bourrées.

Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui m’annonçât que tu avais un cœur. Une fois seulement, oh! je me rappelle, un silence te vint devant la nappe de serge quadrillée où, dans la frisure du persil, se figeait le grésillement d’une de ces fritures de poisson que tu allais voir puiser à la pêchette dans la banne, près de la rivière. D’un geste las, tu finissais de chipoter sans goût dans ton assiette. Et, tout à coup, Manou, tu m’as regardé, tu es restée un peu de temps à m’observer du coin de tes yeux. Je levai les miens, il me passa une douceur que j’ignorais encore avec toi. Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu me dis ce mot qui ensuite me causa une grande peine, car je ne comprenais pas alors: «Vois-tu, il serait temps tout de même de nous quitter.» Et, là-dessus, tu te remis à rire. Moi, j’aurais plutôt pleuré; et tu taquinais mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi. Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle: tu semblas vouloir enterrer joyeusement la mort d’un béguin, afin de n’y plus penser le lendemain.

Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire. Ce fut toi qui pleuras pour une gronderie, un peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de la veille. Et je sentis que quelque chose en toi était changé, que tu n’étais plus la même petite poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la captivité. Nous parlâmes à peine; tu te disais à toi-même des mots que je n’entendais pas. Et la nuit vint; je te ramenai à ta porte et je n’étais plus non plus le même jeune homme. Maintenant une joie cruelle de te faire un peu souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie. Je te serrai la main presque avec indifférence. Tu me rappelas, tu me dis: «Embrasse-moi.» Tu avais relevé toute ta voilette; c’était la première fois que tu me tendais toi-même ta bouche. Le dimanche revint, la folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue la petite faunesse, le nuage de la robe claire et des rubans pimpants courant devant moi, et je n’entendais plus le son de la voix qui m’avait fait revenir et m’avait offert, comme un cœur de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des battements d’ailes, se débattait dans ma main qui l’avait cru prisonnier.

Mais ensuite il arriva une étrange chose. Elle s’arrêta de courir, me prit par la main, et nous entrâmes dans un taillis profond où garrulait un merle. Je l’avais prise entre mes bras; tout son cher corps tremblait; et je vis sourdre en ses yeux une rosée brillante, comme le filet d’eau d’une source sous les mousses. Manou! adorable Manou! soupirai-je en baisant son cou. Elle me regarda comme jamais encore elle ne m’avait regardé et me dit «Oh! que c’est effrayant! Que tu m’apparais à présent terrible! Il me semble que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à ce jour.» Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à travers lequel elle me dit: «Bats-moi, mon chéri... Je veux être punie pour avoir été si longtemps méchante envers toi.» Je crus qu’elle se moquait, mais elle se pendait à mes épaules, suppliante: «Bats-moi, je t’en prie!» Si bien que, doucement, avec étonnement, de la tendresse chaude de mes mains, du frôlement d’une tape qui ressemblait à de la caresse, je fus celui qui pour rire frappe une femme. Le merle chantait toujours, mais nous cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau qui bien plus joliment chantait près de moi, dans une cage.

La petite âme volage enfin s’était laissé prendre, et tes baisers, Manou, eurent un goût que je n’avais pas connu encore, comme si tout ton être, toute l’exquise odeur de l’amour de tes vingt ans y montait, printemps fleuri. Je te dis souriant: «Faudra-t-il encore nous quitter, méchante?» Toute rose dans le nuage de tes cheveux, avec un émoi aux joues que tu n’avais pas eu au premier péché, rougissante comme de l’abandon même de ta vie, tu te cachas dans mon épaule et me répondis: «Je ne peux plus.»

Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner sur les chevaux de bois.

TABLE

PAGES La petite Femme de la mer 7 Dans la forêt 27 Maggy 41 Après-midi d’été 55 Les Roses 65 Eden 77 Le Sacrifice 93 La Maison de ma vie 107 La Chanson d’éternité 119 La Fileuse de minuit 131 La Jeune fille à la fenêtre 143 Les Pas 155 Neuf Chansons de Flandre 163 Le mortel Amour 185 Paula 201 La mystérieuse Image 217 A Laudes 225 Le Hameau 237 Devant Chanaan 247 Manou 259

ACHEVÉ D’IMPRIMER le dix-huit novembre mil huit cent quatre vingt-dix-huit PAR

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