III
Ibsen a soin de nous faire comprendre que dans l'oeuvre de son affranchissement la femme doit avant tout compter sur elle-même, car l'homme est encore ennemi de la femme libre; il ne voit pas, le malheureux, l'avantage qu'il tirera lui-même de la liberté morale de la femme. L'idée que la femme ne doit compter que sur ses propres forces est exprimée dans La Dame à la Mer[10]. Une jeune fille porte en elle un rêve d'amour. Elle fait un mariage de raison, mais elle garde toujours le désir du bonheur. Toutes les contraintes ne sauront qu'exaspérer ce désir. Tous les remèdes ne l'aideront qu'à se perdre. Mais si elle regarde en face le danger, si elle porte en elle assez de volonté, elle peut être sauvée, elle peut devenir libre.
Nora[11] le prouve d'une manière éclatante. Nora est considérée par son mari comme une charmante petite poupée, mais cette poupée est une femme, elle porte en elle le vrai sens moral qui est au-dessus de la morale conventionnelle et hypocrite du milieu qui l'entoure. Nora aime son mari et pour le sauver quand il tombe malade, elle emprunte furtivement une certaine somme d'argent et emmène son mari dans le Midi. Mais Nora, ignorant les lois juridiques qui sont toujours en contradiction avec les lois humaines, pour son emprunt ne s'est pas conformée à toutes les prescriptions du Code. Le mari l'apprend. Il l'accable d'injures, de malédictions, et c'est l'homme qui prétendait l'aimer! Lui, qui devrait tressaillir d'admiration et d'orgueil pour l'acte de Nora, preuve palpitante de son amour, il n'éprouve même aucune pitié pour la pauvre ignorante des lois de la société, anéantie qu'elle est par la révélation subite de la misère morale de l'homme! C'est entendu, la petite Nora a très mal agi, c'est une coupable, et encore, peut-être simplement une étourdie, un être faible, mais à qui la faute? N'avait-elle pas été élevée et traitée comme une poupée? Quel est le tribunal qui n'accorderait pas à Nora un peu d'indulgence?
Lorsque le mari apprend que son «honneur» n'est plus menacé, il pardonne à sa femme. Mais la conscience de Nora s'est éveillée, elle commence à voir clair en elle-même, elle considère déjà autrement les hommes et les choses. Elle déclare à son mari qu'elle va le quitter.
HELMER.--C'est révoltant. Ainsi tu trahiras les devoirs les plus sacrés?
NORA.--Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés?
HELMER.--Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-ce pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants?
NORA.--J'en ai d'autres tout aussi sacrés.
HELMER.--Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs?
NORA.--Mes devoirs envers moi-même.
HELMER.--Avant tout, tu es épouse et mère.
NORA.--Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être humain au même titre que toi ... ou au moins que je dois essayer de le devenir.
Nora est le personnage d'Ibsen qui est le plus accablé par les «gens honnêtes». Quitter le mari et les enfants! D'abord n'oublions pas que Nora n'est qu'une idée, un Symbole révolutionnaire. Dans la vie comme dans le théâtre les actes révolutionnaires sont parfois nécessaires. Si Ibsen n'avait pas suggéré à Nora d'abandonner son foyer domestique, on n'aurait peut-être pas fait grande attention à cette petite poupée qui pense et qui sent. C'est cet acte de révolte qui attire nos regards et nous oblige à méditer un peu sur l'état d'âme de Nora.
N'a-t-elle pas raison, cette fière révoltée, de dire qu'elle ne se sent plus capable d'élever ses enfants, elle qui apprend qu'elle ne sait rien elle-même? La famille ne pourra être vraiment digne que lorsque la femme aura acquis l'égalité et l'indépendance morales indispensables pour remplir sa mission d'épouse et de mère. Reprendre la vie conjugale? Mais qu'y a-t-il de plus immoral et de dangereux comme l'union forcée à perpétuité entre gens qui se méprisent, se haïssent ou simplement ne se comprennent pas?
Si Nora avait été élevée comme Rébecca West[12], elle n'aurait pas épousé Helmer, ce banquier sans coeur. Rébecca West est une volonté âpre, une imagination libre, un esprit indépendant et émancipé. Après avoir arraché Rosmer aux hypocrisies de la société, elle préfère se jeter avec lui dans un torrent que de vivre dans le mensonge.
Hedda Gabler est aussi une figure originale, belle et forte. Elle se reproche, comme une lâcheté, d'avoir épousé Tesman, honnête imbécile et spécialiste froid, et non pas Loevborg, esprit libre, auteur d'un bel ouvrage de philosophie. Quand Hedda apprend que Loevborg s'est donné la mort, elle s'écrie: C'est une délivrance de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue.... Loevborg a eu le courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie.» Mais quand on lui dit que Loevborg s'est tué chez une danseuse et que son coup de pistolet a été dirigé non pas dans la poitrine, mais dans le bas ventre, Hedda Gabler s'écrie: «Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout le monde.» Elle se tire un coup de pistolet à la tempe. Pour elle, c'est un rayon de force, de volonté, de beauté.
Rébecca West et Hedda Gabler préfèrent mourir que de traîner une existence vide de grandeur.[13]