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Chapitre 9

Cependant, Goatimou n’était pas resté inactif. En les appuyant contre le tronc des cyprès géants, il avait dressé avec l’aide de Bakaloo, qui lui apportait des matériaux, quatre paillotes de bambous, recouvertes de feuillage de palmier talipot. Elles étaient disposées presque en croix et Bakaloo, sur une litière qu’il s’était préparée lui-même, devait en occuper le centre. Moyennant les coussins du haoudah et les couvertures, ces cabanes furent presque confortables. Mais miss Emmy remarqua que Bakaloo, quoique très respecté par ses congénères, était un peu considéré comme un étranger, comme un ambassadeur en visite dans un royaume ennemi et qu’il n’était pas admis à participer aux secrets de la république. La nuit se passa dans un calme parfait. Le matin, miss Emmy, très triste mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, essaya une reconnaissance en compagnie de M. Montbrichard pour découvrir l’entrée du défilé par lequel ils avaient pénétré dans le pays des éléphants.

Vainement ils essayèrent de se faire suivre de Bakaloo ; il secouait la tête et gémissait comme s’il eût voulu dire qu’il ne fallait pas lui en demander davantage.

— Il est certain, dit M. Montbrichard, que Bakaloo joue ici le rôle d’un diplomate dans une capitale étrangère. Il nous couvre de sa protection, mais il ne peut s’abaisser ni au rôle de complice de notre évasion, ni à celui d’espion : il enfreindrait les lois du code éléphantin.

Miss Emmy et le vieux savant parcoururent environ deux milles anglais en se guidant sur leurs souvenirs et surtout en suivant la trace de l’éléphant boiteux, dont les pas leur servaient de fil d’Ariane parmi les milliers d’empreintes gravées sur le sol. Ils étaient parvenus à l’orée d’un petit bois de pins qu’ils reconnaissaient parfaitement pour l’avoir traversé la veille, lorsque deux vieux éléphants, le poil blanc, leur barrèrent la route.

— Nous sommes prisonniers ! s’écria miss Emmy.

— Ce n’est pas encore certain, et quoi qu’il en soit, faisons un circuit et tâchons de trouver une autre issue.

Ils côtoyèrent le flanc de la montagne pendant longtemps, mais chaque fois qu’ils voulaient franchir certaines limites ils trouvaient toujours des éléphants qui les arrêtaient. Ils revinrent à la grande esplanade, près des cyprès géants où ils avaient établi leur campement. Sur une table improvisée avec des tréteaux de bambous, Kate et Goatimou mettaient le couvert. Près d’eux, Bakaloo mangeait de petites bottes de verdure en compagnie des deux éléphants blessés la veille. Ceux-ci n’eurent pas plus tôt aperçu M. Montbrichard qu’ils coururent à lui avec de grandes démonstrations de joie. Ils l’enlacèrent de leur trompe, le placèrent sur leur dos pour le déposer ensuite à terre. Enfin ils se livrèrent à mille exercices folâtres qui arrachèrent un sourire à miss Emmy et montrèrent une fois de plus au vieux savant que la popularité comme la gloire a ses inconvénients. Miss Emmy avait d’abord espéré que sa captivité ne se prolongerait pas, mais elle s’aperçut bien vite que toute évasion était impossible.

Le pays occupé par les éléphants avait plus de vingt lieues carrées d’étendue. C’était un site admirable, où tout semblait avoir été disposé à souhait par la nature pour la tranquillité. De l’ombrage, des eaux vives, de fraîches prairies tout émaillées de fleurs, des arbres fruitiers de toutes les espèces, depuis le bananier jusqu’à l’ananas et la sapotille. Il y avait même un endroit marécageux tout couvert de cannes à sucre.

C’était vraiment le paradis des éléphants.

M. Montbrichard, escorté de ses deux malades maintenant complètement guéris et qui ne le quittaient pas d’un instant ; miss Emmy, montée sur Bakaloo, qui maigrissait et devenait triste depuis que ses maîtres étaient captifs, firent le tour de ce petit royaume frais et fleuri comme un Éden enchanté. La nature était encore telle qu’aux premiers jours du monde et souriait sous son manteau de feuillages avec une grâce virginale. Là, jamais la hache n’avait déshonoré les branches des arbres, jamais le soc de la charrue et la dent aiguë des herses n’avaient déchiré le sein de la vieille glèbe maternelle. Les oiseaux ne cherchaient point à prendre la fuite quand on s’approchait d’eux et les gazelles aux regards ingénus continuaient à brouter sans peur.

C’était l’empire de la tranquillité, de la quiétude et du repos le plus parfait. Les éléphants étaient chez eux et ils s’adonnaient sans contrainte à leur appétit et à leurs plaisirs. De tout jeunes étaient allaités par leurs mères ou essayaient leurs défenses naissantes contre l’écorce tendre des arbres. Mais le plus grand nombre, paresseusement étendus, semblaient plongés dans la méditation : l’éléphant est un animal qui réfléchit beaucoup. Dans un canton éloigné du centre, les plus vieux, les patriarches, pour ainsi dire, de la colonie se sont donné rendez-vous.

M. Montbrichard pensa avec raison que c’était là, en quelque sorte, leur Hôtel des Invalides ou leur maison de retraite. Il y en avait de plusieurs fois centenaires dont le pelage avait blanchi et s’était usé par places. Leurs défenses étaient devenues brunes et ils étaient tellement accablés par les ans qu’ils pouvaient à peine bouger. Mais avec une touchante sollicitude, des congénères plus jeunes et plus vigoureux plaçaient devant eux de jeunes pousses d’arbre, des bananes et d’autres aliments peu difficiles à mâcher.

Mais miss Emmy et M. Montbrichard n’avaient pas encore vu le plus intéressant.

Par une belle matinée, M. Montbrichard monta sur le dos d’un des éléphants qu’il avait guéris et que Goatimou avait surnommé Navaja, c’est-à-dire fleur de jasmin ; miss Emmy prit place sur Bakaloo avec ses serviteurs et ils se dirigèrent vers la partie nord du pays qu’ils n’avaient pas encore explorée et où ils espéraient trouver des issues moins bien gardées.

Maintenant tout le monde les connaissait dans la république des éléphants. Beaucoup les saluaient au passage d’un amical balancement de trompe ; d’autres les accueillaient d’un joyeux grognement. Et il n’était pas rare de voir des petits, tout mignons, à peine plus gros qu’un bœuf, tendre gentiment à M. Montbrichard leur patte, où s’était enfoncée une épine de cactus ou d’acacia.

La contrée que les captifs visitèrent ce jour-là était plus âpre, plus montueuse et plus triste que les autres régions. Après quelques heures de marche, ils se trouvèrent dans un site tout à fait nu et désolé. C’était une vallée au-dessus de laquelle surplombaient des masses de basalte noir, pareilles à d’interminables rangées de tuyaux d’orgue. Il n’y avait ni insecte ni un brin d’herbe. Aucun buisson venu d’une graine semée par les oiseaux n’avait accroché ses racines aux fentes de la pierre. Là régnaient sans partage le silence et la désolation.

— Ce paysage est bien mélancolique, dit miss Emmy. Mais peut-être est-ce par cette gorge sauvage que nous pourrons nous échapper.

— Soit, approuva M. Montbrichard. Pénétrons dans les entrailles de ce précipice à pic qui semble plonger dans les entrailles de la montagne.

Mais les éléphants qui depuis quelque temps déjà donnaient des signes d’appréhension se mirent à trembler et finirent par refuser nettement d’aller plus loin.

Devant cette attitude inexplicable, tout le monde descendit. Carabines et revolvers furent tirés du haoudah et la petite troupe s’engagea bravement dans la vallée sans que les éléphants fissent rien pour retenir leurs prisonniers. Ils ne voulaient pas avancer, mais ils n’empêchaient pas les autres de le faire.

— Peut-être Bakaloo et son ami Navaja se sont-ils décidés enfin à nous laisser fuir notre prison, dit miss Emmy.

— Je ne le crois pas, réplique M. Montbrichard. Ils auraient montré plus d’émotion en se séparant de nous, ou s’ils savaient que nous courons quelque danger.

Tout en parlant, on s’était avancé dans d’immenses corridors de basalte qui, tantôt s’élargissant brusquement, tantôt faisant un coude à angle droit, semblaient, par un caprice de la nature, disposés aussi tortueusement qu’un labyrinthe. À un détour inopiné, les voyageurs débouchèrent dans une profonde enceinte qui formait un ovale irrégulier. Le spectacle qu’ils aperçurent alors les cloua sur place de surprise et d’admiration.

Ils se trouvaient dans le cimetière des éléphants. Par centaines, par milliers, par millions s’entassaient des squelettes blancs comme la neige. Il y en avait de si anciens qu’ils tombaient en poussière ; d’autres, tout récents, étaient encore intacts et complets, nettoyés sans doute par le bec des innombrables vautours aux pieds jaunes, rangés en longues files sur les corniches du rocher.

En présence de cette nécropole immense, de cet horizon d’ossements qui couvraient plusieurs kilomètres, M. Montbrichard était devenu grave. Le vertige des siècles lui montait au cerveau.

— Il y a là, peut-être, murmura-t-il, en baissant la voix avec un respect involontaire, des morceaux d’ivoire contemporains du grand Bouddha. Peut-être que les éléphants qui portèrent Alexandre le Grand et le farouche Tamerlan à travers les peuples étaient descendus de cette vallée. Peut-être, eux aussi, sont-ils venus cacher leur vieillesse expirante loin des palais, dans ce coin paisible et triste, où depuis des siècles et des siècles leurs pères se sont retirés pour mourir.

Et comme miss Emmy sollicitait quelques explications :

— Jamais, continua-t-il, on ne trouve dans les bois ou dans les jungles le cadavre d’un éléphant. Quand un de ces animaux sent arriver ses derniers jours, il se traîne pour mourir jusqu’au lieu où blanchissent les os de ses ancêtres. Mais nous avons fait là une découverte magnifique. Il y a pour des millions d’ivoire dans ce cimetière. Il est certain pour moi que jamais aucun être humain n’a pénétré dans ce lieu.

— Quoi qu’il arrive, dit miss Emmy toute songeuse, je ne veux pas qu’on dérange le champ de repos de ces honnêtes animaux qui, tout en nous faisant prisonniers, nous ont si bien accueillis. Plus tard, je le sais, des tunnels éventreront la montagne et le sifflement des trains remplacera les paisibles barrissements. Une cohue d’aventuriers avides brûlera les beaux arbres, pillera le cimetière d’ivoire et rougira les gazons du sang de leurs seigneurs actuels assassinés, mais, au moins, que ce soit le plus tard possible.

La jeune fille se tut et demeura longtemps absorbée dans une rêveuse contemplation. À ses pieds, à demi enterrés dans la poussière d’ossements, elle voyait deux défenses gigantesques, grosses comme le corps d’un homme et longues à proportion et elle ne put s’empêcher de penser qu’elles avaient sans doute appartenu au mammouth, l’éléphant-primogénius, cet ancêtre vénérable des éléphants.

L’heure s’avançait, M. Montbrichard donna le signal du départ après avoir constaté que la crête du roc, haute de plus de deux mille pieds et absolument à pic, ne présentait aucune issue vers la fuite.

De monotones journées s’écoulèrent ; miss Emmy était désespérée, son sommeil était obsédé de sanglantes visions. Elle voyait son père et ses amis, l’armée anglaise tout entière égorgée par le cruel radjah Khanda-Saïb, et le traître Chapman revenir triomphant à Bénarès riche du salaire de ses crimes, et spontanément elle se jetait à genoux et priait.

Un dernier malheur devait l’accabler, lui enlever une des dernières consolations qui lui restassent.

M. Montbrichard avait l’habitude de faire seul en compagnie de Navaja, son éléphant à lui, de petites promenades d’herborisation, et chose singulière, quand ni miss Emmy, ni Bakaloo ne l’accompagnaient, le vieux savant n’était ni suivi ni arrêté par les autres éléphants. Les intelligents animaux avaient sans doute compris que sans miss Emmy et Bakaloo, le vieillard ne tenterait pas de s’échapper. Puis, ils avaient pour le savant qui les avait pansés un respect et une affection singuliers. M. Montbrichard résolut d’utiliser ces dispositions et de tenter de s’échapper avec miss Emmy et ses serviteurs, en laissant en otage Bakaloo qui, une fois seul, trouverait certainement le moyen de rejoindre sa maîtresse. Mais pour cela, il fallait procéder avec beaucoup d’habileté. La première chose à faire était de retourner et de reconnaître l’étroit défilé qui seul donnait accès dans le royaume des éléphants.

C’est par cette issue que, de temps à autre, quelque pachyderme dédaignant comme le pigeon de La Fontaine la sécurité de la forêt natale, s’échappait pour chercher aventure dans les jungles du monde extérieur où l’attendait la dent du tigre, la morsure des serpents, les flèches empoisonnées et les balles explosives des chasseurs. Beaucoup revenaient éclopés ou estropiés et, corrigés par cette leçon, ne se risquaient plus jamais au-dehors. Bien des fois, des chasseurs avaient essayé d’explorer la mystérieuse enceinte ; mais jamais aucun de ceux qui avaient tenté l’aventure n’était revenu. Tous avaient succombé, poignardés par des défenses aiguës ou éventrés sans pitié contre les rocs. Une nuit M. Montbrichard se leva, se fit hisser sur le dos de Navaja qu’il avait tout à fait apprivoisé et se dirigea vers le défilé de la montagne. Personne ne mit obstacle à sa route. Navaja guida docilement son maître à travers les gués, les landes et les abîmes et le ramena jusqu’au ravin même où avait eu lieu leur première rencontre, au bord de la petite rivière où les éléphants s’étaient arrêtés pour laver leurs blessures.

M. Montbrichard était enchanté. Il avait étudié soigneusement le chemin parcouru et il lui suffisait d’une chance heureuse pour réussir à délivrer miss Emmy. Un autre point dont il était aussi très satisfait, c’était de n’avoir rencontré nul obstacle à son voyage de découverte de la part de ses gardiens si méfiants d’ordinaire.

« Ils se relâchent de leur surveillance, songea-t-il. Ils ont vu que nous ne cherchions pas à nous enfuir et ils s’imaginent sans doute que nous avons pris notre parti de passer notre vie au milieu d’eux. »

Ici, M. Montbrichard interrompit brusquement son monologue.

Une série de coups de feu partis des arbres de la forêt se répercutaient au loin dans les échos de la montagne. Embusqués dans les fourrés ou abrités derrière des quartiers de roc, les tirailleurs demeuraient invisibles. M. Montbrichard eut l’oreille frôlée d’une balle et Navaja, l’os du genou fracassé, s’écroula comme une montagne, après avoir poussé un rugissement terrible. M. Montbrichard se laissa glisser à terre, heureusement, sans se faire de mal, et cherchait à fuir lorsque les chasseurs sortirent de leurs cachettes, le cernèrent et le firent prisonnier. C’étaient des Hindous coiffés d’un turban blanc, richement vêtus de pagne de soie et armés de carabines à répétition et de pistolets à crosse d’argent.

Puis le captif fut déposé dans un palanquin dont deux robustes esclaves saisirent les brancards et qu’ils emportèrent à travers la forêt.

Cette capture avait été faite avec une si surprenante dextérité que M. Montbrichard, entraîné dans l’épaisseur du bois, n’eut que le temps d’apercevoir Navaja qui, rugissant et furieux, aveuglé par le sang, saisissait les chasseurs de sa trompe, les lançait en l’air et envoyait leurs corps s’aplatir sur la paroi marmoréenne du précipice.

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