Chapitre 30
En galant cavalier, le prince accompagnait sa femme dans son voyage. Ce mari indifférent, qui vivait aussi étranger à Marthe que s’ils eussent habité deux hémisphères opposés, aurait considéré comme indigne du nom de gentilhomme celui qui lui eût proposé de la laisser voyager seule. Il avait quitté la vie remuante et facile de Pétersbourg pour les routes désertes, les rivières en débâcle et les verglas dangereux du commencement de mars. C’est qu’Oghérof était un gentleman et ne se fiait pas à ses domestiques pour la conservation des jours de la princesse, sa femme.
Le voyage fut long et fatigant. Obligés, par les alternatives de pluie et de neige, de quitter dix fois les patins pour les roues et les roues pour les patins, les voyageurs étaient forcés de s’arrêter souvent et de perdre du temps. Le cinquième jour seulement après leur passage à Moscou, ils virent la silhouette de leur demeure seigneuriale se dessiner sur la neige de la plaine. Une large rivière seule les en séparait.
Cette demi-journée fut la plus dangereuse du voyage. La glace était si mince, qu’on voyait par endroits le courant la ronger en dessous. Comment faire passer la lourde voiture de voyage sur cette fragile surface ?
Les voyageurs traversèrent à pied, pendant que le passeur cherchait avec les domestiques un passage plus solide. On le trouva non sans peine à une verste en aval, et vers le soir la princesse fit son entrée dans la maison qui devait abriter son volontaire isolement. Un soleil de pluie glissait ses rayons jaunes par les grandes fenêtres dépourvues de stores.
— Le soleil vous salue ici dame et souveraine, dit galamment le prince à sa femme en lui offrant la main pour descendre.
Marthe se souvint involontairement de son voyage de noces.
— Pourvu qu’il ne s’en souvienne pas, lui aussi, se dit-elle soudain effrayée.
Pauline, qui flaira sa crainte, mit aussitôt toute son adresse en œuvre pour la faire se réaliser. Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, elle ne cessa de poursuivre le prince de ses compliments ambigus.
— L’aimable mari, disait-elle, qui abandonne la ville et ses plaisirs pour venir s’enterrer vif avec sa femme !
— Mais je ne m’enterre pas, répondit bonnement le prince, puisque je pars dans quinze jours.
— On dirait un voyage de noces, glissa-t-elle une antre fois, discrètement.
— Vous y seriez de trop, Pauline Vassilievna ! répondit aussitôt le prince… Ce qui ne peut jamais être ! ajouta-t-il par une habitude de galanterie toute machinale.
Tant soit peu agacé par toutes ces taquineries, un beau jour, trouvant la plaisanterie trop forte, il se retourna brusquement :
— On dirait que ce voyage ne vous amuse pas, mademoiselle Pauline ! lui dit-il à brûle-pourpoint.
— Mais si, prince, il m’amuse énormément, au moins autant que madame la princesse ! répliqua celle-ci.
— J’en doute. Mais, voyez-vous, continua-t-il un peu rudement, si ce n’est pas un voyage d’agrément, ce sera au moins pour vous un voyage d’utilité. N’ayant personne à qui parler, vous emmagasinerez les trésors de votre esprit pour l’hiver prochain. Ainsi fait la fourmi prévoyante, ajouta-t-il en lui tournant le dos.
Pauline ne trouva rien à répondre ; d’ailleurs il avait déjà quitté l’appartement.
Une rage soudaine, immense, la prit tout à coup. Elle n’avait jamais pensé qu’elle pût haïr Oghérof, si gai, si aimable, et si nul ! Voici que par un mot il s’était rangé dans la catégorie de ceux qui méritent la haine ! Quelle chance ! elle allait pouvoir frapper d’une pierre deux coups, nuire deux fois par un seul trait de langue ! c’était double jouissance.
— D’ailleurs, se dit-elle, le moment est excellent, je n’en retrouverai jamais un meilleur.
Pauline, décidée à jouer sa dernière carte, termina tous ses petits arrangements, fit emplette d’un joli traîneau léger, et le laissa en attendant chez le paysan qui le lui avait vendu ; en allant acheter la provision de sucre à la ville voisine, elle s’assura que la diligence de Moscou y passait deux fois par semaine ; puis elle se procura beaucoup de petite monnaie, et cousit dans la doublure de sa robe, avec ses propres économies, la précieuse donation de six mille roubles qui lui assurait le moyen de nuire à peu près impunément à la fille de son bienfaiteur ; enfin, toutes ces précautions prises, elle attendit un jour de diligence.
Ce matin-là, précisément, le prince n’était pas de la plus brillante humeur. Les insinuations de Pauline n’avaient pas été perdues : le prince avait regardé attentivement sa femme, et s’était aperçu qu’elle était aussi belle, sinon plus belle que jamais. Il l’avait dit à la princesse, qui avait fait la sourde oreille. De nouvelles amabilités moins vagues, combinées avec deux jours de pluie, avaient eu pour résultat de donner à la princesse un de ces accès de somnolence qui l’enfermaient pour vingt-quatre heures dans son appartement.
Le prince était en train de se dire qu’après tout la princesse était sa femme, qu’il l’avait épousée par amour, et que, s’il avait eu quelques torts envers elle, ce n’était pas une raison pour qu’ils donnassent éternellement au monde le spectacle d’un ménage uni seulement par le lien des convenances. Il était prêt à lui faire le sacrifice de rester indéfiniment dans cette Thébaïde, si le climat devait faire du bien à la princesse : mais au moins fallait-il qu’il pût lui parler autrement que par une porte entrebâillée, que diable !
Il en était là de ses réflexions, lorsque Pauline entra pour faire le thé.
— La princesse a passé une bonne nuit ? dit-elle d’un ton doucereux après le premier échange de saluts.
— Je n’en sais rien ! répondit brusquement le prince.
Se reprenant il ajouta :
— Je l’espère : elle était souffrante hier soir.
Il continua à arpenter la salle à manger.
— C’est ce qu’il m’avait paru, répliqua tout doucement la demoiselle de compagnie.
Après avoir jonglé cinq minutes avec les tasses et les soucoupes, exercice qui avait la propriété spéciale d’irriter les nerfs peu irritables du prince, elle posa la théière sur le plateau et dit d’une voix plaintive :
— Pauvre princesse, elle est triste !
Oghérof s’arrêta et regarda Pauline d’un air interrogateur. Celle-ci ne fit pas mine d’y prendre garde.
— Prince, avez-vous lu le journal d’avant-hier ? dit-elle au bout d’un instant.
— Non, répondit Oghérof en reprenant sa promenade.
— Où donc est-il ? continua Pauline en furetant sur le piano. Il y a du nouveau parmi vos amis et connaissances.
— Quoi ? fit machinalement le prince.
— Le jeune Graab passe capitaine aux gardes à cheval, en remplacement de M. Michel Avérief, qui permute, sur sa demande, à l’armée du Caucase.
— Avérief au Caucase ? répéta le prince en faisant volte-face : c’est impossible ! Où donc ?…
Il arracha presque le journal des mains de Pauline et lut lui-même à haute voix cette nouvelle extraordinaire :
— Si vite ! Avérief ne m’avait pas parlé de ce projet ! dit-il stupéfait.
— Oh ! prince, ce n’est pas à vous qu’il aurait pu le mentionner… fit discrètement Pauline.
— Pourquoi ?
Le prince, nerveux, parlait d’un ton un peu plus haut et plus bref que de coutume. Pauline ne répondit pas et recommença à faire tinter ses petites cuillères.
— Pourquoi, vous dis-je ? répéta-t-il en faisant un pas en avant.
Pauline passa un doigt sur son corsage pour s’assurer que l’argent était à sa place, puis regardant le prince d’un air délibéré :
— Je ne sais pas, dit-elle, et je le saurais que je ne le dirais pas : ce ne sont pas mes affaires.
Les yeux baissés, brandissant la théière de la main droite et la passoire à thé de la main gauche, elle allait remplir les tasses ; – le prince lui saisit brusquement le poignet et la força de poser la théière sur la table un peu trop vite.
— Parlez ! lui dit-il d’une voix impérieuse, vous en avez trop dit pour vous taire. Pourquoi ma femme est-elle triste et pourquoi Avérief part-il pour le Caucase ?
— Mais, fit Pauline, rien ne relie ces deux idées…
— Vous me prenez pour un imbécile ! tonna le prince. Un cerveau brûlé, soit ; un imbécile, non ! Vous allez dire ce que vous savez, ou ce que vous avez inventé ; sinon… Parlez, Pauline Vassilievna, reprit-il, calmé soudain, ne me faites pas oublier que je suis un homme et que vous n’êtes qu’une femme.
— C’est vous qui l’avez voulu, prince : le ciel m’est témoin…
— Parlerez-vous ? cria Oghérof exaspéré en frappant sur la table.
Les yeux baissés, les coins de la bouche piteusement tirés, Pauline raconta au prince comment Michel Avérief avait aimé Marthe toute jeune fille ; comment Marthe l’avait certainement aimé ; comment, le jour du départ du jeune homme pour l’étranger, elle avait pleuré toute la journée, dans le jardin d’abord, dans sa chambre ensuite.
— Pleuré ? dit le prince, qui écoutait très calme. Pourquoi ?
— Parce que le bruit s’était répandu que M. Avérief emmenait un enfant…
— Ah ! oui, je sais. Eh bien ?
— Eh bien, prince, vous voyez que la pauvre princesse aimait déjà M. Avérief.
— Déjà ?… rugit le prince. Il y a donc quelque chose ? Mais je suis fou, moi, d’écouter des cancans de domestiques. Savez-vous bien que vous êtes une grande misérable, mademoiselle, de venir me conter de telles sornettes sur la princesse ma femme !
— Misérable si vous voulez, prince, répondit Pauline en lui lançant le regard haineux de ses yeux de vipère ; mais il n’en est pas moins vrai que votre femme et Michel Avérief avaient des rendez-vous ensemble. J’en ai la preuve sous ma main.
— Des rendez-vous ? répéta le prince, devenu tout pâle, en reculant d’un pas.
— Des rendez-vous au Jardin Botanique.
— Folie ! s’écria Oghérof, elle y a rencontré sa sœur.
— Mais elle n’a pas écrit son nom sur le registre ! répliqua Pauline triomphante, ce qui prouve qu’elle n’était pas seule dans la galerie, là-haut où personne ne l’a vue ! J’ai vu le registre, moi, et son nom n’y est pas. Pourquoi n’y serait-il pas si elle n’avait rien à cacher ? D’ailleurs, je les ai vus se donner rendez-vous. J’étais là ! Michef Avérief est l’amant de votre femme, et elle est triste parce qu’il l’a quittée.
Oghérof fit un bond vers Pauline. Celle-ci eut peur et mit la table entre eux. Le prince s’arrêta honteux de son emportement.
— J’ai failli me déshonorer, dit-il, mais aussi vous faites par trop oublier que vous êtes femme. Mademoiselle Hopfer, je vous chasse !
— Cela ne change rien aux choses, répliqua Pauline avec son méchant rire, en fermant la porte derrière elle.
Oghérof eut grand-peine à se retenir de la suivre pour lui tordre le cou. Il se retint cependant, et, traversant la salle à grands pas, franchit une enfilade de pièces au bout de laquelle se trouvait la chambre de Marthe. La porte était entrouverte ; il hésita : sa femme n’était peut-être pas seule, – et puis, qu’allait-il lui dire ?
Son hésitation fut de courte durée : il frappa deux coups et entra sans attendre de réponse.
La princesse était debout devant un miroir ; ses magnifiques cheveux, nattés mais non rattachés, roulaient sur son peignoir blanc jusqu’à ses genoux. Elle s’était retournée au bruit et restait stupéfaite, attendant une explication. Son regard honnête et ferme interrogeait le prince ; il répondit franchement :
— Madame, lui dit-il, je viens de chasser Pauline Hopfer.
Marthe sentit que l’heure était venue. Elle posa une main sur son cœur pour en calmer l’agitation et continua à regarder son mari.
— C’est une infâme calomniatrice ! Elle a osé dire que vous aviez aimé Michel Avérief.
— Cette fille est une infâme, en effet, et elle souillait notre toit, répondit Marthe, mais elle a dit vrai : J’ai aimé Michel Avérief.
— Et vous me le dites à moi ? fit le prince très pâle, et les dents serrées.
— Je ne l’ai dit qu’à vous, répondit Marthe. Si vous me l’aviez demandé avant de m’épouser, je vous l’aurais dit comme aujourd’hui.
— Pourquoi n’êtes-vous pas sa femme, alors, au lieu d’être la mienne ?
— Parce que Pauline l’a calomnié alors comme elle me calomnie aujourd’hui, et qu’elle me l’a fait mépriser.
— Ce mépris n’a pas duré longtemps, sans doute ? dit le prince avec effort.
La rage l’étouffait.
— Jusqu’au retour de Paul Avérief, avec l’enfant dont on accusait son frère d’être le père.
— Et depuis ?…
— C’est mon mari qui m’interroge, répondit Marthe avec dignité. Mon mari est dans son droit… Je répondrai ! Depuis, sentant que par ma conduite hautaine j’avais causé du chagrin et fait du tort à un homme digne d’estime, je lui ai témoigné le regret que j’avais d’avoir agi si précipitamment.
— Un rendez-vous ?
— Oui, prince ; j’avoue ma faute. Je ne devais pas demander ce rendez-vous, – car c’est moi qui l’ai demandé.
— Où çà ?
— Au Jardin Botanique… Je vous ai caché quelque chose, mais je n’ai pas menti.
— Et vous avez maudit l’obstacle, le mari qui vous empêchait d’être heureux ? non sans vous jurer un amour éternel sans doute ?
— Nous n’avons maudit personne : nous nous sommes séparés pour toujours, trop fiers pour pécher. Si j’avais effleuré sa main, je n’aurais plus osé toucher la vôtre.
Marthe tendit sa main droite à son mari d’un geste si fier, que la colère d’Oghérof changea soudain d’objectif. Il prit la main qui lui était tendue et regarda sa femme bien en face, un instant. Elle soutint son regard sans audace ni orgueil, mais avec l’assurance d’une âme honnête.
— Il est parti pour le Caucase, le savez-vous ? dit-il.
— Et moi je vous ai demandé de m’amener ici, répondit-elle simplement.
Oghérof, subjugué, plia un genou devant sa femme.
— Je vous demande pardon de vous avoir soupçonnée, Marthe, lui dit-il : mais cette vipère a une façon de parler qui vous ôte votre bon sens.
— Je la connais, répondit la princesse.
— Pourquoi l’avez-vous gardée, alors ?
— Je voulais éviter ce qui est arrivé aujourd’hui… Si vous m’aviez interrogée, j’aurais répondu. Vous souvient-il de la peine que j’ai eue à me décider à vous répondre oui, jadis ?
— Certes, s’il m’en souvient ! Ah ! si j’avais su… Voilà qu’à présent c’est moi qui suis entre votre bonheur et vous… Ma chère Marthe, vous ne me détestez pas cependant ?
— Non, prince, répondit Marthe sans embarras : je vous estime et vous aime comme un honnête homme et un excellent ami.
— Mais lui… vous l’aimez encore ?
— Nous nous sommes séparés pour toujours : il ne doit plus exister pour moi.
Le prince soupira.
— Il va falloir vous conquérir une seconde fois… Mais, s’écria-t-il avec un soubresaut, cette fille s’en va ! Elle répandra dans le monde les calomnies qu’elle m’a débitées !.. À tout prix, par l’intérêt ou par la crainte, il faut assurer son silence ! Pourvu qu’elle ne soit pas encore partie !
Il sortit à grands pas, puis reparut aussitôt.
— Marthe, dit-il, vous êtes une honnête femme. Michel Avérief vaut mieux que moi, c’est un garçon solide et je ne suis qu’une mauvaise tête : mais, puisque c’est à moi que le sort vous a donnée, je ferai de mon mieux pour vous mériter.
Avec un geste d’adieu, il disparut en courant.
Marthe s’assit accablée. Une nouvelle croix faisait plier ses épaules. Faudrait-il maintenant avoir à lutter avec l’amour de son mari ? Anéantie, elle se laissa rouler au fond d’un abîme de désolation.
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