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Chapitre 6

Malgré toutes les précautions des autorités, la nouvelle de la défaite de l’armée anglaise et de la disparition de sir John Printermont se répandit par toute la ville et y produisit une très vive émotion.

L’orgueil national se trouvait profondément humilié ; en outre, le colonel était très aimé dans la ville, ses talents militaires étaient connus. Partout, dans les salons, dans les bars et dans les cercles, il n’y eut qu’une voix pour déclarer que sir John avait dû être victime d’une trahison.

Toutes les personnalités marquantes de la colonie anglaise tinrent à honneur de venir offrir à la jeune fille leurs consolations et leurs offres de service. Miss Emmy ne reçut personne ; elle était plongée dans un accablement profond, des symptômes de fièvre se manifestaient et M. Montbrichard, qui ne quittait pas son chevet, dut lui faire administrer une potion calmante et des capsules de quinine.

Vers le soir elle se trouva mieux et put recevoir le capitaine Chapman, qui attendait avec impatience qu’elle fût en état de l’entendre. Emmy, faible et pâle, s’était installée sur une chaise longue avec l’aide de la petite Kate, sa femme de chambre.

Le capitaine Chapman s’assit à son chevet, après avoir serré la main de M. Montbrichard, qui semblait presque aussi malade que sa pupille.

— Ma chère cousine, dit le capitaine qui paraissait lui-même très affecté, j’ai passé toute la matinée d’aujourd’hui à échanger des télégrammes avec Son Excellence le lord vice-roi des Indes et voici ce qu’il a décidé ; une armée deux fois plus nombreuse que la première va être dirigée vers le pays d’Assam pour tirer une éclatante vengeance des rebelles et délivrer votre père et les soldats anglais qui ont été faits prisonniers. Mon fils Harry, le lieutenant Dalcester, et les autres officiers de la garnison m’accompagneront. Le vice-roi pense qu’ils auront à cœur de délivrer leur colonel et de venger leurs camarades.

La face appâlie d’Emmy s’était colorée d’une faible rougeur.

— C’est bien, s’écria-t-elle dans un sursaut d’énergie ; je vous accompagnerai, c’est mon devoir. Peut-être que si j’avais suivi mon père la dernière fois, il ne serait pas tombé dans les embûches qui lui ont été tendues.

— Miss Emmy a absolument raison, déclara M. Montbrichard. Et moi aussi, je veux être de l’expédition et contribuer au salut de l’hôte et de l’ami qui m’a si généreusement accueilli.

Chapman sourit avec une indulgence hypocrite.

— Certes, dit-il, ma chère cousine, et vous aussi, Monsieur le savant, vous avez des sentiments qui vous honorent. Je ne peux pas blâmer votre imprudence. Elle est dictée par de nobles sentiments ; pourtant, il serait presque de mon devoir de m’y opposer.

— À quel titre ? demanda miss Emmy en fronçant le sourcil.

Chapman eut un regard féroce.

— Mais, dit-il, en présence de la disparition officiellement constatée de votre père dont le sort est, hélas ! bien incertain, maintenant, ne suis-je pas, en ma qualité de plus proche parent, le tuteur tout naturellement désigné pour veiller sur vos intérêts ? L’honorable M. Montbrichard, malgré toute l’amitié que vous avez pour lui, ne peut être considéré, au point de vue de la loi anglaise, que comme un ami. Son Excellence le vice-roi m’a recommandé tout spécialement de m’occuper de vous et de vous présenter ses sincères sentiments de condoléances.

— Que comptez-vous donc faire, Monsieur ? dit Emmy tremblante de colère.

— Mais rien, absolument rien, ma chère cousine, que ce que vous voudrez. Je tiens surtout à vous être agréable. Vous voulez accompagner l’expédition ? Eh bien, vous l’accompagnerez. J’entends que, jusqu’au retour du colonel qui, je l’espère, ne tardera pas, il n’y ait entre nous aucun sujet de brouille ou de mésintelligence.

Emmy avait reconquis tout son calme.

— Cela suffit, capitaine, dit-elle, j’irai à la recherche de mon père et mon excellent ami, M. Montbrichard, m’accompagnera ; je veux aussi emmener avec moi les serviteurs que je désignerai et mon éléphant favori Bakaloo.

— Il sera fait comme vous le désirez.

— Surtout, qu’on ne perde pas de temps.

— N’ayez aucune crainte à ce sujet, ma chère cousine, le vice-roi est tellement pressé de venger l’injure faite à l’étendard national, qu’après les préparatifs indispensables, les troupes partiront demain à la tombée de la nuit. Pour gagner du temps, elles seront transportées par chemin de fer jusqu’à proximité du théâtre des opérations. Dans quatre jours, l’armée que je commande entrera dans le pays d’Assam.

Après avoir obligeamment fourni tous les renseignements qu’on lui demanda, le capitaine ne tarda pas à prendre congé. Sa visite avait produit chez la jeune fille une réaction salutaire. Très forte et très énergique sous une apparence délicate, elle reconquit, tout d’un coup, son énergie.

Elle était déjà occupée à donner des ordres pour le départ, lorsque arrivèrent ensemble Harry Chapman et George Dalcester. Depuis le matin, ils guettaient le moment de se présenter. Leur présence acheva de rendre courage à miss Emmy.

— Vous savez, dit George, d’un ton grave, quelle est notre affection et quel est notre respect pour vous. Nous sommes au courant du malheur qui vous frappe et de la courageuse résolution que vous avez prise…

— Oui, je comprends et vous venez m’offrir vos services, m’assurer de votre dévouement ; je vous en remercie. Je savais que d’avance ils m’étaient acquis.

— Mille pardons, Miss, interrompit Harry Chapman, tel n’est pas précisément le but de notre démarche. Vous allez entreprendre une expédition périlleuse dans une contrée sauvage et presque inconnue ; il est nécessaire que vous vous placiez sous une protection plus efficace que celle de ce bon savant, qui certes sacrifierait sa vie pour vous, mais qui…

— Je ne vous comprends pas, Monsieur Chapman.

— Eh bien, je vais vous dire les choses brutalement ; vous ne pouvez être sérieusement protégée que par un époux.

— Oui, ajouta froidement George, nous avons tous deux pour vous une égale admiration, il faut choisir entre nous deux.

— Mais, c’est impossible, je ne prendrai jamais une pareille résolution sans consulter mon père.

— Les circonstances sont impérieuses, s’écria Chapman, nous savons d’ailleurs que votre père approuvera toujours le choix que vous aurez fait, il nous l’a répété cent fois lui-même.

Emmy, très troublée, se tourna vers M. Montbrichard.

— Mademoiselle, murmura le vieillard ému jusqu’aux larmes, ces messieurs ont raison. Que peut, pour vous protéger dans les hasards d’une pareille expédition, un pauvre savant comme moi ? Je vous suivrai partout, mais je n’ai plus la jeunesse et la force… Puis un mari seul aurait assez d’autorité… et quel beau cadeau de noce que la liberté de votre père et le triomphe de votre drapeau ?

Emmy demeura silencieuse ; de longues minutes s’écoulèrent. Les deux prétendants se regardaient, le cœur palpitant d’angoisse.

On n’entendait que le battement monotone des ailes du panka et le jacassement des oiseaux dans le jardin.

— Mes chers amis, dit enfin miss Emmy d’une voix faible, je ne peux ni ne veux faire un choix dans de pareilles circonstances. Voici ce que j’ai résolu : celui de vous deux qui délivrera mon père sera mon époux… Je vous en donne ici ma parole…

— Mais, interrompit cruellement Harry Chapman, si le colonel, par un malheur que nous ne voulons pas prévoir, avait été victime des ennemis de l’Angleterre ?…

Emmy s’était levée, pourpre d’indignation.

— Eh bien, Monsieur, dans ce cas, j’accorderai ma main à celui – vous ou un autre, ajouta-t-elle avec une nuance de mépris – qui me permettra de donner au corps de sir John Printermont une sépulture honorable.

Miss Emmy avait parlé comme une reine. Nul des deux prétendants n’osa répliquer ; ils admiraient silencieusement la résolution énergique de la jeune fille.

Lorsqu’ils se furent retirés, M. Montbrichard prit dans ses longues mains osseuses les mains pâles et fines de miss Emmy.

— Vous avez parlé comme il fallait, ma chère enfant ; vraiment, je vous admire. – Et il ajouta malicieusement : Mais si c’est moi qui sauve votre père ?

— Eh bien, vous serez mon époux, je n’ai qu’une parole.

Le vieux savant éclata de rire.

— Vous n’y songez pas ? Je pourrais être votre grand-père. Rassurez-vous, je ne me mets pas sur les rangs, seulement je me réserve le droit de céder mon tour à un candidat de mon choix. Devinez ?

— Ma foi, je ne sais pas.

— Que diriez-vous de George Dalcester ?

Emmy devint très rouge, puis d’un ton un peu brusque :

— Vraiment, dit-elle, il ne faut pas me parler de la sorte. J’ai toujours été très franche ; certes, je préfère de beaucoup le lieutenant Dalcester à mon cousin Chapman, mais vous m’entendez bien, je ne sacrifierai jamais mes sympathies à mon devoir. Je donnerai ma main à celui qui sauvera mon père.

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