Chapitre 32
La nouvelle de cet événement, en arrivant à Pétersbourg, fut d’abord accueillie avec incrédulité. Alexandre Oghérof, le plus brave, le plus adroit des officiers de la garde, se noyer en traversant une rivière, comme un vulgaire colporteur ! M. Milaguine était tellement abattu, qu’il fallut renoncer à en tirer un mot. Il n’avait de pensées que pour Marthe :
— Pauvre princesse, pauvre princesse, répétait-il : après deux ans de mariage ! Et ils s’aimaient tant !
Il partit aussitôt avec Serge et Nastia, pour rendre les derniers devoirs à son gendre et ramener sa fille.
Le corps du prince avait été rapporté chez lui ; la jeune veuve l’avait longuement contemplé sans qu’une larme sortit de ses yeux dilatés par le saisissement. Ce beau visage mâle, que la mort n’avait pas déformé, où les fatigues de la vie n’avaient pas encore eu le temps de laisser leur empreinte, avait pour elle une sorte d’attraction. Vainement on l’engageait à quitter l’appartement mortuaire ; elle se laissait emmener, mais, une heure après, on la retrouvait absorbée dans sa contemplation sans larmes et sans paroles.
Ce qu’elle demandait à ces lèvres pâles, à ces yeux clos, c’était le secret de la dernière pensée. Un doute effroyable la torturait incessamment :
— Est-il mort en voulant me venger ? S’est-il rué parce que je ne l’aimais pas ? se disait-elle à toute heure.
La nuit, elle se levait, et, couverte d’une pelisse, elle se rendait dans la chambre glaciale où reposait le prince en attendant les obsèques, et là, pendant que le diacre à moitié endormi murmurait d’une voix monotone les versets funèbres, à la lueur des cierges vacillants, elle étudiait encore ce visage, indifférent jadis, dont chaque pli avait maintenant pour son esprit tourmenté une signification effrayante et nouvelle. À genoux, au pied du cercueil ouvert, le drap d’or du catafalque la frôlant de ses plis raides et glacés, elle priait, elle interrogeait Dieu… Sa conscience affolée lui disait qu’elle avait commis au moins une imprudence, un crime peut-être.
— Fallait-il donc mentir ?… jetait au ciel comme une clameur cette âme désespérée. Et la prière incessante, passionnée, ne la calmait pas. Ce cœur qui n’avait jamais pu regarder en face l’ombre du mal se débattait vainement, aux prises avec le remords d’un crime inconscient, involontaire, mais irréparable.
C’est ainsi que les voyageurs trouvèrent Marthe, le troisième jour seulement après leur départ, le cinquième après l’événement. Elle vint à eux le visage pâle et rigide, les yeux cernés, les mains brûlantes, traînant comme un suaire ses longs vêtements de deuil. Elle n’avait pas vieilli pendant ces cinq journées : elle s’était émaciée ; on eût dit une de ces nonnes brûlées par une torture intérieure, qui passent dans les chapelles des couvents, un cierge à la main, sans rien entendre, sans rien voir, apparitions mortelles, mais non terrestres.
La cérémonie eut lieu le lendemain au milieu d’une foule nombreuse accourue de deux cents verstes à la ronde. Depuis bien longtemps on n’avait vu, dans le pays, d’obsèques aussi somptueuses.
Les restes de Pauline, retrouvés le lendemain de l’accident, avaient été enterrés aussitôt sans bruit dans un coin du cimetière, sa foi ne comportant pas le service de l’Église grecque. Marthe n’avait pas voulu la voir.
Après l’enterrement, les visiteurs ayant quitté la maison mortuaire, la famille se rassembla dans la grande salle. Il s’agissait de prendre une détermination.
M. Milaguine ne voulait absolument pas entendre parler de laisser sa fille à la campagne ; à ses supplications, à ses remontrances, la princesse répondait un mot toujours le même : – Je ne puis abandonner ainsi les restes de mon mari. Espérait-elle surprendre le secret de la tombe à force de prières ?
Vainement sa sœur et son beau-frère la suppliaient de les suivre ; et, pour la centième fois, les mêmes raisonnements, les mêmes remontrances recommençaient à dévider leur écheveau, lorsqu’un domestique vint annoncer à la princesse que le passeur était là, qui demandait à la voir.
— Le passeur ? Qu’est-ce que cela ? dit la princesse sans tourner la tête.
— Le passeur qui était à la rivière, le jour…
— Il y avait un passeur ? s’écria Marthe en se levant toute droite ; il a vu ?…
— Oui, Votre Altesse, il a tout vu ; il veut vous remettre quelque chose qu’il a trouvé.
— Je croyais qu’il n’y avait personne, dit Marthe après un court silence : comment se fait-il que je n’aie pas su ?…
— On vous l’a dit tout de suite, Votre Altesse ; mais vous n’entendiez rien, dans ce moment-là ; et depuis, vous n’avez plus rien demandé.
— C’est bien, dit la princesse, j’y vais.
Elle se dirigea vers la porte : ses parents la regardaient en silence. Tout à coup, à mi-chemin, elle faiblit et étendit les bras dans le vide pour se retenir. Elle ne pouvait plus marcher. Ses jambes, ployées par la prière, refusaient de porter son corps, que le jeûne avait affaibli. On l’assit dans un fauteuil, et M. Milaguine ordonna d’introduire le passeur.
— Non, non, dit Marthe en essayant de se lever, je veux le voir seule.
— Pour cela, non ! s’écria M. Milaguine en colère : il ne sera pas dit qu’après avoir perdu mon gendre, je perdrai ma fille ! Fais venir cet homme, et vite ! dit-il au domestique avec autorité.
Marthe, impuissante, courba la tête. Que lui importait, d’ailleurs, que cet homme pût l’accuser devant sa famille, sans le savoir, en racontant ce qu’il avait vu ? Sa faute n’était-elle pas de celles qu’aucun châtiment terrestre ne peut assez punir ?
Le passeur entra et se tint près de la porte.
— Tu étais là, commença M. Milaguine, quand le malheur est arrivé ?
— Oui, Votre Excellence.
— Tu étais seul ?
— Tout seul, Votre Excellence ; et même je dormais quand la demoiselle est venue.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Elle m’a demandé si on passait, et je lui ai dit qu’on ne passait pas, qu’il fallait s’en retourner. Elle a répondu qu’elle voulait passer tout de même.
— Mais il ne fallait pas le permettre ! dit M. Milaguine d’un ton de reproche.
— C’est que, voyez-vous, monsieur, nous passons très bien, nous autres ; il ne nous arrive pas de mal. Si on tombe à l’eau, on se secoue et voilà tout ; mais la demoiselle ne savait pas conduire et elle a trop voulu se dépêcher…
— Pourquoi se dépêcher ? fit Serge, qui écoutait avec attention.
Dès l’arrivée, les récits des domestiques leur avaient bien appris les causes probables de l’événement ; mais il y avait évidemment un mystère qu’il importait d’éclaircir.
— Elle se dépêchait, monsieur, parce que Son Altesse le prince défunt voulait l’empêcher de traverser.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, dit le passeur en se grattant la nuque. Ce ne sont pas nos affaires…
— Va toujours, ne crains rien, dit M. Milaguine pour l’encourager.
Marthe écoutait, droite dans son fauteuil, la tête baissée, les mains jointes et serrées.
— Eh bien, reprit le paysan, quand le prince est arrivé en haut, il a crié à la demoiselle : Je veux vous parler, attendez ! Elle a répondu : non ! Alors il s’est approché un peu plus et il lui a dit : Beaucoup d’argent ! Elle lui a répondu non encore. Alors je n’ai pas compris ce qu’il lui a encore dit, mais elle s’est mise à rire ; elle n’avait pas l’air d’être bonne en ce moment-là. Le prince s’est mis en colère et a voulu la rattraper, c’est alors qu’elle a fouetté son cheval et que la glace s’est brisée.
— Et le prince ?
— Le prince était à cheval.
— Il ne s’est pas jeté après elle ?
— Non, fit le passeur en hésitant… Non, il n’avait pas l’air d’avoir envie de se jeter à l’eau. J’ai crié : Sauvez-la ! sauvez-la !… Vous savez, dans ces moments-là, on n’a plus bien la tête à soi… si j’avais su… bien sûr, je n’aurais rien dit.
— Et il a sauté ?
— Il a fait le signe de la croix et il a sauté…
Marthe leva la tête et regarda l’homme qui parlait.
— Son cheval n’aimait pas l’eau, il faut croire, continua le passeur, car il s’est débattu comme un diable. Ils sont revenus deux fois en haut ; la première fois, je tendais mes avirons, j’ai bien cru que le prince allait les attraper, – il ne s’en est pas fallu d’un pouce ; – la seconde fois, il était trop loin, le courant l’avait emporté… On peut bien dire que c’est son cheval qui l’a tué, pour ça, aussi vrai que je suis un chrétien !
Marthe regardait toujours le passeur.
— Peux-tu lever la main devant Dieu que tu dis la vérité ? fit-elle d’une voix si étrange, que les assistants la regardèrent frappés de surprise.
— Devant Dieu, dit l’honnête homme, et au péril du salut de mon âme, j’ai dit la vérité.
— Il n’avait pas envie de sauter ?
— J’ai eu tort, madame, oui, j’ai eu tort… Mais qu’est-ce qu’on peut me faire ? dit le passeur en se redressant : je lui ai dit : sautez ; j’aurais sauté moi-même, s’il n’avait pas fallu tenir le bac dans le courant… Ce n’est pas ma faute si Dieu a voulu qu’il arrivât un malheur !
— Il n’en avait pas envie ? Tu en es sûr ? répéta Marthe avec insistance.
— Eh non ! qui est-ce qui a envie de se jeter à l’eau au mois d’avril ? fit l’homme d’un ton bourru.
Il commençait à se repentir d’être venu.
Marthe ne dit rien ; ses lèvres blêmes s’agitaient convulsivement. Ses doigts s’étaient tellement serrés, qu’ils marquaient de taches rouges la chair de ses mains amaigries.
— Et voilà ce que j’ai trouvé en cherchant au fond de la rivière, dit le passeur en mettant sur la table un fragment de chaîne avec les breloques de la montre, parmi lesquelles un tout petit médaillon qui contenait le portrait de la princesse.
Marthe fit un signe de tête.
— Merci, dit M. Milaguine en lui remettant une récompense, tu es un honnête homme. Peut-on le congédier ? dit-il à sa fille en se tournant vers elle.
— Attendez, répondit Marthe. Tu dis qu’il s’est débattu et qu’il a voulu prendre tes avirons ? fit-elle d’une voix très nette.
— Oui, madame.
— Alors tu crois que c’est un accident ?
— Bien sûr ! Un si beau monsieur et qui avait si bonne envie de vivre !
— C’est pour sauver la demoiselle qu’il s’est jeté à l’eau ? Tu en es sûr ?
— Oh ! oui, bien sûr.
Marthe se leva, agita ses mains tremblantes et retomba évanouie.
Le soir du même jour, pendant que Marthe, pour la première fois depuis son veuvage, dormait d’un sommeil paisible et profond, Nastia entraîna Serge dans un coin.
— Sais-tu ? lui dit-elle, je suis sûre que Marthe a cru que le prince s’était tué.
Serge ne répondit pas.
— Et toi, fit-elle avec insistance, qu’en penses-tu ?
— De quoi ?
— Penses-tu que Marthe l’ait cru ?
— Certainement, répondit Serge avec quelque répugnance.
— Et toi, le crois-tu ?
— Non, dit-il après un silence. Pourquoi se serait-il tué ? Il avait tout ce qu’il faut pour être parfaitement heureux.
Dans le pays, Oghérof n’avait jamais passé pour un saint ; on crut qu’il s’était noyé en essayant de retenir sa maîtresse qui voulait le quitter.
Après quelques jours de repos, Marthe ne refusa plus de partir avec les siens pour Pétersbourg, et la triste compagnie revint en ville au moment où tout le monde s’en va.
Madame Avérief, après s’être fait donner tous les éclaircissements, installa Marthe chez elle, et elle-même à son chevet ; car la jeune veuve était très faible et gardait le lit de temps en temps. La conversation de cette femme, éprouvée par tant de malheurs dignement supportés, était pour Marthe un secours suprême lorsque ses angoisses la reprenaient.
Un jour elle se décida à en parler à madame Avérief.
— Il est possible que mon mari ne se soit pas tué, conclut-elle après lui avoir rapporté leur dernier entretien, mais il est certain que dans ce moment-là il ne tenait pas à la vie. Qu’avait-il à attendre, en effet, d’une existence que je ne pouvais pas lui rendre agréable ? Si, comme il est à craindre, il s’était repris d’affection pour moi, nous aurions été bien malheureux !
— Il avait encore quelques autres consolations en ce monde, pensa madame Avérief en se rappelant les endroits que le prince aimait à fréquenter de son vivant. – Dieu fait bien ce qu’il fait, répondit-elle tout haut : il en a ordonné pour le mieux. Vous êtes jeune et la vie est longue ; vous avez le droit d’être heureuse, puisque vous n’avez jamais manqué à vos devoirs.
À force de le lui répéter, elle finit par convaincre Marthe, qui retrouva peu à peu la santé. Le nom de Michel ne venait pas encore à ses lèvres, mais il était souvent au fond de son âme. Quand elle l’y surprenait, il est vrai, elle l’en chassait bien vite, se reprochant de coupables pensées que son veuvage récent devait lui interdire. Mais il lui semblait parfois que là-bas, au bout d’une route longue et poudreuse, elle voyait s’ouvrir une oasis pleine de tendre verdure et d’eaux courantes. Elle fermait les yeux pour ne pas la voir, et la fraîcheur lointaine pénétrait malgré elle ses membres fatigués. Elle rouvrait les yeux, et l’oasis était déjà plus proche : elle avait cheminé sans le savoir.
Un jour vint où elle s’aperçut que sa pensée remontait, plus volontiers qu’à tout autre temps, à l’hiver qui avait précédé son mariage. Ce jour-là, elle ne s’interrogea pas. À l’aide du souvenir, elle reconstitua l’ancien salon grenat, et ce fut là désormais qu’elle passa ses heures de solitude. Michel, invisible, muet, dont elle voulait ignorer la présence, lui tenait cependant compagnie.
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