‹ La réforme intellectuelle et moraleChapitre 2 sur 18 · PREMIÈRE PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

LE MAL

Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire l’application d’une rigoureuse justice distributive s’imposent une tâche assez rude. Si, en beaucoup de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis d’un prompt châtiment, dans une foule de cas aussi nous voyons le monde régi par des jugements moins sévères; beaucoup de pays ont pu être faibles et corrompus impunément. C’est certainement un des signes de grandeur de la France que cela ne lui ait pas été permis. Énervée par la démocratie, démoralisée par sa prospérité même, la France a expié de la manière la plus cruelle ses années d’égarement. La raison de ce fait est dans l’importance même de la France et dans la noblesse de son passé. Il y a une justice pour elle; il ne lui est pas loisible de s’abandonner, de négliger sa vocation; il est évident que la Providence l’aime; car elle la châtie. Un pays qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne demande qu’à jouir tranquillement de ses richesses acquises. N’est pas médiocre qui veut. L’homme qui prostitue un grand nom, qui manque à une mission écrite dans sa nature, ne peut se permettre sans conséquence une foule de choses que l’on pardonne à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, ni grand devoir à remplir.

Pour voir en ces dernières années que l’état moral de la France était gravement atteint, il fallait quelque pénétration d’esprit, une certaine habitude des raisonnements politiques et historiques. Pour voir le mal aujourd’hui, il ne faut, hélas! que des yeux. L’édifice de nos chimères s’est effondré comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve. Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux, d’application, d’honnêteté, faiblesse de tête, incapacité de tenir à la fois beaucoup d’idées sous le regard, absence d’esprit scientifique, naïve et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé de notre histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, n’a pas rencontré une seule bonne chance. Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue d’incapacité. Cette instruction publique, fermée à tout progrès, est convaincue d’avoir laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la nullité. Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité des nations protestantes, est resté spectateur atterré d’une ruine qu’il avait en partie faite. Cette dynastie, dont les racines dans le pays semblaient si profondes, n’eut pas le 4 septembre un seul défenseur. Cette opposition, qui prétendait avoir dans ses recettes révolutionnaires des remèdes à tous les maux, s’est trouvée au bout de quelques jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce parti républicain, qui, plein des funestes erreurs qu’on répand depuis un demi-siècle sur l’histoire de la Révolution, s’est cru capable de répéter une partie qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par suite de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui, s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant ses rêves pour des réalités. Tout a croulé comme en une vision d’Apocalypse. La légende même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a été détruite par Napoléon III; celle de 1792 a reçu le coup de grâce de M. Gambetta; celle de la Terreur (car la Terreur même avait chez nous sa légende) a eu sa hideuse parodie dans la Commune; celle de Louis XIV ne sera plus ce qu’elle était depuis le jour où le descendant de l’électeur de Brandebourg a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des fêtes de Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir été prophète, quand il dit: Et nunc, reges, intelligite!

De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs difficile), ce sont les peuples qui doivent comprendre. Essayons, par une analyse aussi exacte que possible, de nous rendre compte du mal de la France, pour tâcher de découvrir le remède qu’il convient d’y appliquer. Les forces du malade sont très-grandes; ses ressources sont comme infinies; sa bonne volonté est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper; car tel régime étroitement conçu, tel remède appliqué hors de propos, révolterait le malade, le tuerait ou aggraverait son mal.

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