Chapitre 38 Grand Louis se met en colère
Grand Louis le laboureur, qui n’était pas mauvais au fond, avait l’humeur difficile ; rien ne le contentait ; on avait beau faire, il ne trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne pouvaient pas le souffrir ; il avait toujours de mauvaises paroles à leur dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite Jeanne ; mais elle ne lui répondait jamais.
Un jour qu’il faisait beau soleil, grand Louis s’habilla pour aller à l’assemblée 1 de Meunet-sur-Vatan 2 ; il venait de mettre un pantalon neuf et une blouse qui n’avait pas encore servi. Quand il voulut prendre son carton à chapeau, qui était sur une planche de l’écurie à côté de son lit, il monta sur la traverse d’une herse en fer dressée le long du mur ; mais le pied lui manqua à l’instant même où il venait d’atteindre le carton, qui lui échappa ; en voulant le rattraper, il s’accrocha aux dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut jusqu’en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu’on l’entendait jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu’il avait, et revint le raconter aux filles qui étaient devant la porte.
« C’est bien fait pour lui, dit Solange ; il est si butor, que ce n’est pas dommage qu’il lui arrive quelque chose.
— Sais-tu que c’est bien vilain ce que tu dis là, Solange ! dit Jeanne ; grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l’argent, et c’est malheureux pour lui s’il ne peut plus s’en servir. »
Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se moquaient de lui ; ils le pressaient d’en finir pour venir avec eux, car on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était grand et fort ; et puis il avait plus d’esprit qu’eux tous.
« Allons, allons, j’y vas ! » dit-il en se dépêchant de se rhabiller ; et il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre comme à l’ordinaire.
Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n’allait pas à cette fête, parce qu’elle était en deuil de la mère Nannette, fut chercher à l’écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n’était pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui permettre de les raccommoder ; et, comme Jeanne était habile à tout faire, elle les arrangea si bien qu’on n’y reconnaissait aucune trace de l’accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.
« En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les effets de ce grand bourru qui ne t’épargne pas plus que les autres !
— Que voulez-vous donc, maîtresse ! c’est son naturel qui est comme ça ; mais il n’est pas plus méchant qu’un autre. Il jure bien quelquefois après ses juments : c’est mal ; mais voyez s’il les bat jamais ! Y a-t-il des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes ? Et puis il n’a pas son pareil à l’ouvrage. Le maître sait bien ce qu’il vaut, lui ! aussi il ne s’en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant ; mais il est comme moi : il a perdu ses parents, et c’est un grand malheur. »
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