III
En morale comme en toilette le dehors, l’extérieur, ce qui se voit, tout est là, et il n’y a rien de plus. Grattez cette écorce, vous trouverez la moisissure; levez ces oripeaux de velours et de soie, vous avez le haillon. Voici sur cette gorge de superbes dentelles, écartez-les, la chemise est sale. Troussez cette jupe festonnée de guipure, le jupon est crotté. Et dans certaines classes, tous se ressemblent, hommes, femmes, fillettes et garçonnets; les bébés seuls sont mieux tenus qu’ailleurs. Qu’ai-je dit? Tous! C’est tout qu’il faut mettre à la place, car tout est marqué à ce cachet: «Paraître». Le dessus, le dessus! Qu’importe le dessous!
Voyez sur cette table, ces riches albums dorés sur tranche avec une couverture de nacre, d’ivoire sculpté ou d’or. Ils valent assurément dix louis. Prenez-les. L’illusion cesse. Le dessous non exposé est en vulgaire maroquin, le papier de qualité inférieure. Un côté seul a demandé le travail de l’artiste, celui qui paraît. Ce que vous estimiez deux cents francs, regardé à l’envers, ne vaut plus cent sous.
A la fenêtre du rez-de-chaussée des petites maisons bourgeoises, l’objet le plus beau de la chambre est en vue, sur un guéridon. C’est une luxueuse bible de famille, un vase, une statuette, une pendule dont le cadran fait face à la rue.
Dans les pauvres familles d’artisans, on étale jusqu’à des jouets, cadeaux de quelque parrain ou d’une tante aisée: navires, arches de Noé, poupées, chalets suisses sont offerts à l’admiration publique. Huit jours avant Christmas, tout ménage à enfants expose vaniteusement à sa fenêtre son arbre de Noël.
Il semble que chacun s’efforce d’exciter l’attention du passant et l’envie du voisin: «Regardez comme je suis riche et comme nous faisons bien les choses ici.» De même, la conduite extérieure crie à tous: «Voyez comme je suis vertueux.»
Richesse ou du moins aisance et vertu, deux conditions de la respectabilité.
«La position sociale d’un Anglais dépend beaucoup du nombre de domestiques qu’il a, et il ne lui est pas possible de jouir d’une considération exempte de toute équivoque, sans un établissement complet. Il n’est pas rare de voir, surtout dans le Nord, des Squires entretenir douze à quinze domestiques; je connais quelques maisons où il y en a trente, et tous les soirs à la prière vous pouvez admirer une véritable congrégation de servantes et de laquais. Il y a une maison dans le Yorkshire où, lorsque la famille est at home, on ne compte pas moins de cent domestiques. Utiles ou non, ils sont considérés nécessaires à la dignité, et comme dans de telles matières tout dépend de l’opinion, ils sont nécessaires. En France, personne ne s’inquiète du nombre de servantes que vous avez[5].»
[5] Philip. G. Hamerton (Round my house.)
L’écrivain anglais, dont je viens de traduire ces lignes, cite avec stupéfaction un conseiller général, officier de la Légion d’honneur qu’il a connu en France, et qui jouissait d’une grande considération et d’une grande influence dans son département. «Imaginez-vous, s’écrie-t-il, qu’il n’avait qu’un jardinier, un domestique et une unique servante!!! En Angleterre, un tel homme ne pourrait aspirer à aucune position politique: il serait méprisé dans sa propre paroisse. Il ne serait personne.»
Passons à l’étalage de morale.
Une après-midi, dans une des ruelles de Drury Lane, une belle grosse Irlandaise, ivre de colère et de gin, troussée jusqu’aux hanches, montrait son derrière, en signe de mépris, à une Anglaise laide et maigre, à la grande joie de la foule généralement peu choisie de ce quartier de Saint-Patrick.
Un clergyman de la haute Église, aussi raide et gourmé qu’un clergyman puisse l’être, passait juste à temps pour être témoin du spectacle. Il détourna pudiquement la tête, mais pas assez vite au gré d’une jeune dame qui marchait à côté de lui.
--Aoh! Shocking! Disgusting! fit-elle. Vous avez vu, Harry? J’en suis suffoquée.
--Je n’ai rien vu... qu’une femme ivre, chose commune dans cette paroisse de papistes.
--Oh! Harry, la partie objectionnable de son corps était sans costume.
--Voudriez-vous dire qu’il n’était pas même couvert du vêtement de nuit?
--Oui, Harry. Imaginez-vous cela? Est-ce possible?
--Je ne l’ai pas vu, répliqua sévèrement le clerc des ordres sacrés. Je ne dois pas l’avoir vu. Ni vous non plus, ma chère, vous ne pouvez, vous ne devez pas l’avoir vu. Ce serait impropre.
Tel est le fond de la moralité anglaise. Ne pas parler de choses impropres, les faire sans avoir l’air d’y toucher, et surtout ne rien voir.
Dépourvu, je l’ai confessé déjà, de ces respectables scrupules, je vais continuer en immoral foreigner à dérouler devant le lecteur certains dessous de la pudique Albion.