‹ La poudre aux yeuxChapitre 6 sur 8 · VI

VI

Mme Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de Prosper. Plus que l’accident de son vieux maître et sa ruine, cette chute de rêve menaçait de la démoraliser.

J’emmenai Mme Pacaud déjeuner à la Gloriette. Nous essayions de la distraire pour qu’au moins elle mangeât.

--Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous n’y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.

Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me boudait un peu, parce que j’avais molesté ses chimères.

--Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!

--Ça ne se peut pas!

--Alors, que M. Quinqueton lui-même l’avertisse!

--Il aimerait mieux se faire périr!

--Donc, que Prosper reste dans l’ignorance.

--Ça ne se peut pas non plus, s’il faut aider à présent son père!

--Avertissez Prosper.

--Non!

--Allez au diable, ma chère madame Pacaud!

Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.

--Écoutez!

D’un bond, elle fut debout.

--Oh! tout beau!... tout beau!... Je n’ai pas trouvé le moyen d’aplanir les difficultés. J’examine simplement ce qu’il est en mon pouvoir de faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il est inadmissible que Prosper ne soit pas informé que son père a eu une congestion.

--Mais, monsieur...

--Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur l’heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»

--Mais, monsieur!...

--Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes morales qui ont altéré la santé de M. Quinqueton...

--Monsieur Francis, laissez-moi parler!

--Parlez, madame Pacaud.

--Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c’est que je n’ai pas tout de suite envoyé une dépêche à M. Prosper: je n’aurais pas pu tenir ma langue de lui tout raconter.

--Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n’avez rien raconté.

--Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...

--Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je serai sur le point d’arriver par le premier train: vous pourrez bien tenir votre langue une heure!

--Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?

--Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne ces jours-ci, et je serai heureux de revoir M. Quinqueton. Mais ce n’est pas cela: il est indispensable que quelqu’un ici surveille la vente des vendanges et s’occupe de la vente des terres; vous ne pouvez, madame Pacaud, laisser plus longtemps seul M. Quinqueton; vous retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m’acquitterai du soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec toute la discrétion que l’on ne serait peut-être pas en droit d’attendre d’un homme d’affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d’ailleurs moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous déciderons avec M. Quinqueton s’il convient ou non de lui parler.

--Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr, n’en sera point jalouse? Et dire que j’ai failli ne point vous causer ce matin!... Ah mais! c’est qu’un peu de plus, vous ne m’auriez pas fait desserrer les dents!