‹ La petite femme de la merChapitre 8 sur 11 · VII

VII

LA CHANSON DE LA QUENOUILLE

Filez, quenouille! Les fuseaux d’hiver--là-haut filent de la neige,--le moulin dans le vent file de la farine.--Mon cœur comme une araignée file la toile bise,--mon cœur file les lins de ma cornette de veuve.--Filez, filez, quenouille!

En Palestine, l’homme avec le roi est parti.--Ils ont emporté le soleil à leurs étendards.--Je suis comme un champ sous le givre,--l’hiver maintenant neige sur mes épaules.--Je suis comme un champ où parmi la neige--est restée enfoncée la charrue.--Filez, quenouille!

L’homme pendant les adieux--m’a dit: Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix!--Ils lui ont percé le flanc de leurs lances!--Alors les rameaux verdoyaient, la rosée--sur la lande brillait comme les pleurs de Notre Seigneur!--Les rameaux n’ont plus reverdi,--l’hiver filait de la neige.--J’ai filé toute seule dans l’âtre,--les lins de mon agonie. Filez, quenouille!

Quelle est cette femme?--La mienne avait des cheveux blonds--comme les froments mûrs.--Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue?--L’homme est revenu et ne m’a pas reconnue,--portez-moi sur le lit et me couchez dans le suaire,--lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris.

Filez, filez, quenouille!

Page 1