‹ La réforme intellectuelle et moraleChapitre 9 sur 18 · II

II

Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête citoyen parlât ainsi qu’il suit:

«La politique ne discute pas les solutions imaginaires. On ne change pas le caractère d’une nation. Il suffit que le plan de réforme que vous venez de tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer que ce ne sera pas celui de la France. Des réformes supposant que la France abjure ses préjugés démocratiques sont des réformes chimériques. La France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, doux, honnêtes, droits, gais, superficiels, pleins de bon cœur, de faible intelligence politique; elle conservera son administration médiocre, ses comités entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont les premiers du monde; elle s’enfoncera de plus en plus dans cette voie de matérialisme, de républicanisme vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, excepté la Prusse et la Russie, paraît se tourner. Cela veut-il dire qu’elle n’aura jamais sa revanche? C’est peut-être justement par là qu’elle l’aura. Sa revanche serait alors un jour d’avoir devancé le monde dans la route qui conduit à la fin de toute noblesse, de toute vertu. Pendant que les peuples germaniques et slaves conserveraient leurs illusions de jeunes races, nous leur resterions inférieurs; mais ces races vieilliront à leur tour; elles entreront dans la voie de toute chair. Cela ne se fera pas aussi vite que le croit l’école socialiste, toujours persuadée que les questions qui la préoccupent absorbent le monde au même degré. Les questions de rivalité entre les races et les nations paraissent devoir longtemps encore l’emporter sur les questions de salaire et de bien-être, dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler d’ancien monde; mais l’exemple de la France est contagieux. Il n’y a jamais eu de révolution française qui n’ait eu son contre-coup à l’étranger. La plus cruelle vengeance que la France pût tirer de l’orgueilleuse noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite serait de vivre en démocratie, de démontrer par le fait la possibilité de la république. Il ne faudrait peut-être pas beaucoup attendre pour que nous pussions dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe: Et tu vulneratus es sicut et nos; nostri similis effectus es!

«Que la France reste donc ce qu’elle est; qu’elle tienne sans défaillance le drapeau de libéralisme qui lui a fait un rôle depuis cent ans. Ce libéralisme est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison pour que le monde y vienne; car le monde va s’énervant et perdant de sa rigueur antique. La France en tout cas est plus sûre d’avoir sa revanche, si elle la doit à ses défauts, que si elle est réduite à l’attendre de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos ennemis peuvent être rassurés si le Français, pour reprendre sa place, doit préalablement devenir un Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la France, c’est un reste de force morale, de rudesse, de pesanteur et d’esprit d’abnégation qui s’est trouvé avoir encore résisté, sur un point perdu du monde, à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie française réussisse à constituer un état viable, et ce vieux levain aura bien vite disparu sous l’action du plus énergique dissolvant de toute vertu que le monde ait connu jusqu’ici.»

Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur le conseil de quelques hommes d’État qui la connaissent bien, d’ajourner les questions constitutionnelles et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut indiquer quelques réformes qui, en toute hypothèse, doivent être méditées.

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