‹ La petite Jeanne Le devoirChapitre 58 sur 138 · Chapitre 59 Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis

Chapitre 59 Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis

« Mon Dieu ! que j’ai donc de chagrin ! » se dit Jeanne quand elle fut seule.

Tout à coup elle pensa que grand Louis était l’ami du père Colis, et elle espéra qu’il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses bêtes et dit à la maîtresse :

« J’ai bien envie d’aller un instant à la ville voir l’assemblée. Si vous le voulez, je vais faire le souper, et j’irai au bourg chercher la mère Feuillet pour vous tenir compagnie : il n’est guère que cinq heures, et ce soir il fera clair de lune.

— Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t’inquiète pas du souper, je le ferai faire par la mère Feuillet ; d’ailleurs, ils n’auront pas grand-faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave. »

Jeanne s’ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n’eut pas de peine à reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna tout en colère ; mais aussitôt qu’il vit la petite Jeanne, il se mit à rire d’aise et lui dit :

« Je ne m’attendais guère à te voir ici !

— Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas ; j’ai quelque chose à vous dire, et je suis venue si vite que j’en suis tout essoufflée. »

Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis :

« J’ai promis de m’adresser à vous si jamais je me trouvais dans la peine, et m’y voilà ; il n’y a que vous, grand Louis, qui puissiez m’en tirer. »

Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et comment il n’avait voulu entendre à rien.

« Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c’est que notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font mal, va être humilié et que j’en serai la cause. Vous qui êtes ami avec le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand Louis : il est là sur cette place ; promettez-lui de ma part tout ce qu’il vous demandera : rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre maître qui est si bon pour moi.

— Ne t’inquiète pas, petite Jeanne ; je vais le chercher, et je l’entortillerai si bien qu’il ne sera plus question de rien ; il faudra qu’il ait la tête bien dure s’il ne fait pas ce que je veux. Tiens, Solange est là-bas avec Joséphine ; va-t-en auprès d’elles : il faudra nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux autres. »

Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa sœur. En se promenant, elles trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire toute espèce d’ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne :

« Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte ; il m’a même bien promis que personne ne saurait qu’il t’avait prise dans son avoine.

— Merci, grand Louis, vous m’avez tirée d’une grande peine. »

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