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Chapitre 34

Paul Avérief avait eu raison de douter, Michel n’était pas mort. Bloqué sur le rocher lors de l’incendie, il était resté six heures avec la femme qu’il avait voulu sauver et qui n’était qu’une humble servante, laide et vieillie par le travail. Les montagnards, en venant visiter les ruines de l’aoul, mirent un terme à leurs angoisses, mais ils emmenèrent Michel prisonnier. Pendant quinze jours le jeune homme chercha vainement une occasion de s’échapper : on le considérait comme un otage très présentable en cas d’échange de prisonniers. Sans armes d’ailleurs, sans son uniforme qu’on lui avait pris, il courait risque d’être fort maltraité des siens avant d’être reconnu. Cette considération ne l’arrêta pas, cependant, et il s’évada un beau soir, comme les troupes rentraient à l’aoul. On tira sur lui, bien entendu, et un tireur fort adroit lui fractura la clavicule, sans préjudice d’un bon nombre d’égratignures causées par des mains moins habiles.

Il arriva au quartier russe après de longs détours, inutiles et fatigants, en fort piteux état. La première sentinelle qu’il rencontra crut avoir gagné au moins ses galons en faisant sa capture. Traité comme espion et fort malmené, il finit par se faire reconnaître et fut réintégré immédiatement dans ses fonctions. Mais sa blessure lui donnait droit à un congé, et il se hâta de partir pour prouver aux siens que la nouvelle de sa mort était prématurée. En arrivant à la première poste, Michel s’empressa de dépouiller sa correspondance qui l’attendait depuis longtemps. La première lettre qu’il ouvrit, disons-le à la honte du sentiment fraternel, fut celle de madame Avérief, et les seuls mots qu’il s’en soit jamais rappelés étaient : – Marthe est veuve.

Michel étourdi, faible encore, regarda la date de la lettre, lut et relut ces trois mots, fourra tous ses papiers dans sa poche et courut se commander des chevaux de poste.

En revenant, il lut les autres lettres qui confirmaient la bienheureuse nouvelle. Bienheureuse, car il n’accorda pas une larme au prince, ni même un regret. L’homme est égoïste, disent les philosophes.

Le chemin lui parut long, – il l’est en effet. Les routes d’ailleurs sont excellentes à cette époque de l’année ; le soleil d’août n’avait rien d’effrayant pour le jeune officier, et les fractures de la clavicule ont cela de bon qu’elles ne vous empêchent pas de vaquer à vos affaires ; mais que de poteaux de verstes il vit défiler devant lui avant de pouvoir contempler l’architecture d’une gare de chemin de fer ! Heureusement les pensées les plus riantes lui tenaient compagnie.

Une seule chose l’inquiétait : la manière dont Marthe avait accueilli la nouvelle de sa mort. Il n’avait pas de nouvelles postérieures à la fin de mai ; un abîme le séparait du reste du monde. Que de fois il interrogea les journaux, craignant de trouver à la quatrième page un avis bordé de noir, encadrant le nom de sa bien-aimée !

Un soir, tout couvert de poussière, hâlé, roussi par la vie militaire et la fatigue, il arriva chez son frère.

Paul, saisi d’abord, manifesta sa joie par des extravagances peu dignes d’un homme posé. Il faisait à tout moment le tour de Michel, le tâtait et le secouait doucement pour s’assurer que c’était bien lui, en chair et en os, un peu endommagé, mais vivant.

Enfin il prit le parti de s’asseoir en face de son frère et se mit à le regarder comme s’il voulait l’absorber.

Après la première explosion de joie, Michel resta embarrassé, n’osant proférer la question qui lui brûlait les lèvres. Paul vint à son secours.

— Les Avérief et Milaguine sont à Tsarskoé-Sélo, dit-il.

Comme la question ne venait pas, il continua :

— La princesse les a quittés il y a une quinzaine de jours pour faire une tournée dans ses terres.

La figure de Michel s’allongea.

— Doit-elle être longtemps absente ?

— On n’en sait rien. À ce que j’ai cru comprendre, elle voyage pour se distraire.

— Se distraire ? répéta Michel.

— Oui. Depuis… – Paul hésita. – Depuis quelque temps, elle avait beaucoup changé…

— Après l’événement qui l’a rendue veuve ? insista Michel, qui attendait sans savoir quoi.

— Non ; depuis… enfin depuis qu’elle a appris, bien malgré nous, je t’assure, la fausse nouvelle de ta mort, acheva Paul, non sans se demander ce que son frère allait dire.

Michel garda le silence un moment, mais ses yeux soudain humectés, son sourire ému parlèrent éloquemment ; il tendit la main à son frère, et les deux mains se joignirent dans une longue étreinte.

— Elle n’est pas malade, cependant ? demanda le voyageur.

— Non, – c’est-à-dire, – non, elle n’est pas malade, mais elle se tue à trop penser et à trop souffrir.

— Où est-elle au juste ?

— C’est à madame Avérief qu’il faut demander cela, répondit Paul. Elle en sait plus long que qui que ce soit sur les pensées de la princesse aussi bien que sur ses actions.

— Tu la préviendras et j’irai la voir demain, dit Michel, s’apercevant soudain qu’il voyageait depuis un mois. Couche-moi quelque part, je n’en puis plus.

Pendant qu’on faisait un lit, Paul essaya de tirer de son frère quelques détails sur son séjour au Caucase, sur les événements qui avaient eu de si graves conséquences… il ne put rien obtenir.

— Vois-tu, lui répondit Michel, tout cela n’existe plus ; je ne sais même pas si c’est réellement arrivé ; au moment où ces choses se passaient, mon corps était là plus ou moins mécontent, mais mon âme était bien loin.

Il s’arrêta rêveur.

— Tout cela est maintenant confus comme un rêve. Peut-être m’en souviendrai-je plus tard. En tout cas, cela n’a aucune importance dans ma vie, et je ne tiens pas à en conserver la mémoire.

Le lendemain, Paul partit de bon matin pour Tsarskoé-Sélo, donnant rendez-vous à son frère pour trois heures de l’après-midi. Jusque-là, il aurait eu le temps de communiquer la grande nouvelle sans trop de surprise.

En effet, lorsqu’à l’heure dite Michel mit le pied sur la plate-forme, il y trouva Serge Avérief et sa jeune femme qui l’attendaient pleins d’une joyeuse impatience. Embrassé, questionné, il se tira d’affaire comme il put, jusqu’au logis peu distant de madame Avérief. Celle-ci l’attendait dans son salon, avec le clergé.

Les habitudes de toute sa vie lui faisaient attacher le plus grand respect à la bénédiction de la croix dans toutes les circonstances solennelles. Ce fut donc au milieu des chants de l’église que Michel franchit le seuil de cette maison qui l’avait cru perdu. La gravité religieuse de cet accueil tempera ce que les sentiments humains de joie aussi bien que de surprise auraient pu avoir de trop aigu pour les assistants.

Lorsque le dernier chant d’actions de grâces se fut éteint au milieu de la fumée de l’encens, madame Avérief tendit les bras à son neveu.

— Mon fils était perdu et je l’ai retrouvé, dit-elle avec l’Écriture. La guerre m’a donc rendu un des miens ? Que Dieu soit loué !

Appuyée au bras de Michel, elle revint dans sa chambre, dont l’ombre et la fraîcheur calmèrent bientôt son agitation. Serge et Nastia, toujours blottis l’un contre l’autre, regardaient leur cousin sans se lasser de cette contemplation. De tous, le pauvre M. Milaguine fut celui qui eut le plus de peine à se faire à l’idée de voir Michel vivant. Plus d’une fois il combattit de vagues idées de troc d’enfant, de supposition de personne qui lui venaient à l’esprit, vieux reste des romans qui avaient charmé son adolescence. À la fin cependant, ses doutes s’évanouirent et son accueil redevint aussi cordial que jamais.

Lorsqu’on eut bien interrogé Michel sur tout ce qui le concernait, il se fit un temps d’arrêt et tout le monde désorienté garda le silence. Il semblait qu’on n’avait plus rien à se dire. À ce moment, madame Avérief annonça qu’elle avait à parler d’affaires particulières avec le jeune homme, et chacun se retira. Il était temps : la contrainte que Michel s’imposait depuis deux heures avait tiré ses traits et assourdi le son de sa voix.

— Matante, je vous en conjure, parlez-moi d’elle, dit-il aussitôt qu’ils furent seuls. Je ne puis plus attendre.

D’un mot, madame Avérief calma son angoisse.

— Elle vous aime, répondit-elle. Michel couvrait ses mains de baisers…

— Patience, ajouta la vieille femme en souriant, vous la verrez bientôt.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas au juste, mais nous lui écrirons et dans un mois elle sera ici.

— Un mois, s’écria le jeune homme, mais c’est l’éternité. Un mois, autant dire vingt ans !

— À moins cependant que vous n’alliez la chercher…

— Certainement j’irai la chercher, et je la trouverai si vous m’indiquez seulement le coin du monde où elle se trouve.

— Nous en parlerons tout à l’heure, dit la tante. Moi aussi, j’ai bien des événements à vous raconter. Et d’abord, savez-vous que Pauline est morte ?

— Pauline ? Je ne savais pas ! Comment est-ce arrivé ?

Madame Avérief raconta à Michel ce qui s’était passé à la campagne depuis l’arrivée des époux jusqu’à la catastrophe.

— Mais, dit-elle en terminant, ce qui a le plus frappé Marthe, c’est une découverte qu’elle a faite en cherchant dans les effets de Pauline quelque indication d’adresse pour faire part de ce… cet accident à sa famille. Dans un coffret qui contenait des papiers et quelques bijoux, Marthe a trouvé un petit bouquet de fleurs d’oranger desséchées et une lettre de vous, datée de Menton et adressée à M. Milaguine…

— Ma lettre et mon bouquet ! s’écria Avérief. Ah ! la misérable !…

— Elle n’est plus, dit doucement la vieille dame. Que Dieu lui pardonne !

Michel baissa la tête, mais sans éprouver le désir de se joindre à ce vœu.

— Et maintenant, quels sont vos projets ? dit madame Avérief après un silence.

— Pouvez-vous me le demander ! Depuis que ces trois mots : « Marthe est veuve » m’ont ouvert le ciel, je n’ai eu qu’une idée, revenir, la prendre dans mes bras et l’emporter si loin qu’on ne puisse plus me l’arracher.

— Vous l’épouserez bien un peu, préalablement, fit la tante en souriant de sa véhémence.

Michel se mit à rire.

— Bien entendu. Eh bien, je vais la demander tout de suite à M. Milaguine ; de peur que quelque malheur ne se mette encore une fois entre la coupe et mes lèvres.

— Tout de suite, comme cela ? Y pensez-vous ! Le digne homme est capable d’en avoir une attaque d’apoplexie.

— Il a bien survécu à la demande de Serge, répondit gaiement Michel ; je le crois désormais bronzé.

— Et quand il aura consenti ?

— Vous m’avez dit d’aller chercher Marthe, j’irai et je vous la ramènerai.

— Mais vous ne pouvez pas vous marier tout de suite : la loi d’abord, et puis les convenances…

— Ma tante, répondit gravement Michel, je ne demande pas à épouser Marthe tout de suite, puisque, vous l’avez dit, la loi et les convenances s’y opposent ; mais je déclare que, si on veut m’empêcher de m’attacher à elle pour ne plus la perdre de vue jusqu’au jour où elle deviendra ma femme, je repars immédiatement pour le Caucase et je n’en reviens, – si j’en reviens, – que le jour où toutes les circonstances réunies me permettront de réclamer la main de ma femme.

Madame Avérief le regarda et vit que cette décision était irrévocable.

— Comme vous voudrez, dit-elle. Certainement, pareille chose ne s’est jamais faite, mais il est écrit que chez nous on ne se mariera jamais comme chez les autres !

— Voudrez-vous, ma tante, soutenir ma demande auprès de M. Milaguine ?

— Je crois qu’il aura d’abord quelque peine à comprendre ce que vous voulez de lui, mais c’est une raison de plus pour que je sois présente, dit la vieille dame, non sans un grain de malice.

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