II
L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en répondant au besoin de réaction, d’ordre, de repos qui fut la conséquence de la révolution de 1848. Si l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, s’il se fût contenté de comprimer à l’intérieur toute idée, toute liberté politique, de développer les intérêts matériels, de s’appuyer sur un cléricalisme modéré et sans conviction, son règne et celui de sa dynastie eussent été assurés pour longtemps. Le pays s’enfonçait de plus en plus dans la vulgarité, oubliait sa vieille histoire; la nouvelle dynastie était fondée. La France telle que l’a faite le suffrage universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été transportés à la masse; or la masse est lourde, grossière, dominée par la vue la plus superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé; le paysan veut avant tout acheter de la terre, arrondir son champ. Parlez au paysan, au socialiste de l’Internationale, de la France, de son passé, de son génie, il ne comprendra pas un tel langage. L’honneur militaire, de ce point de vue borné, paraît une folie; le goût des grandes choses, la gloire de l’esprit sont des chimères; l’argent dépensé pour l’art et la science est de l’argent perdu, dépensé follement, pris dans la poche de gens qui se soucient aussi peu que possible d’art et de science. Voilà l’esprit provincial que l’empereur servit merveilleusement dans les premières années de son règne. S’il était resté le docile et aveugle serviteur de cette réaction mesquine, aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler. Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur limite en deux millions de voix tout au plus. Le chiffre des opposants augmentait chaque année; d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait jusqu’à devenir majorité. Erreur; ce chiffre eût rencontré un point d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. Disons-le, puisque nous avons la certitude que ces lignes ne seront lues que par des personnes intelligentes: un gouvernement qui aura pour unique désir de s’établir en France et de s’y éterniser aura désormais, je le crains, une voie bien simple à suivre: imiter le programme de Napoléon III, moins la guerre. De la sorte il amènera la France au degré d’abaissement où arrive toute société qui renonce aux hautes visées; mais il ne mourra qu’avec le pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent au courant de la destinée, sans jamais le contrarier.
Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était supérieur en un sens à la majorité du pays; il aimait le bien; il avait un goût, peu éclairé sans doute, réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A plusieurs égards, il était en totale dissonance avec ceux qui l’avaient nommé. Il rêvait la gloire militaire; le fantôme de Napoléon Ier le hantait. Cela est d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique pour la guerre, et qu’il savait que la France avait perdu à cet égard toutes ses qualités. Mais l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien que ses vues personnelles à cet égard étaient une sorte de nævus qu’il fallait cacher, que toujours, à l’époque de la fondation de son pouvoir, nous le voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il reconnaissait que c’était là le moyen de se rendre populaire. La guerre de Crimée ne fut acceptée dans l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée que quand on la vit tourner court et rester à mi-chemin.
Le plus simple bon sens commandait à l’empereur Napoléon III de ne jamais faire la guerre. La France, il le savait, ne la désirait en aucune sorte[5]. En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand effort militaire. Le roi Jean, Charles VII, François Ier et même Louis XIV traversèrent des situations aussi critiques que celle de Napoléon III après la capitulation de Sedan; ils ne furent pas pour cela renversés, ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, après la bataille d’Iéna, se trouva plus solide que jamais sur son trône; mais Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il était comme un joueur qui jouerait à la condition d’être fusillé s’il perd une partie. Un pays divisé sur les questions dynastiques doit renoncer à la guerre; car, au premier échec, cette cause de faiblesse apparaît, et fait de tout accident un cas mortel. L’homme qui a une blessure mal cicatrisée peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans qu’on s’aperçoive de son infirmité; mais tout exercice violent lui est interdit; à la première fatigue sa blessure se rouvre, et il tombe. On ne conçoit pas que Napoléon III se soit fait une si complète illusion sur la solidité de l’édifice qu’il avait fait lui-même d’argile. Comment ne vit-il pas qu’un tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et que le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement le faire crouler?
[5] Enquête des préfets. Journal des Débats, 3 et 4 octobre 1870.
La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc une aberration personnelle, l’explosion ou plutôt le retour offensif d’une idée depuis longtemps latente dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à laquelle il semble qu’il avait lui-même presque renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus complète trahison d’un État par son souverain, en prenant le mot trahison pour désigner l’acte du mandataire qui substitue sa volonté à celle du mandant. Est-ce à dire que le pays ne soit pas responsable de ce qui est arrivé? Hélas! nous ne pouvons le soutenir. Le pays a été coupable de s’être donné un gouvernement peu éclairé et surtout une chambre misérable, qui, avec une légèreté dépassant toute imagination, vota sur la parole d’un ministre la plus funeste des guerres. Le crime de la France fut celui d’un homme riche qui choisit un mauvais gérant de sa fortune, et lui donne une procuration illimitée; cet homme mérite d’être ruiné; mais on n’est pas juste si l’on prétend qu’il a fait lui-même les actes que son fondé de pouvoirs a faits sans lui et malgré lui.
Quiconque connaît la France, en effet, dans son ensemble et dans ses variétés provinciales, n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. La génération militaire, froissée par les défaites de 1814 et de 1815, avait à peu près disparu sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, mais souvent superficiel, raconta nos anciennes victoires d’un ton de triomphe qui souvent put blesser l’étranger; mais cette dissonance allait s’affaiblissant chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé depuis 1848. Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin non-seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme: je veux parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire; c’est presque la négation de la patrie; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver. Le paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert la voie de la richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription. Je parle par expérience. Je fis la campagne électorale de mai 1869 dans une circonscription toute rurale de Seine-et-Marne; je puis assurer que je ne trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne vie militaire du pays. Un gouvernement à bon marché, peu imposant, peu gênant, un honnête désir de liberté, une grande soif d’égalité, une totale indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de ne faire aucun sacrifice à des intérêts non palpables, voilà ce qui me parut l’esprit du paysan dans la partie de la France où le paysan est, comme on dit, le plus avancé.
Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces du vieil esprit qui se nourrit des souvenirs du premier empire. Le parti très peu nombreux qu’on peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait l’empereur de déplorables excitations. Le parti catholique, par ses lieux communs erronés sur la prétendue décadence des nations protestantes, cherchait aussi à rallumer un feu presque éteint. Mais cela ne touchait nullement le pays. L’expérience de 1870 l’a bien montré; l’annonce de la guerre fut accueillie avec consternation; les sottes rodomontades des journaux, les criailleries des gamins sur le boulevard sont des faits dont l’histoire n’aura de compte à tenir que pour montrer à quel point une bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais sentiments d’un pays. La guerre prouva jusqu’à l’évidence que nous n’avions plus nos anciennes facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner celui qui s’est fait une idée juste de la philosophie de notre histoire. La France du moyen âge est une construction germanique, élevée par une aristocratie militaire germanique avec des matériaux gallo-romains. Le travail séculaire de la France a consisté à expulser de son sein tous les éléments déposés par l’invasion germanique, jusqu’à la Révolution, qui a été la dernière convulsion de cet effort. L’esprit militaire de la France venait de ce qu’elle avait de germanique; en chassant violemment les éléments germaniques et en les remplaçant par une conception philosophique et égalitaire de la société, la France a rejeté du même coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit militaire. Elle est restée un pays riche, considérant la guerre comme une sotte carrière, très-peu rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays le plus pacifique du monde; toute son activité s’est tournée vers les problèmes sociaux, vers l’acquisition de la richesse et les progrès de l’industrie. Les classes éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de l’art, de la science, de la littérature, d’un luxe élégant; mais la carrière militaire a été abandonnée. Peu de familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives du commerce et de l’industrie une profession dont elles ne comprennent pas l’importance sociale. L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la jeunesse, jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le parti catholique aient commencé à la peupler, changement dont les conséquences n’ont pas encore eu le temps de se développer. Cette nation a été autrefois brillante et guerrière; mais elle l’a été par sélection, si j’ose le dire. Elle entretenait et produisait une noblesse admirable, pleine de bravoure et d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté un fond indistinct de médiocrité, sans originalité ni hardiesse, une roture ne comprenant ni le privilége de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi faite peut arriver au comble de la prospérité matérielle; elle n’a plus de rôle dans le monde, plus d’action à l’étranger. D’autre part, il est impossible de sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car on ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on l’endort; mais, tant qu’il règne, il oblige ceux qui relèvent de lui de pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver qu’on peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable en prenant son seul point d’appui dans l’opinion.
La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le mouvement général de toutes les nations de l’Europe, la Prusse et la Russie exceptées. M. Cobden, que je vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre nous avait devancés dans cette voie du matérialisme industriel et commercial; seulement, bien plus sages que nous, les Anglais surent faire marcher leur gouvernement d’accord avec la nation, tandis que notre maladresse a été telle, que le gouvernement de notre choix a pu nous engager malgré nous dans la guerre. Je ne sais si je me trompe; mais il y a une vue d’ethnographie historique qui s’impose de plus en plus à mon esprit. La similitude de l’Angleterre et de la France du Nord m’apparaît chaque jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et, si la France n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle d’activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires. Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques; l’action germanique, bien qu’elle ait été assez forte dans ces îles pour faire dominer un idiome germanique, n’a pas, en somme, été plus considérable sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble de la France. Comme la France, l’Angleterre me paraît en train d’expulser son élément germanique, cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la gouvernait du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. Que cette pacifique et toute chrétienne école d’économistes est loin de la passion des hommes de fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses! L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se produit depuis trente ans, n’est nullement germanique; on y sent l’esprit celtique, plus doux, plus sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent être pris d’une façon très-large; on peut dire cependant que ce qui reste encore d’esprit militaire dans le monde est un fait germanique. C’est probablement par la race germanique, en tant que féodale et militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, qui chez nous autres Celtes ne trouveraient pas facilement leur limite, arriveront à être domptés, et cela sera conforme aux précédents historiques; car un des traits de la race germanique a toujours été de faire marcher de pair l’idée de conquête et l’idée de garantie; en d’autres termes, de faire dominer le fait matériel et brutal de la propriété résultant de la conquête sur toutes les considérations des droits de l’homme et sur les théories abstraites de contrat social. La réponse à chaque progrès du socialisme pourra être de la sorte un progrès du germanisme, et on entrevoit le jour où tous les pays de socialisme seront gouvernés par des Allemands. L’invasion du IVe et du Ve siècle se fit par des raisons analogues, les pays romains étant devenus incapables de produire de bons gendarmes, de bons mainteneurs de propriété.
En réalité notre pays, surtout la province, allait vers une forme sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une analogie avec l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de choses tenues autrefois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative privée. Certes, on pouvait n’être pas le partisan d’un tel avenir; il était clair que la France en se développant dans ce sens resterait fort au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, de distinction, à ce vide que laisse toujours dans un pays l’absence de cour, de haute société, d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le feu de sa jeune croissance, par son patriotisme, par la confiance exagérée peut-être qu’elle a dans sa force, par la persuasion qu’elle travaille à la grande œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, par l’absence presque totale de germes socialistes, par la facilité avec laquelle la différence du riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans l’infini de l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, faisant son expérience, pour ainsi dire, en vase clos, à la fois trop pesante et trop légère, trop crédule et trop railleuse, la France n’aurait jamais été qu’une Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, peut-être plus semblable au Mexique ou à l’Amérique du Sud qu’aux États-Unis. La royauté conserve dans nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à garder; avec l’idée que j’ai de la vieille France et de son génie, j’appellerais cet adieu à la gloire et aux grandes choses: Finis Franciæ. Mais, en politique, il faut se garder de prendre ses sympathies pour ce qui doit être; ce qui réussit en ce monde est d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous autres idéalistes, et presque toujours nous sommes autorisés à conclure, de ce qu’une chose nous déplaît, qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant le moins possible de gouvernement central est le vœu universel de la province. L’antipathie qu’elle témoigne contre Paris n’est pas seulement la juste indignation contre les attentats d’une minorité factieuse; ce n’est pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris gouvernant que la France n’aime pas. Paris est pour la France synonyme d’exigences gênantes. C’est Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend pas. Le plus capable des administrateurs du dernier règne me disait, à propos des élections de 1869, que ce qui lui paraissait le plus compromis en France était le système de l’impôt, la province à chaque élection forçant ses élus à prendre des engagements, qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard dans une certaine mesure et dont l’accomplissement serait la destruction des finances de l’État. La première fois que je rencontrai Prevost-Paradol, au retour de sa campagne électorale dans la Loire-Inférieure, je lui demandai son impression dominante: «Nous verrons bientôt la fin de l’État,» me dit-il. C’est exactement ce que j’aurais répondu, s’il m’avait demandé mes impressions de Seine-et-Marne. Que le préfet se mêle d’aussi peu de choses que possible, que l’impôt et le service militaire soient aussi réduits que possible, et la province sera satisfaite. La plupart des gens n’y demandent guère qu’une seule chose, c’est qu’on les laisse tranquillement faire fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de l’avidité pour les places; dans les départements riches, les fonctions ne sont pas considérées et sont tenues pour un des emplois les moins avantageux qu’on ait à faire de son activité.
Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie provinciale. Un pareil esprit, on le voit, diffère sensiblement de l’esprit républicain; il peut s’accommoder de l’empire et de la royauté constitutionnelle aussi bien que de la république, et même mieux à quelques égards. Aussi indifférent à telle ou telle dynastie qu’à tout ce qui peut s’appeler gloire ou éclat, il préfère au fond avoir une dynastie, comme garantie d’ordre; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement de cette dynastie. C’est le pur matérialisme politique, l’antipode de la part d’idéalisme qui est l’âme des théories légitimistes et républicaines. Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité des Français, est trop superficiel, trop borné pour pouvoir conduire les destinées d’un pays. L’énorme sottise qu’il fit à son point de vue quand il prit en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses affaires, il la renouvellera vingt fois. Son sort est d’être dupe sans fin, car il est défendu à l’homme bassement intéressé d’être habile; la simple platitude bourgeoise ne peut susciter la quantité de dévouement nécessaire pour créer un ordre de choses et pour le maintenir.
Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique qu’une société n’a un droit plein à son patrimoine que tandis qu’elle peut le garantir. Dans un sens général, il n’est pas bon que celui qui possède soit incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel des chevaliers du moyen âge, la menace de l’homme armé venant présenter la bataille au propriétaire qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards légitime. Le droit du brave a fondé la propriété; l’homme d’épée est bien le créateur de toute richesse, puisqu’en défendant ce qu’il a conquis il assure le bien des personnes qui sont groupées sous sa protection. Disons au moins qu’un état comme celui qu’avait rêvé la bourgeoisie française, état où celui qui possédait et jouissait ne tenait pas réellement l’épée (par suite de la loi sur le remplacement) pour défendre sa propriété, constituait un véritable porte à faux d’architecture sociale. Une classe possédante qui vit dans une oisiveté relative, qui rend peu de services publics, et qui se montre néanmoins arrogante, comme si elle avait un droit de naissance à posséder et comme si les autres avaient par naissance le devoir de la défendre, une telle classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre société devient trop exclusivement une association de faibles; une telle société se défend mal; il lui est difficile de réaliser ce qui est le grand criterium du droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes de vivre ensemble et de se garantir mutuellement, je veux dire une puissante force armée. L’auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses armes que celui qui la crée par son travail. L’économie politique, uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n’a jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime que la constitution de l’armée moderne. Les ducs, les marquis, les comtes, étaient au fond les généraux, les colonels, les commandants d’une Landwehr, dont les appointements consistaient en terres et en droits seigneuriaux.