CHAPITRE II
LA VERITE ET LA LUMIERE
«Un homme est condamné dans son oeuvre, s'il fait les choses à demi et ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses idées par des actes et non seulement par des paroles ou des sentiments.»[1]
Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une société ne se bâtit pas avec des mots, des sentiments ou des idées, elle ne se compose pas d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, même pour aimer, se posent toujours la question de Faust: «Par où commencer?»
Par où doit-il commencer, l'individu qui désire s'affranchir des servitudes sociales et devenir un être libre et conscient? «Par briser la chaîne des moeurs et des coutumes», répond Falk dans la Comédie de l'Amour. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions fausses. C'est la philosophie du Canard Sauvage. Les critiques qui prétendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pièce: «N'enlevez pas le mensonge au vulgaire, vous lui enlèveriez le bonheur en même temps», n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvégien. L'idée fondamentale du Canard Sauvage est celle-ci: «Il vaut mieux détruire le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.»
L'esprit puissant de l'auteur de Brand a parfaitement compris quel rôle considérable, prépondérant et néfaste, les préjugés et les mensonges jouent dans la société actuelle. Son théâtre est un cri de révolte contre cet état de choses. Malgré les progrès de la civilisation, malgré la diffusion de plus en plus grande des lumières scientifiques, le préjugé et le mensonge règnent encore en maîtres dans la société. Ils s'exercent de tous côtés. Il y a des préjugés de religions, des préjugés de nations, de classes, de conditions sociales. Il suffit qu'un de nos semblables appartienne à telle classe, à telle famille, à telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel défaut, tel travers.
Et ce qu'il y a de plus déplorable dans ces erreurs de jugement, c'est que nul ne peut s'en déclarer absolument exempt.
Le mensonge suppose un désordre dans la vie. Si l'on était ce qu'on devrait être, on n'éprouverait nullement le besoin de dissimuler ce qu'on est. Ah! les préjugés et les mensonges! ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde!
On peut tromper non seulement les autres, mais soi-même, et non pas par erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur. L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait quand il abuse les autres. «On peut nuire à la vérité sans mentir, lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche à égarer le prochain par caprice ou dans un but égoïste.»[2] L'intention positive de tromper est le trait caractéristique du mensonge. Mentir, c'est abuser les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.
«C'est une chimère de croire que l'esprit aille de lui-même au vrai. L'erreur lui est aussi naturelle que la vérité; il n'est pas bon en sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vérité, il ne l'atteint qu'en la cherchant péniblement; elle est une récompense plutôt qu'un privilège. Il ne peut, s'il pense, éviter l'erreur, et les exigences de la vie, son propre intérêt, les lois mêmes de la morale, exigent qu'il agisse et qu'il pense.
Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excès; le pessimisme n'est pas plus vrai que l'optimisme, même dans la théorie de la connaissance. L'erreur peut être corrigée, si elle ne peut être évitée.»[3]
Le mensonge, lui, peut être évité.
Les hommes, dit Tolstoï[4], qui ignorent la vérité et qui font le mal, provoquent chez les autres la pitié pour leurs victimes et le dégoût pour eux, ils ne font du mal qu'à ceux qu'ils attaquent; mais les hommes qui connaissent la vérité et qui font le mal sous le masque de l'hypocrisie, le font à eux-mêmes et à leurs victimes, et encore à des milliers d'autres hommes, tentés par le mensonge qui cache le mal.
«Nulle société ne peut vivre sainement en se nourrissant de mensonge.»[5]
«La fin de l'homme est d'être sincère.»[6]
Il faut donc chercher la vérité.
Croire en la Vérité, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner toutes choses par rapport à elle. Aimer la Vérité, c'est s'y soumettre dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrésistible, la rechercher toujours dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que conformément à elle. Si l'amour de la vérité est par lui-même l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrévocablement condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vérité dans la connaissance des lois morales a déjà supprimé l'iniquité de l'esclavage, les tortures judiciaires, les persécutions barbares; espérons qu'elle élargira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui ont été l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par suite de la parcelle de vérité qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre la vérité partout et toujours.
Dans les Soutiens de la Société, Dina, voulant aller en Amérique, demande à Johann qui en revient, si les gens de là-bas sont moraux.
JOHANN.--Moraux?
DINA.--C'est-à-dire s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu'ici.
JOHANN.--Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le pense. N'ayez aucune crainte à ce sujet.
DINA.--Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne fussent pas si nobles et si vertueux.
JOHANN.--Et comment les voudriez-vous?
DINA.--Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vérité en tout. Végéter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie future?--C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.
A force de s'inquiéter de l'avenir on oublie le présent. «Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.»[7]
«Le mot futur, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux: Notre prochain amour! Notre future femme, notre seconde vie! La préoccupation de cette idée fait un mendiant de l'homme le plus fortuné. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit votre existence en détruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous arrêter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant? Non, il faut vous hâter de fuir, et toujours ainsi jusqu'à la mort.»
Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence, voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la vie d'outre-tombe est tout. «La souffrance ne nous atteint point, car rien ne nous touche en ce monde, sinon le désir d'en sortir.»[9] L'homme, disent ces prêcheurs, doit être tout entier dans l'attente des biens futurs; il ne doit considérer la vie présente que comme un rapide voyage dont la seule importance est de préparer notre éternel avenir. Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. «Le bonheur que nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.»[10] «Il faut chercher la vie, pour la faire passer avant toute chose.»[11]
Il faut vivre, car quand l'esprit commence à peine à s'éveiller, les forces physiques commencent déjà à décliner. Cette heure est à toi, tout le reste est folie!
Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vérité et de lumière.
Dans les Revenants, Mme Alving discute avec son fils le sentiment filial:
Mme ALVING.--Un enfant ne doit-il pas de l'amour à son père, malgré tout?
OSWALD.--Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance? Quand l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si éclairée sur tout autre point, tu croirais vraiment à ce vieux préjugé?
Mme ALVING.--Il n'y aurait donc là rien qu'un préjugé?
OSWALD.--Oui, tu peux en convenir, mère. C'est une de ces idées courantes que le monde admet sans contrôle. C'est un mensonge.
Et Mme Alving, ne poursuivant que la vérité, finit par être d'accord avec son fils.
L'enfant ne doit pas plus être à la discrétion de l'autorité familiale que l'homme à la discrétion de l'autorité gouvernementale. Il faut à l'enfant, comme au chêne, pour croître et devenir homme dans son individualité forte, l'espace et la liberté.
Dans la Maison de Poupée, Nora apprend que la société a le droit romain, le droit international, le droit administratif, le droit policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considérait la justice comme un sentiment qui fait partie intégrante de notre âme, elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi créée par la société pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui crée souvent le délit,--et elle déclare nettement que «ce sont de bien mauvaises lois».
NORA.--J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête.
HELMER.--Tu parles en enfant: tu ne comprends rien à la société dont tu fais partie.
NORA.--Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer qui des deux a raison, de la société ou de moi.
Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune idée toute faite sans l'avoir examinée, elle s'en va chercher la vérité, la lumière.
Lorsque le docteur Stockmann[12] est déclaré ennemi de la société pour lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui l'environne, mais, fort dans la vérité, il le quitte, il l'abandonne, il s'isole, il reste seul. Partout où il y a lutte entre les «soutiens de la société» et les indépendants, Ibsen prend toujours parti pour ces derniers. Apôtre du «moi individuel», il semble nous dire: Pour changer la société, il faut commencer par l'individu.
L'individu qui désire reconquérir la totalité de sa personnalité originale, doit se soustraire plus ou moins complètement à l'influence générale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-même, abandonner toutes les conventions mensongères, rechercher la vérité et la lumière, reconquérir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard au service de la société.
Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus éclairés et les plus dévoués de la société. «Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumières.»[13]
C'est surtout dans Brand que s'exprime la puissance morale de l'individu.
NOTES:
[1] Ibsen. Brand.
[2] J. Bovon. Morale chrétienne, t, II, p. 9.
[3] Brochard. De l'Erreur, p. 280. Paris, F. Alcan.
[4] Voir notre ouvrage: Pensées de Tolstoï, p. 143.
[5] Ibsen. En Folkefiende (Un Ennemi du peuple).
[6] Ibsen. Kjaerlighedens Komedie (La Comédie de l'amour).
[7] Pascal. Lettre à Mademoiselle de Roanney. Voir M. de Lescure. Discours sur les passions de l'amour de Pascal, p. 47.
[8] Ibsen. Kjaerlighedens Komedie(Comédie de l'amour).
[9] Tertullien. Apol., p. 41.
[10] Ibsen. Lille Eyolf (Le petit Eyolf).
[11] Ibsen. Quand nous nous réveillerons d'entre les morts. (Naar vi Döde Vaagner).
[12] Ibsen. En Folkefiende (Un ennemi du peuple).
[13] J.-J. Rousseau. Oeuvres complètes, t. III, p. 505.
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