II
Ibsen s'est établi à Christiania où il vit toujours taciturne, isolé. Il regarde, il observe, et comme Michel-Ange qu'il aime tant, il «apprend» toujours.[6] Le vrai sage, le sage du Stoïcisme n'a ni amis, ni famille, ni patrie; il se met sans trop de peine en dehors de l'humanité. C'est une sorte de cruauté héroïque envers soi-même et envers les autres. Certes, «on peut être indépendant sans devenir sauvage, et l'on peut diminuer le nombre de ses liens pour rendre d'autant plus solides et plus étroits ceux qu'on choisit et qu'on garde[7]». La solitude est une force dont il ne faut pas abuser. L'auteur de Peer Gynt est taciturne, mais il n'est point sauvage. Il demeure toujours isolé de la foule, mais pas de sa famille. Père et époux, il prouve que l'unité sociale n'est pas l'Individu, mais la Famille.
Le penseur norvégien vit très modestement; il aime beaucoup la peinture; sa salle à manger et son salon sont ornés de plusieurs toiles de grande valeur artistique. Il lit fort peu, il n'y a point de livres dans son cabinet de travail.
Lorsqu'on le voit une fois, à Karl-Johansgade ou se rendant au Grand-Hôtel lire les journaux,--on ne l'oublie plus. D'une taille petite, trapu, avec un beau visage encadré par d'épais cheveux blancs, des favoris et un collier de barbe, il a le menton et les lèvres rasés. Ses yeux ronds, cachés derrière d'épaisses bésicles, s'enfoncent dans ses sourcils énormes. L'ensemble est expressif, puissant et fin; on y voit se réfléter les deux idées-forces de sa vie et de son oeuvre: la Volonté et le Moi intérieur enveloppés d'un calme doux et serein. Et l'on comprend les paroles que le poète a mises dans la bouche de Maximos[8]: «Victoire et lumière sur celui qui veut!» et l'on comprend comment ce coeur pur, brûlant d'amour pour le genre humain, pour la liberté et la justice, a pu créer la figure terrible et sublime de Brand dont la devise est: Tout ou rien! «Quand tu donnerais tout, dit-il, à la réserve de ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.»
Ses oeuvres attaquent et ruinent les lois morales et l'ordre social. Elles sont l'objet des critiques les plus vives et les plus passionnées, et Ibsen continue sa vie tranquille, dans sa retraite familiale; il ferme les yeux et les oreilles aux spectacles et aux bruits du monde extérieur.
Telle est l'éternelle loi des contrastes.
Horace, qui chantait le vin, ne buvait que de l'eau. Épicure, qui professait le culte des plaisirs, vivait en ascète.
NOTES:
[15] André Chénier. Jeune captive.
[1] Brand.
[2] Voici le programme des fêtes qui commencèrent à Christiania pour finir à Copenhague: le 20 mars, représentation de gala; le 21, banquet où assistèrent tous les ministres et grands dignitaires; le 22, fête populaire, et, au théâtre royal de Copenhague, une représentation de gala en présence d'Ibsen; le 24, banquet officiel, etc.
[3] Socrate. Mémoires, liv. I, ch. vi.
[4] Anatole France. L'abbé Coignard.
[5] Nietzsche. Oeuvres, I, 404 et suiv. Fragments choisis par Lichtenberger, p. 17 (Paris, P. Alcan).
[6] Michel-Ange à quatre-vingts ans est rencontré un jour par un de ses amis qui lui demande où il va; il lui répond ces paroles admirables dans la bouche d'un tel maître; «Je vais apprendre.» Lui, qui aurait tant pu apprendre aux autres, il allait en effet étudier l'anatomie chez un médecin célèbre.
[7] Barthélémy Saint-Hilaire. Morale d'Aristote, t. I. Préface, p. ccxliii.
[8] L'Empereur et Galiléen.
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