‹ La Reine des EpéesChapitre 23 sur 24 · Chapitre 6 Le suicide d’un philosophe.

Chapitre 6 Le suicide d’un philosophe.

Le vent avait chassé les nuages dont les derniers couraient encore, comme des fuyards attardés, au-dessus du mont Kniebis ; des myriades d’étoiles pendaient au firmament, dégagé de toutes vapeurs, et brillaient de cet éclat plus vif que la tempête calmée semble prêter aux astres de la nuit, comme si ces purs diamants, semés sur l’azur du ciel, renouvelaient leurs feux au contact de la foudre. Le versant occidental du Rouge présentait un aspect étrange et surtout inattendu : vous eussiez dit qu’un coup de théâtre s’était fait parmi la sombre beauté de ces solitudes. A partir du milieu de la rampe, on voyait des torches étagées qui éclairaient d’abord le valet Hermann, entouré des serviteurs du château ; puis la cohorte des étudiants de Tubingue, le glaive sur l’épaule ; puis Frédéric et Rosenthal, qui se tenaient embrassés ; puis la jeune comtesse Lenor et Chérie, les mains unies, les yeux pleins de larmes heureuses. Entre ces derniers groupes et les étudiants, Elias et Werner, toujours garrottés, étaient accroupis sur le sol.

Tout en bas de la rampe, une vingtaine de charbonniers, hommes et femmes, portaient des rameaux de pins enflammés, dont la lueur ardente éclairait à revers la Croix-Miracle, la chute écumante du Raub et les ruines de la chapelle, fondée par Philippe de Souabe. Entre tous ces personnages, il y avait eu bien des paroles échangées, et pourtant la paix était faite. Que fallait-il pour débrouiller cet écheveau, emmêlé si péniblement par la diplomatie du vieux comte ? un peu de lumière. La lumière était venue et chacun s’étonnait maintenant de sa propre colère. Cependant, les montagnards rassemblés au pied de la Croix-Miracle étaient loin de se trouver au grand complet. Une heure auparavant, autour du bûcher allumé là-haut dans l’entonnoir, il y en avait au moins le double. Hugo Braun, le petit frère, manquait notamment à l’appel avec sa fiancée Gretchen, et l’on pouvait entendre que la chasse nocturne se poursuivait dans les halliers qui bordaient la vallée.

Tandis que Bastian donnait à messieurs les étudiants, d’un air moitié embarrassé, moitié important, l’explication un peu confuse de tout ce qui s’était passé, pendant que Rosenthal et Frédéric se serraient la main du meilleur de leur cœur et que les deux jeunes filles se recueillaient dans leur allégresse muette, la chasse se rapprochait et Dieu sait que l’homme ou la bête, objet de cette poursuite acharnée, devait être bien las ou bien lasse ! On entendait distinctement les charbonniers, qui s’excitaient entre eux de l’autre côté de la Croix-Miracle.

– J’y pense, s’écria tout à coup Rosenthal, exprimant une idée qui était sur les lèvres de Chérie, puisque vous vous êtes trouvé ici pour me sauver la vie, suivant votre habitude, ami Frédéric, qui donc poursuit-on là-bas dans le vallon ?

– C’est l’étudiant ! répondirent les charbonniers au bas de la montagne, le coquin d’étudiant !

Les membres de la famille des Compatriotes se comptèrent du regard et se prirent à rire : personne ne manquait dans leurs rangs.

– Diable d’enfer ! grommela Bastian qui se gratta l’oreille, j’ai peur pour mon dolman et pour ma casquette !

– Tayaut ! tayaut ! cria la voix de Hugo Braun, dont on devinait déjà la grande taille dans l’ombre, barrez-lui le passage ! Il est à nous cette fois, à moins qu’il n’ait fait un pacte avec Satan !

La casquette et le dolman bleu franchirent le ruisseau d’un bond désespéré et passèrent à droite de la croix, tandis que les cris des charbonniers redoublaient. Puis l’étudiant qui jouait le rôle de lièvre dans cette chasse mémorable, et qui le jouait parfaitement, se jeta tout à coup sur la gauche, gravit la rampe avec une agilité de chat et vint tomber épuisé à quelques pieds du groupe formé par Rosenthal et ses compagnons. Il était dans un état déplorable. Le dolman ne présentait plus qu’un lambeau informe, et la partie inférieure du costume était enduite de boue depuis les talons jusqu’à la ceinture. Quant au personnage lui-même, tout le monde a pu voir un renard forcé et rendu qui attend les dents de la meute. Le pauvre animal, pantelant, haletant, essaye de regarder derrière lui sans oser tourner la tête, ses yeux sanglants sortent de leurs orbites, tandis que ses côtes fument et que ses jambes tremblent…

– Ah ! ah ! s’écria Hugo Braun en s’avançant dans la lumière, je dis que nous avons gagné les florins du graff !… Il avait beau geindre et crier : « Ce n’est pas moi ! ce n’est pas moi ! » nous l’avons mené de la bonne manière !… A-t-il été battu, le coquin d’étudiant !… et il faut qu’il ait le diable au corps pour s’être relevé vivant de toutes les fondrières où il a fait le plongeon !…

Hugo s’arrêta court à la vue de ses deux frères garrottés. Le prétendu étudiant était couché par terre, où il tremblait en gémissant. Rosenthal avait un peu de pâleur au front et détournait les yeux de ce tableau.

Bastian fit le tour du cercle à pas de loup et s’approcha de l’homme-renard par derrière… Comprimant à grand’peine l’envie de rire qu’il avait, ce gros garçon impitoyable arracha prestement la casquette de l’inconnu et découvrit la titus dépoudrée du vieux comte Spurzeim, homme du dix-huitième siècle, esprit sans préjugés, cousin de l’Encyclopédie et l’un des diplomates les plus véritablement forts du royaume de Wurtemberg.

– Le graff !… gronda Hugo stupéfait en reculant de plusieurs pas.

– Le graff !… répétèrent les charbonniers et les charbonnières, qui n’en pouvaient croire leurs yeux.

La cohorte des étudiants éclata de rire, et Bastian, levant au bout d’un bâton la fameuse casquette, s’écria de ce ton plein d’emphase que prennent chez nous les affiches pour proclamer la déchéance des oignons brûlés, ou inviter le peuple spirituel entre tous à gagner quatre cent mille francs pour vingt sous :

– Prodige de la diplomatie ! ! !

C’était frapper un cadavre ; le malheureux Spurzeim resta immobile et comme abêti. Rosenthal fit un pas pour le relever.

– Monsieur le baron, dit Bastian, qui s’indemnisait de la terreur très-sérieuse que le bonhomme lui avait faite, je crois devoir vous répéter que votre oncle vénérable avait fait venir ici mes frères de Tubingue pour vous envoyer rejoindre vos aïeux.

– Je ne crois pas cela, dit Rosenthal.

Et la jeune comtesse indignée ajouta : – C’est impossible !

– De même que, poursuivit imperturbablement Bastian, il avait mis sur pied cette population malpropre et féroce, pour extirper notre ami Frédéric !… Diable d’enfer ! ne touchez pas à ce serpent à sonnettes !

Rosenthal s’était arrêté. – Est-ce vrai ?…, demanda-t-il aux charbonniers.

– Quant à cela, freyherr, répliqua Hugo Braun, qui regardait ses deux frères du coin de l’œil, le graff nous avait dit qu’il y avait un coquin d’étudiant qui voulait vous prendre votre fiancée… Et il avait promis de donner des florins à celui qui l’attraperait.

– Et que deviez-vous faire de l’étudiant ? demanda encore Rosenthal, qui à son insu prenait le ton sévère d’un juge.

– On devait l’emmener au village de Munz, répondit le petit frère Hugo, où sont les dragons du roi.

Rosenthal fit un geste d’énergique dégoût. Le vieux comte semblait avoir perdu tout à fait l’usage de la parole. Ses yeux éteints se ranimèrent un peu, parce qu’il vit approcher Hermann, son valet fidèle, et qu’il pensa bien que celui-là du moins allait témoigner en sa faveur. Hermann montra son visage gros et fleuri à la lueur des torches ; il avait le sourire aux lèvres, et dans ce sourire épais on aurait pu retrouver une réminiscence caricaturale de la grimace spirituellement diabolique de monsieur de Talleyrand. C’était pourtant le pauvre Spurzeim qui lui avait appris ce joli jeu de physionomie !

– Monsieur le baron, dit Hermann d’un accent discret, c’est moi qui suis allé, sur l’ordre de monsieur le comte, chercher à Tubingue messieurs les étudiants… Je dois déclarer que monsieur le comte se vantait à toute heure d’être votre héritier présomptif, et que le diable lui-même, si croire au diable n’est point une superstition, ne peut avoir en fait de morale des opinions plus avancées que monsieur le comte.

Ayant prononcé ces paroles avec modestie, l’excellent Hermann salua et se tut.

– Ah ! pensa le malheureux Spurzeim avec mélancolie, il n’a encore qu’un mois de leçons… quels progrès !

– Comte, dit Rosenthal, n’avez-vous pas un mot pour vous défendre ?

– Que monsieur le comte attende ! s’écria Rudolphe ; il y a d’autres accusations contre lui… En même temps, il fit lever Elias et Werner.

– Parlez ! leur dit-il.

Les deux brigands jetèrent autour d’eux leurs regards sournois.

– Le graff nous avait dit, murmura Elias d’une voix à peine intelligible, que le vieil homme et la vieille femme passeraient sur la route à onze heures de nuit…

Il faut constater que personne, excepté les étudiants de Tubingue, ne connaissait le triste sort de maître Hiob et de sa femme Barbel ; et cependant, au son de la voix d’Elias, Rosenthal et les deux jeunes filles se sentirent frissonner. Il y avait du sang dans le bredouillement sinistre qui râlait au fond de la gorge du bandit. Spurzeim se souleva sur le coude et regarda Elias en face avec inquiétude.

– Eh bien ? fit Rosenthal.

– A onze heures de nuit, reprit Elias, le vieil homme et la vieille femme sont passés dans leur carriole… Ils étaient venus pour acheter le Sparren… et le graff ne voulait pas que le Sparren fût vendu…

– Sur mon honneur, s’écria Spurzeim qui tremblait de tous ses membres, j’avais dit seulement qu’on leur fit peur !

– Le graff avait dit, grommela Elias en baissant la tête, qu’ils portaient sur eux un papier qui valait cent mille florins…

Un silence glacial régna du haut en bas de la montagne, et au milieu de ce silence on entendit comme le roulement sourd d’une charrette, arrivant au pas, derrière le détour du chemin.

– Et qu’est-il arrivé ?… s’écria le vieux comte éperdu, car la théorie du mal allait peut-être plus loin chez lui que la pratique.

Elias Braun ne répondit point ; il avait tourné les yeux vers le coude de la route où le bruit se faisait entendre. Sa main crispée s’étendit dans cette direction, puis il laissa retomber ses deux bras, et sa tête s’inclina sur sa poitrine…

Le long de la route, une carriole attelée de deux chevaux s’avançait lentement et comme à l’aventure. De temps en temps, les chevaux, que nulle main ne guidait, s’arrêtaient pour brouter l’herbe ou les basses branches des buissons. Puis ils reprenaient leur marche indolente et les roues de la carriole criaient sur leur essieu. Ils vinrent ainsi jusqu’au bas de la rampe où la route passait. Quand la lueur des torches éclaira l’intérieur de la carriole, un cri sourd s’échappa de toutes les poitrines. Spurzeim, dont les cheveux se hérissaient sur son crâne, ne demanda plus ce qui était arrivé… Les chevaux passèrent, tantôt broutant, tantôt reprenant leur marche somnolente, tantôt se mordant à la crinière et échangeant quelque caresse fatiguée… La carriole fit le tour de la Croix-Miracle, montrant une dernière fois les deux cadavres qu’elle emportait, puis elle disparut avec lenteur dans les ténèbres de la vallée…

Tout était tumulte au château de Rosenthal ; les domestiques, éveillés en sursaut, allaient et venaient par les grands corridors ; le chapelain, la demoiselle de compagnie, le bibliothécaire et l’écuyer se hâtaient vers le salon d’apparat, où, depuis bien longtemps, si nombreuse société ne s’était trouvée réunie. Le baron avait offert l’hospitalité à messieurs les étudiants de Tubingue. La chanoinesse Concordia était assurément la seule qui n’eût aucune notion des événements de cette nuit. Elle se levait en hâte parce qu’on lui avait dit que les étudiants de Tubingue étaient au salon. Bastian lui avait donné une haute idée de l’université. Parmi tant de jeunes gens aux cœurs généreux et chauds, elle était bien sûre d’ailleurs de recruter quelques partisans à la cause sacrée des Hellènes. Une grave question était de savoir si elle mettrait sa robe de moire ou sa robe de lampas à ramages, pour faire les honneurs au nom de Rosenthal. Quant à la robe de velours, il n’y fallait point songer, sous peine de faire naître dans l’esprit de Bastian et de Frédéric cette pensée que la chanoinesse n’était pas suffisamment montée en robes d’apparat.

Pendant que la digne chanoinesse hésitait entre le lampas et la moire, l’homme qui avait fait sourire ses rêves de jeune fille, l’homme qui avait fait battre son cœur décemment et modestement, une trentaine d’années en deçà, se trouvait dans une position bien affligeante. Hélas ! l’auriez-vous reconnu, ce brillant diplomate qui possédait naguère à lui tout seul le regard de Talleyrand, la grimace de Metternich et le sourire de Voltaire ? Il n’avait plus rien de tout cela ; il était assis sur le pied de son lit, dans sa chambre à coucher, les mains croisées sur ses genoux et le regard fixé dans le vide. Vis-à-vis de lui était son portrait, glorieux et pimpant, celui de ses portraits qui avait quelque chose de Wellington et de Pozzo di Borgo ; il n’osait pas même le contempler, tant il avait grande honte de lui ressembler désormais si peu. C’était un diplomate déchu dans toute la force du terme ! Et personne ne l’avait suivi dans son malheur ; il était là, seul, sombre, découragé. Auprès de lui, sur la table de nuit, deux pistolets tout armés et amorcés semblaient pronostiquer un dénoûment funeste. Outre les pistolets, il y avait une paire de rasoirs, et, comme si ce n’était pas assez d’agents de destruction, un couteau-poignard ouvert complétait cette panoplie du suicide.

– Allons, murmura-t-il d’une voix très-altérée, la mort est le seuil du néant !… Je ne suis pas de ceux qui croient à une autre vie !… Ce n’est après tout que l’affaire d’un instant… Je n’aurais jamais cru qu’il fût possible d’en finir avec autant de stoïcisme !

Il prit le couteau-poignard, qu’il remit sur la table, trouvant sans doute que le rasoir valait mieux. Quand il eut bien regardé le rasoir, il se décida pour les pistolets.

– C’est que je ne tremble pas !… murmurait-il émerveillé de son propre courage ; il y en a qui se presseraient et qui se précipiteraient les yeux fermés dans la mort… moi, je regarde tous ces instruments avec la curiosité d’un philosophe.

Son caractère revenait grand train ; il cherchait déjà au fond de ses souvenirs quelle figure historique et connue il était convenable de prendre dans une circonstance aussi solennelle. La porte de sa chambre s’ouvrit en ce moment, et le visage bouffi d’Hermann parut sur le seuil.

– Vous avez sonné ?… prononça le digne valet du bout des lèvres.

Spurzeim laissa de côté son poignard, ses rasoirs et ses pistolets pour le regarder curieusement.

– Oui, mon ami, répondit-il avec douceur, j’ai sonné… Je désirais te voir une dernière fois pour te témoigner toute ma satisfaction.

– Ah ! ah !… fit Hermann en riant, vous êtes content de moi !

– Bien, mon ami ! interrompit le comte d’un accent pénétré. Tu es insolent parce que tu me vois réduit à l’extrémité : c’est le cas ; je t’approuve !… Je ne peux pas te dire combien ta conduite, dans la montagne, m’a inspiré de considération pour ta personne !

Hermann était un peu interdit ; il ne savait plus sur quel pied danser.

– Quand j’ai commencé ton éducation, reprit le vieux Spurzeim, je n’espérais pas que tu ferais si vite des progrès pareils… Tu me semblais un peu rond, un peu lourd, un peu bonasse… mais quand on cache sous cet aspect charnu la véritable coquinerie, – le mot est de toi, tu t’en souviens, – cela produit un effet excellent ! Continue, mon ami Hermann ; tu sais déjà être ingrat et abandonner les malheureux : c’est le fond de la science !

– Ma foi ! monsieur le comte, balbutia Hermann déconcerté, si j’avais espéré vous sauver…

– Tais-toi !… interrompit précipitamment Spurzeim, ne gâte pas ton action !… Je suis perdu sans ressource : tu n’as absolument rien à craindre ni à espérer de moi.

– Sans cette affaire diabolique, reprit Hermann, l’affaire du vieux bedeau Hiob et de sa femme !…

Un tic nerveux agita la face de Spurzeim, qui lui imposa silence d’un geste.

– J’avais agi correctement… balbutia-t-il ; c’était un petit chef-d’œuvre d’arrangement et d’entente… Cela n’a pas réussi : n’en parlons plus.

Il se redressa et mit sa main dans son jabot avec fierté.

– Mon ami, dit-il en changeant de ton, tu connais mes idées sur la philosophie en général… Je vais mettre fin à mes jours, sans forfanterie comme sans peur… Ce n’est point une prouesse, ce n’est point une faute ; c’est, comme toutes les actions de la vie, une chose indifférente en soi, sous le rapport du bien et du mal.

Hermann se sentait pris d’une certaine émotion. Le froid courage de son maître en cet instant suprême l’émerveillait et l’attendrissait.

– Si on ne peut pas arranger cette maudite affaire, murmurait-t-il, et je ne sais pas trop comment on pourrait l’arranger, je suis bien sûr que monsieur le baron, votre neveu, vous donnerait les moyens de fuir.

Spurzeim secoua la tête lentement.

– Mon ami, dit-il avec un sourire en montrant le poignard, le rasoir et les pistolets, si une chose me fâche, c’est de n’avoir pas là deux ou trois variétés de poisons pour que mon choix soit plus libre… Une corde, cela se procure facilement…

La pendule de la cheminée sonna minuit.

– Va-t’en, mon bon Hermann, dit Spurzeim à son ancien valet ; ne reviens pas ici avant le jour. Tout ce que tu trouveras dans ce secrétaire est à toi : je te le donne pour tes fidèles services… Ne parle point de moi à mon neveu cette nuit : ce serait troubler son bonheur… Demain, tu seras bien forcé de lui dire quel a été mon sort, et je te prie de lui faire en même temps mes meilleurs compliments. Adieu, mon ami Hermann : je ne suis plus de ce monde.

Il désigna la porte d’un geste calme, mais péremptoire, et le gros valet s’éloigna les larmes aux yeux.

– Après tout, pensait-il en refermant la porte, il n’y a pas d’autre manière d’en sortir !… Mais c’est égal, ces philosophes sont de fameux gaillards, au fond !

Une fois seul, Spurzeim se frotta les mains tout doucement. Il posa son arsenal sur la tablette de la cheminée et se regarda successivement dans la glace avec la pointe du poignard au cœur, avec la lame du rasoir à la gorge, avec le pistolet au front… Rien de tout cela ne le fit sourciller, mais rien de tout cela ne le satisfit sans doute, car il croisa ses bras sur sa poitrine en murmurant :

– Il y a encore le Raub, qui est profond à la chute du Wunder-Kreuz !…

Il ouvrit son secrétaire et remplit ses poches de rouleaux d’or et de billets de banque. A la place de ces valeurs, il mit la vieille casquette de Bastian et les débris du dolman. Hermann, le légataire, avait raison : ces philosophes sont des gaillards !…

Spurzeim ouvrit sa fenêtre qui était au rez-de-chaussée et donnait sur les fossés fleuris. Sans doute il voulait contempler une dernière fois le bel azur du firmament… Mais l’air tiède et doux invitait à la promenade : Spurzeim jeta un manteau sur ses épaules, enjamba l’appui de la fenêtre et traversa le parc dans la direction du Wunder-Kreuz. Chemin faisant, il tâtait ses poches pleines avec un certain plaisir, ce qui ne l’empêchait pas de réciter des tirades encyclopédiques sur le droit que possède l’homme d’en appeler à la mort. Il ne s’arrêta qu’au bord du Raub, dont il contempla la chute écumante avec un sang-froid véritablement héroïque.

Hermann, cependant, accomplissait l’ordre de son maître ; il gardait le silence sur sa fatale résolution. Dans le grand salon de Rosenthal, personne ne se doutait de ce drame solitaire qui s’accomplissait au pied du Wunder-Kreuz. La salle était illuminée comme pour une fête ; la chanoinesse Concordia, qui avait décidément choisi sa robe de lampas à ramages, s’était d’abord donné beaucoup de peine pour comprendre les motifs du brusque changement survenu dans les dispositions matrimoniales de son neveu. Il était le fiancé de Chérie, et la chanoinesse entendait dire de tous côtés autour d’elle qu’il allait épouser la jeune comtesse Lenor. Chérie, de son côté, choisissait pour époux l’étudiant Frédéric Horner. Les doutes de la chanoinesse cessèrent quand Rosenthal, prenant Lenor par la main, vint lui faire-part officiellement de son mariage. La chanoinesse baisa sa nièce au front et dit : – Je donne mon consentement avec d’autant plus de plaisir, que ceci ressemble au dénoûment d’une de mes tragédies : Sylvio, qui devait épouser Rosemonde, se trouve être le mari de Stella, tandis que Théodebald, après avoir fait sa cour à Stella, allume pour Rosemonde le flambeau de l’hyménée…

Les étudiants de Tubingue entouraient Frédéric et Chérie. C’étaient des caresses et des transports sans fin. L’université retrouvait sa pupille plus belle, plus tendre et mille fois mieux aimée. Le bonheur de Frédéric avait peut-être plus d’un jaloux, mais la joie se montrait toute seule et c’était une véritable fête de famille.

– Lenor, dit Rosenthal en un moment où sa nouvelle fiancée et lui se trouvaient à l’écart, vous ne m’avez pas demandé d’explication sur ma conduite envers vous, durant ces trois semaines ?

– Non, répondit la jeune fille qui se prit à sourire.

En même temps, elle entraîna Rosenthal vers le groupe des étudiants, au milieu duquel se trouvait Chérie.

– Pourquoi ?… insista le baron.

Lenor ne répliqua point cette fois ; sa petite main blanche s’ouvrit un passage dans les rangs pressés de l’école et chercha la main de Chérie.

– Venez, ma sœur, dit-elle.

– Chérie !… balbutia Rosenthal avec un peu d’embarras dans la voix, m’avez-vous pardonné, et me permettrez-vous de vous appeler aussi ma sœur ?

En même temps, il tendait la main à Frédéric, qui la serrait cordialement.

– Vous pardonner… quoi ? demanda Chérie étonnée.

Le sourire de Lenor se faisait plus malin, en même temps que le souvenir du plus beau moment de sa vie mettait à son front une rougeur émue.

– Je viens d’improviser un court épithalame, dit la chanoinesse en dehors du cercle : j’y donne à mon neveu Rosenthal le nom gracieux de Tircis ; à ma nièce Lenor, l’aimable pseudonyme d’Amaranthe ; j’y désigne mademoiselle Chérie sous le nom de Galatée, et son futur époux sous celui de Ménélas…

– Monsieur le baron, avait répondu Chérie, si nous parlons de pardon, je crois que c’est à moi d’implorer le mien près de vous… Si je m’étais adressée directement à votre loyauté…

Rosenthal songeait toujours à cette mystérieuse entrevue de la Croix-Miracle, où il avait rendu la bague de saphir sans que la jeune fille la lui eût demandée. Chérie, de son côté, faisait allusion à cette comédie commencée si gaiement dans la salle à manger du château et qui avait failli avoir, sur le flanc du Rouge, un dénoûment si terrible.

– Soyez donc mon frère, puisque vous le voulez, reprit Chérie ; pour vous et pour ma sœur Lenor, je vous aimerai du meilleur de mon âme !

– Prouvez-le-moi, dit tout bas Rosenthal, qui se pencha sur sa main et resta ainsi pour cacher le trouble de son visage, tandis qu’il poursuivait : – Je suis riche ; permettez au frère de doter sa sœur…

La jeune fille rougit, et un murmure parcourut les rangs des Compatriotes.

– Monsieur le baron, répliqua Rodolphe avec hauteur, la fille des étudiants de Tubingue est riche aussi et n’a pas besoin de dot !

En même temps, il élevait au-dessus de sa tête la lettre de l’inspecteur Muller, qui reconnaissait à Chérie un capital de cent cinquante mille florins dont cent mille avaient servi à acheter la maison du Sparren.

– L’université peut être fière tant qu’elle voudra, s’écria Chérie en se jetant au cou de Rosenthal, moi, je suis reconnaissante et je vous dis : Merci, mon frère… Mais puisque vous ne pouvez pas me doter, maintenant que me voilà trop riche, je veux recevoir de vous mon anneau de mariage.

– Votre anneau ?… balbutia Rosenthal.

Il n’eut pas le temps d’achever. Lenor s’avança souriante, et glissa au doigt de Chérie la bague de saphir ; puis elle se tourna vers Rosenthal étonné et, cachant son beau front couvert de rougeur sur la poitrine de son fiancé, elle murmura :

– Voilà pourquoi je ne vous ai pas demandé d’explication.

– C’était vous, dit Rosenthal, là-bas, à la Croix-Miracle ?

– C’était moi qui vous écoutais, et qui ne serai jamais plus heureuse en ma vie.

q

Page 1