‹ La petite Jeanne Le devoirChapitre 91 sur 138 · Chapitre 92 Le colporteur revient au Grand-Bail

Chapitre 92 Le colporteur revient au Grand-Bail

Le samedi, pendant le dîner, l’on vit venir une voiture attelée d’un petit cheval qui paraissait fort vigoureux ; elle s’arrêta à la porte, et il en descendit un beau jeune homme qui sauta d’un bond dans la maison. Chacun le regarda avec étonnement ; quand il vit que personne ne le reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s’écria :

« Tiens ! c’est le colporteur ! »

Et il n’était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui traversait le front.

« Ma foi, mon garçon, j’ai bien cru que tu nous avais oubliés ; nous parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que nous te reverrions tôt ou tard.

— Il avait raison, le saint homme ! Je n’oublie point ceux qui m’ont obligé : parlez-moi de lui et dites-moi s’il va toujours bien.

— Oui, Dieu merci, et j’espère qu’il vivra longtemps encore ; mais, puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans cérémonie, tout comme autrefois.

— De grand cœur, maître Tixier ; mais auparavant je vais dételer mon cheval qui a grand chaud.

— C’est juste ; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service ; mais ne te dérange pas ; on va mettre ton cheval à l’abri et lui donner ce qu’il lui faut. »

Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à grand Louis, et qu’ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.

« Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni le bouvier Claude !

— Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d’ici, qui appartient aussi à M. Dumont ; Claude a épousé Marguerite et s’en est allé dans le bourg. C’est un triste mariage qu’il a fait là ; quoiqu’il n’ait guère d’esprit, c’est un brave garçon et bien courageux.

— Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce que c’est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne ?

— Oui, mon ami ; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es grandi et changé ? c’est à peine si je t’ai reconnu. »

Après dîner, le marchand s’en alla chez M. le curé, et il n’en revint que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où l’on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton, deux cravates noires et un très beau foulard. Il offrit une couverture à chacune des filles mariées, l’autre à Jeanne et le foulard à Louise ; puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Étienne Durand et l’autre au maître.

« Mon garçon, dit celui-ci, je n’entends pas que tu te ruines pour nous. Je veux bien t’acheter quelque chose, mais je n’accepterai rien, absolument rien.

— Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on impose des obligations à ceux à qui l’on rend service, on en contracte aussi envers eux ; il ne faut pas refuser aux gens à qui l’on fait du bien le plaisir de se montrer reconnaissants.

— Tu as raison : je n’ai plus rien à dire ; donne, mon garçon, et grand merci. »

Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.

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