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Chapitre 107 Le père Colis fait faire un billet à Jeanne

Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir pendant l’hiver ; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.

« Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande grâce.

— Qu’est-ce que c’est, petite Jeanne ?… On dit que vous êtes bien saccagés par la grêle.

— C’est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette année, mon père Colis.

— Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.

— Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive ?

— Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l’embarras ; on sait bien que vous avez de l’argent.

— Tu as tort de t’en fier aux mauvaises langues ; je n’ai pas le sou au contraire, et j’ai grand-peine à vivre.

— Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire vendre le peu que nous avons ?

— Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où trouver de l’argent pour le payer ; il y en a plus d’un qui en prête dans le village.

— Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher ; j’aime mieux pâtir que de vous faire de la peine : faites-moi un billet de deux cents francs pour l’an prochain, et tout sera dit.

— Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis aujourd’hui, car j’en aurai pour longtemps à me remettre d’un coup pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun de cent francs, payables l’un l’année prochaine, l’autre un an après.

— Ho ! ho ! ça ne m’arrange guère.

— Eh bien, adieu ; nous allons chercher ailleurs.

— Attends donc un instant, grand Louis ; tu t’emportes comme une soupe au lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m’arranger des deux billets. »

Jeanne les écrivit, bien étonnée qu’il ne fût pas question d’intérêts ; elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.

« Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne ; car j’aime à prendre mes sûretés.

— C’est trop juste », dit Jeanne ; et elle signa.

Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit :

« Un instant, un instant ! et mes intérêts, vous n’y songez donc pas ? Je ne les fais jamais mettre sur le billet ; on me paye comptant et d’avance.

— Combien faut-il donc ?

— Cinquante francs, mes enfants.

— Cinquante francs ! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en colère ; voulez-vous rire ?

— Non, mon garçon, c’est à prendre ou à laisser.

— Parbleu, je trouverai de l’argent à meilleur marché ailleurs.

— Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez pas notre ruine ; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.

— Va donc, Jeanne ; tu fais de moi tout ce que tu veux. »

En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l’avoir empêché d’aller emprunter à d’autres ce qu’il fallait pour payer la rente du père Colis.

« Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher ; mais je ne me soucie pas qu’on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets ; il a trop peur qu’on ne sache qu’il a de l’argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.

— Ça n’empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.

— Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de mal ; d’ailleurs on ne l’estime que ce qu’il vaut ; ce n’est pas à nous à le décrier. »

Jeanne apporta les trente francs au père Colis ; mais le lendemain il vint tout tremblant lui en rendre quinze : il avait entendu dire que la justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de l’intérêt légal.

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