Scène II.
Un banc devant un cabaret.
Le chevalier ULADISLAS et ROSEMBERG, assis.
ROSEMBERG.
Je ne connais rien de plus agréable, après qu’on a bien dîné, que de s’asseoir en plein air, avec des personnes d’esprit, et de causer librement des femmes sur un ton convenable.
LE CHEVALIER.
Vous allez à la cour du roi de Hongrie ?
ROSEMBERG.
Oui, seigneur ; c’est mon début.
LE CHEVALIER.
Ne doutez pas du succès, et vous en aurez. Pendant la dernière guerre que nous fîmes contre les Turcs, sous le vaïvode de Transilvanie, je rencontrai un soir, dans une forêt profonde, une jeune fille égarée.
ROSEMBERG.
Quel était le nom de la forêt ?
LE CHEVALIER.
C’était une certaine forêt sur les bords de la mer Caspienne.
ROSEMBERG.
Je ne la connais pas, même par les livres.
LE CHEVALIER.
Cette pauvre fille était attaquée par trois brigands couverts de fer depuis les pieds jusqu’à la tête, et montés sur des chevaux excellens.
ROSEMBERG.
Àquel point vos paroles m’intéressent ! Je suis tout oreilles.
LE CHEVALIER.
Je mis pied à terre, et, tirant mon épée, je leur ordonnai de s’éloigner. Permettez-moi de ne pas faire mon éloge ; vous comprenez que je fus forcé de les tuer tous les trois. Après un combat des plus sanglans…
ROSEMBERG.
Reçûtes-vous quelque blessure ?
LE CHEVALIER.
L’un d’eux seulement faillit me percer de sa lance ; mais l’ayant évitée, je lui déchargeai sur la tête un coup d’épée si violent, qu’il tomba raide mort. M’approchant aussitôt de la jeune fille, je reconnus en elle une princesse qu’il m’est impossible de vous nommer.
ROSEMBERG.
Je comprends vos raisons, et me garderai bien d’insister ; la discrétion est un principe pour tout homme qui sait son monde.
LE CHEVALIER.
De quelles faveurs elle m’honora, je ne vous le dirai pas davantage. Je la reconduisis chez elle, et elle m’accorda un rendez-vous pour le lendemain ; mais le roi son père l’ayant promise en mariage au pacha de Caramanie, il était fort difficile que nous pussions nous voir en secret. Indépendamment de soixante eunuques qui veillaient jour et nuit sur elle, on l’avait confiée depuis son enfance à la garde d’un géant nommé Molock.
ROSEMBERG.
Garçon ! apportez-moi une autre bouteille.
LE CHEVALIER.
Vous concevez quelle entreprise ! pénétrer dans un château inaccessible, construit sur un rocher battu par les flots, et entouré d’une pareille garde. Voici, seigneur étudiant, ce que j’imaginai ; prêtez-moi, je vous prie, votre attention.
ROSEMBERG.
Sainte Vierge ! le feu me monte à la tête !
LE CHEVALIER.
Je pris une barque, et gagnai le large. Là, m’étant précipité dans les flots, au moyen de certain talisman que m’avait donné un sorcier bohémien de mes amis, je fus rejeté sur le rivage, semblable en tout à un noyé ; c’était à l’heure où le géant Molock faisait sa ronde autour des remparts ; il me trouva étendu sur le sable, et me transporta dans son lit.
ROSEMBERG.
Je devine déjà ; c’est admirable.
LE CHEVALIER.
On me prodigua des secours ; quant à moi, les yeux à demi fermés, je n’attendais que le moment où je serais seul avec le géant. Aussitôt, me jetant sur lui, je le saisis par la jambe droite, et le lançai dans la mer.
ROSEMBERG.
Je frissonne ; le cœur me bat.
LE CHEVALIER.
J’avoue que je courus quelque danger ; car, au bruit de sa chute, les soixante eunuques accoururent le sabre à la main ; mais j’avais eu le temps de me rejeter sur le lit, et paraissais profondément endormi. Loin de concevoir aucun soupçon, ils me laissèrent dans la chambre avec une des femmes de la princesse pour me veiller. Alors, tirant de mon sein une fiole et un poignard, j’ordonnai à cette femme de me suivre, dans le temps que les eunuques étaient tous à souper. Prenez ce breuvage, lui dis-je, et mêlez-le adroitement dans leur vin, sinon, je vous poignarde tout-à-l’heure. Elle m’obéit sans oser dire un mot, et bientôt les eunuques s’étant assoupis par l’effet du breuvage, je demeurai maître du château. Je m’en fus droit à l’appartement des femmes ; je les trouvai prêtes à se mettre au lit, mais ne voulant leur faire aucun mal, je me contentai de les enfermer dans leurs chambres, et d’en prendre sur moi les clés qui étaient au nombre de six vingt. Alors, toutes les difficultés étant levées, je me rendis chez la princesse ; à peine au seuil de sa porte, je mis un genou en terre : Reine de mon cœur, lui dis-je avec le ton du plus profond respect… mais pardonnez, seigneur étudiant, je suis forcé de m’arrêter, la modestie m’en fait un devoir.
ROSEMBERG.
Non ! je le vois, vous l’avez possédée ! Ah ! qu’il me tarde d’être à la cour ! Mais ces breuvages inconnus, ces mystérieux talismans, où les trouverai-je, seigneur chevalier ?
LE CHEVALIER.
Cela est difficile, cependant je vous ferai une confidence ; tenez, si vous avez de l’argent, c’est le meilleur talisman que vous puissiez trouver.
ROSEMBERG.
Dieu merci, je n’en manque pas ; mon père est le plus riche seigneur du pays. La veille de mon départ, il m’a donné une bonne somme, et ma tante Béatrice, qui pleurait, m’a aussi glissé dans la main une jolie bourse qu’elle a brodée. Mes chevaux sont gras et bien nourris, mes valets bien vêtus, et je ne suis pas mal tourné.
LE CHEVALIER.
C’est à merveille, et il n’en faut pas davantage.
ROSEMBERG.
Le pire de l’affaire, c’est que je ne sais rien ; non, je ne puis rien retenir par cœur. Les mains me tremblent à propos de tout quand je parle aux femmes.
LE CHEVALIER.
Videz donc votre verre. Pour réussir dans le monde, seigneur étudiant, retenez bien ces trois maximes : voir, c’est savoir ; vouloir, c’est pouvoir ; oser, c’est avoir.
ROSEMBERG.
Il faut que je prenne cela par écrit. Les mots me paraissent hardis et sonores. J’avoue pourtant que je ne les comprends pas bien.
LE CHEVALIER.
Si vous voulez plaire aux femmes, affectez avec elles le plus profond respect dans les paroles ; traitez-les comme des divinités, et dites hautement aux autres hommes que de ces mêmes femmes vous n’en faites aucun cas, mais seulement d’une manière générale, et sans jamais médire d’une seule plutôt que du reste. Par là vous obtiendrez deux choses, d’être le bienvenu en public, et d’exciter la curiosité en particulier. Quand vous serez assis près d’une blonde pâle, sur le coin d’un sopha, et que vous la verrez s’appuyer mollement sur les coussins, tenez-vous à distance, jouez avec le coin de son écharpe, et dites-lui que vous avez un profond chagrin. Près d’une brune, si elle est vive et enjouée, prenez l’apparence d’un homme résolu ; parlez-lui à l’oreille, et si le bout de votre moustache vient à lui effleurer la joue, ce n’est pas un grand mal. À toutes, en général, dites qu’elles ont dans le cœur une perle enchâssée, et que tous les maux ne sont rien, si elles se laissent voir jusqu’à la cheville. Mais surtout que toutes vos pensées près d’elles ressemblent à ces valets insolens qui sont couverts de livrées splendides. Ne pensez qu’à rendre agréable et honorable la route que vous prenez ; pour ce qui est de votre but, elles le savent aussi bien que vous. Les hommes diront que vous êtes un libertin effronté ; les femmes auront soin de prouver le contraire ; en un mot, distinguez toujours scrupuleusement ces deux parts de la vie, la forme, et le fond des choses. Ainsi vous remplirez la première maxime : « voir, c’est savoir, » et vous passerez pour expérimenté.
ROSEMBERG.
Continuez, de grâce, je me sens tout autre, et je bénis en moi-même le hasard qui m’a fait vous rencontrer dans cette auberge.
LE CHEVALIER.
Quand une fois vous aurez bien prouvé aux femmes que vous les méprisez avec la plus grande politesse et un respect infini, attaquez les hommes. Je n’entends pas par là qu’il faille vous en prendre à eux, tout au contraire ; n’ayez jamais l’air de vous occuper ni de ce qu’ils disent ni de ce qu’ils font. Soyez toujours poli, mais paraissez indifférent ; ne vous échauffez jamais dans une discussion ; laissez à chacun ses idées, mais tenez-vous pour persuadé qu’il n’y a de bon que les vôtres. Faites-vous rare, on vous aimera ; c’est un proverbe des Turcs. Par là, vous gagnerez un grand avantage : à force de passer partout en silence et d’un air dégagé, on vous regardera quand vous passerez. Que votre mise, votre entourage annonce un luxe effréné ; attirez constamment les yeux. Que cette idée ne vous vienne jamais, de paraître douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute. Ne montrez pas en public la mesure de vos forces ; cela rend les gens tranquilles, fussiez-vous un Hercule. Enfin agissez-en ni plus ni moins que si le soleil et les étoiles vous appartenaient en bien propre, et que la fée Morgane vous eût tenu sur les fonts baptismaux. De cette façon, vous remplirez la seconde maxime : « vouloir, c’est pouvoir, » et vous passerez pour redoutable.
ROSEMBERG.
Que je vais m’amuser à la cour, et la belle chose que d’être un grand seigneur !
LE CHEVALIER.
Une fois agréé des femmes et admiré des hommes, seigneur étudiant, pensez à vous si vous levez le bras. Que votre premier coup d’épée donne la mort ; que votre premier désir donne l’amour. La vie est une pantomime terrible, et le geste n’a rien à faire ni avec la pensée ni avec la parole. Si la parole vous a fait aimer, si la pensée vous a fait craindre, que le geste n’en sache rien. Soyez alors vous-même. Frappez comme la flèche ; que le monde disparaisse à vos yeux ; que l’étincelle de vie que vous avez reçue de Dieu s’isole, et devienne un Dieu elle-même. Que votre volonté soit comme l’œil du linx, comme le museau de la fouine, comme la flèche du guerrier. Oubliez, quand vous agissez, qu’il y ait d’autres êtres sur la terre que vous et celui à qui vous avez affaire. Ainsi, après avoir coudoyé avec grâce la foule qui vous environne, lorsque vous serez arrivé au but, et que vous aurez réussi, vous pourrez y rentrer avec la même aisance, et vous promettre de nouveaux succès. C’est alors que vous recueillerez les fruits de la troisième maxime : « oser, c’est avoir, » et que vous serez réellement expérimenté, redoutable et puissant.
ROSEMBERG.
Ah ! seigneur Dieu ! si j’avais su cela plus tôt ! Vous me faites penser à un certain soir que j’étais assis dans la garenne avec ma tante Béatrice. Je sentais justement ce que vous dites là ; il me semblait que le monde disparaissait, et que nous étions tout seuls sous le ciel. Aussi je l’ai priée de rentrer au château ; il faisait noir comme dans un four.
LE CHEVALIER.
Vous me paraissez bien jeune encore, et vous cherchez fortune de bonne heure.
ROSEMBERG.
Il n’est jamais trop tôt, quand on se destine à la guerre. Je n’ai vu un Turc de ma vie ; il me semble qu’ils doivent ressembler à des bêtes sauvages.
LE CHEVALIER.
Je suis fâché que des affaires d’importance m’empêchent d’aller à la cour cette année ; j’aurais été curieux d’y voir vos débuts.
ROSEMBERG.
Pouvez-vous croire que j’oublie cette rencontre ? C’est le ciel qui m’a conduit sur cette route ; une auberge si incommode ! des draps humides, et pas de rideaux ! Je n’y serais pas resté une heure, si je ne vous avais trouvé.
LE CHEVALIER.
Que voulez-vous ? Il faut s’habituer à tout.
ROSEMBERG.
Oh ! certainement ; ma tante Béatrice serait bien inquiète si elle me savait dans une mauvaise auberge. Mais nous autres garçons, nous ne faisons pas attention à toutes ces misères. Que Dieu vous protège, cher seigneur ! Mes chevaux sont prêts, et je vous quitte.
LE CHEVALIER.
Au revoir ; ne m’oubliez pas. Si vous avez jamais affaire au vaïvode, c’est mon proche parent, et je me souviendrai de vous.
ROSEMBERG.
Je vous suis tout dévoué de même.
(Ils sortent.)