L’ALBATROS
Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.
La notation phonétique s’adresse à l’ouïe; l’orthographe parle autant à la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes: il n’est pas destiné qu’à figurer des sons.
Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend, phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après tant de siècles de civilisation, est surtout écrite; elle doit, non pas seulement être entendue, mais bien vue, lue; il est juste et nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos ancêtres, un vêtement--modifié sans doute et modifiable--de leur âme. On peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque sorte.
L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner, par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie: «femme», toute la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons vus dans les musées, portaient sur leurs cadres: la «femme» à l’éventail, la «femme» au miroir. On a écrit des volumes et des millions de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos yeux, ait une certaine signification propre à la France, une signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des années d’efforts enfin, le signe femme nous dispose à présent, par son seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien faudrait-il de temps pour que fame nous touchât autant et de la même manière? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien de la race... Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques paléographes, ce mot-là ne sera pas né.
Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer, comme «paon, loup, cerf, désarroi, vaudeville». Évidemment, on prononce «pan, lou, cer, désaroi, vaudevile...» Mais, regardez ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules sans queues et de coqs écrêtés? Éveillent-ils sur le papier les mêmes images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais?
C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même--si l’on peut risquer ce paradoxe--à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce le mot femme, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et non le signe imprimé; s’il parle d’un coteau, l’on imagine un monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la coupe... Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire, vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui vous avait plu, une «fame» et un «cotau», bientôt même un «cotô»[5].
[5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des langueurs et des résignations. «Bien entendu, accordent-ils en souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre une orthographe! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses couleurs léguées par nos ancêtres...» Ainsi devaient se lamenter doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux monde gallo-romain, les derniers patriciens... En vérité, nos simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour prendre coquettement une attitude? On n’ose croire à tant de perversité.
Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir l’orthographe: c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité d’autres? Car la notation aurait pour effet de multiplier les homophones. On obtiendrait pan (paon) et pan (pan de mur), guère et guère (guerre), vile (féminin de vil) et vile (ville), ni et ni (nid), doit (de devoir) et doit (doigt), crois (de croire) et crois (croix), etc. M. Paul Meyer (Pour la simplification de notre orthographe, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français: masse (d’armes) et masse (des adhérents), manne (panier) et manne (du ciel), grève (des forgerons) et grève (sablonneuse), bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des: sale et sale (salle), cors (pluriel de cor) et cors (corps), pous (poux) et pous (pouls), etc., etc.? Plus une langue est claire aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns; que ce soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre, comme on a répandu le piano ou le solfège: personne ne saurait blâmer ce besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le téléphone a simplifié la besogne de correspondance; toutefois les «écritures» restent toujours la condition indispensable de la correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains d’une même génération; l’orthographe doit demeurer les «écritures» entre les générations successives.
Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à l’océan je ne sais plus quel roi barbare: «Ici, monstre, tu t’arrêteras. Je te défends d’aller plus loin...» L’océan jeta sa plus grosse vague contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret: «Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme...» Peine perdue! Les phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront: «Va-t-on rester en chemin? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison, point de salut!» Et les réformistes modérés se trouveront débordés, submergés; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes.
Puis, s’en tiendra-t-on seulement là? Il faudra bien aussi que la syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que ce scandale de l’imparfait du subjonctif? «Que vouliez-vous qu’il fît contre trois?--Qu’il mourût!» Ce temps de verbe est ridicule, et tombe heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains «art nouveau» le fuient comme la peste. Et même aussi le subjonctif. «Je souhaite qu’il aille!...» Ne peut-on dire: «Je souhaite qu’il va?...» Nous n’avons pas plus besoin de cet «aille» que du deuxième t de «battu». Ainsi, par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve heureusement assuré[6].
[6] Dans la section philologique du Congrès pour l’extension et la culture de la langue française de l’Exposition de Liège, cette question se trouve déjà inscrite au programme d’études: «Y a-t-il lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse plus précise de cet usage?».
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Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur l’autorité de la science; ils font appel aussi à l’autorité publique: après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates, aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en ses épîtres au Grand Roi. La Lettre ouverte sur la Réforme de l’Orthographe, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de l’Instruction Publique, débute par ces mots:
MONSIEUR LE MINISTRE,
«J’avais écrit dans mon Histoire de la langue française une phrase que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire»...
«Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de préparer la réforme de l’orthographe.»
Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues, Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant, Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du socialisme grammatical»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à examiner cet argument d’ordre tout politique.»
[7] M. Louis Havet écrit (Revue Bleue, 21 mars 1905): «On veille à ce que [l’enfant] n’écrive pas vitier, du latin vitium, comme initier, du latin initium. Ce serait une faute, on n’ose pas dire un péché.» Que vient faire là cette insinuation anticléricale? C’est du journalisme.
Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue», alors que des études scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments d’ordre politique.»
Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières conséquences:
«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas ce ministre qui a nommé cette commission,--s’accordent avec nous sur ce principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les entoure».
Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’Aurore auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.
D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention. De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes, et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu spontanément plus rationnel.
Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux? Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il simplifiera?»
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M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une simplification? Il est assurément dans notre orthographe des chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement, ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques qui semblent les décider.
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«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’école d’en face ne l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un des siens, un homme dit bien élevé.
Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant, l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens qui sauront écrire: le mandarinat.»
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Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple, le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style, d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que noble chroniqueur qui signe Gyp?
Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille, les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de son dictionnaire, et tout est réglé.
Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.
Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.
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Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire. Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour, il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où précisément les difficultés orthographiques passent pour extraordinaires.
S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français, sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.
Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout des exemples, et la nouvelle.
Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré, en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères. L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et, quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace.
[8] La Revue Bleue, ayant pris l’initiative d’une pétition publique afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut, de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié dans la Revue des Idées (15 janvier 1905) une très persuasive étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu, d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé dans le Journal son opinion anti-réformiste.
[9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la Revue Bleue: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il faut lire les textes avec soin; et l’adverbe encore a un sens bien net en français.
Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10], tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les «dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine. La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple littéraire du monde, n’aurait plus de littérature!
[10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont, quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules des philologues:
Dès que vous vèrez que la tère Sera couverte, et qu’à leurs blés Les jens n’étant plus ocupés Feront aus oizillons la guère...
Je plie et ne rons pas...
Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus...
Les alouètes font leur ni...
Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je sais bien que, selon M. Louis Havet (Revue Bleue, 11 mars 1905), les «futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots d’y et d’h»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement, produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la «psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les h et les y. A chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.
Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la sorte si l’on venait nous dire: «Voyez, le peuple souffre. Les chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le Paris-Sport ou le Jockey, lit paisiblement des termes aussi barbares que «walk-over» ou «dead-heat», ne peut plus souffrir qu’on écrive fauvette, œuf ou général, mais exige «fauvète», «euf» et «jénéral». Et déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces graphies...» Oh! il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740 elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude; et un grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux lettrés.
Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il? Non. Les lettrés demandent-ils des libertés? Nullement. Ils s’unissent, au contraire, pour se protéger. Où donc est le péril? Où donc la nécessité de modifier quoi que ce soit? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits. Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques, puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en 1840, à briser les portails Empire: si bien que de certains châteaux il ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains. Garons-nous des savants. Au lieu de «mal de tête», plusieurs d’entre eux nous ont déjà donné «céphalalgie». D’autres voudraient maintenant «séfalaljie»... A quoi donc prétendront les troisièmes?
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Ce sont là--je ne le sais que trop--raisons de sentiment, de cœur, que la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur des Provinciales, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires, qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite:
«Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai un écrivain de mes amis.
«Eh bien!--me dit-il,--vous êtes décidé? Irez-vous jusqu’à biffer, pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le ph d’asphodèle, au risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne? Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du Figaro. L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non, comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien! ceux qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude. Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée? Au contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant sans règle dans le plein azur...»
Hélas, n’ayant pas, moi, «une longue habitude des graphies diverses», je fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis, car orthographe et épigraphe, pensais-je, doivent avoir quelque parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le Corpus Inscriptionum Semiticarum:
«--Lisez, me dit-il, lisez l’Histoire de l’Écriture de mon confrère Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient être, en effet, des épigraphistes: mais quand on a tâté de notre belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles. Allez,--ajouta-t-il en me poussant vers la porte,--allez acheter l’Histoire de l’Écriture de M. Philippe Berger.»
J’ai acheté cette Histoire, et je l’ai lue, car elle est lisible même pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient feuilleter; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans l’évolution de l’écriture; ces révolutionnaires, ces «socialistes grammaticaux» ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à l’encontre du progrès que les Hellènes, ces «libres-penseurs», avaient introduit en cette affaire.
Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se présentent comme le contre-pied de la notation phonétique: cette première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois cette écriture: l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde; tous les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux Phéniciens le système et les traits.
Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de l’hiéroglyphe à la sténographie: leur orthographe n’écrivait que les consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode sémitique, n’usèrent que de cette sténographie:
brsjt brh hlhjm ht hsmjm
est le début de la Bible; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage d’Eshmounazar, roi de Sidon:
bjrhblbsntgxzwhrbg
Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris seulement à lire et à écrire! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui «compliquèrent» cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la précision de l’écriture: prs, suivant l’orthographe sémitique, pouvant être aussi bien Paris que Perse.
Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner aussitôt ce qu’il faut lire, Perse ou Paris. Les Grecs en jugèrent autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat: s’il ne s’était pas trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que Jérusalem eut des rois appelés Dwd ou Slmn; mais nous serions incapables de dire si ces rois se nommaient Daoud ou Sliman, Douad ou Selamin, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de David et de Salomon. Il est des simplificateurs qui pensent à la diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible Ihvh, mais qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le nom pour que nous puissions le prononcer: un scribe du XVIe siècle après notre ère décida qu’il fallait prononcer Iehovah et, de fait, nous dîmes Iehovah, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec nous donnait Iahveh.
M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina «son système en sa simplicité redoutable»:
«Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le ministre nomme une commission composée de linguistes et de phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces personnes. La commission confronte les prononciations ainsi enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement, infailliblement, sert d’étalon.
Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’a grave, l’a moyen, l’a ouvert, l’a nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe absolu: un signe pour un son, un son pour un signe.»
Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien,--au contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle,--il faudrait savoir que d’autres peuples ont essayé de ce «système redoutable». En constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît le sens général, les noms propres et les formules habituelles à l’écrivain.
Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs:
«Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite il devient du devoir de l’État d’intervenir? L’État est, comme les artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre idiome, comme il fait la police des poids et mesures.
J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits et un pouvoir qu’il n’a pas; il n’est pas un apprenti dans l’étude des langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de la modifier «par voie administrative» ne parût une chose bouffonne, puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable. Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner.
Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une soumission apparente...
S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas.»
Est-il possible de mieux dire? mais est-il possible, par contre, de mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des générations présentes et passées crée cette règle traditionnelle, omnipotente, et admirable de l’usage?
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S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies, des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les, signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires; quelques années de libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet invincible bon sens; l’orthographe se régularisera et se réformera dès lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté.
L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette formule du regretté L. Duvau,--qui fut pourtant un éminent linguiste, lui aussi,--citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de marque: «Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être se rencontrer avec la vérité»[11].
[11] Mém. de la Société de linguistique de Paris, t. XIII, fasc. 4.
Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux, celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par la clarté. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le plus grand peuple «écrivain» du monde. Cramponnons-nous donc à nos ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il peut y avoir à ce que les candidats au Louvre et au Bon Marché commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un «badigeon tricolore»!
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