‹ La Résurrection de Rocambole, Tome III, Rédemption - La Vengeance de VasilikaChapitre 50 sur 53 · Chapitre 6

Chapitre 6

Il y avait trois jours que Rocambole s’était remis à l’œuvre et fouillait Paris pour retrouver le fils de Blanche de Chamery. Un homme comme lui ne pouvait prendre le change. Dès le jour même, il fut fixé sur ceux qui avaient enlevé l’enfant. Le coup partait de la main de Vasilika. Et ce coup n’était pas destiné à un autre qu’à lui. Avec cette logique merveilleuse qu’il possédait au plus haut degré, Rocambole se dit : « Vasilika a quitté Paris ; mais elle y est revenue presque aussitôt. Vasilika a reporté sur moi toute la haine qu’elle avait vouée à Yvan, et Vasilika ne fait pas l’abandon de ses haines. Or, M. d’Asmolles et sa femme lui sont parfaitement indifférents, et elle n’a à tirer d’eux aucune vengeance. C’est donc moi qu’elle veut frapper dans ma seule affection, dans ce sentiment presque saint qui a éclairé d’un reflet céleste ma vie souillée. C’est donc entre Vasilika et moi une superbe et dernière lutte. » Rocambole avait été en quelques heures sur la trace des événements et des faits qui avaient précédé et suivi l’enlèvement du fils de Blanche. Le Russe, cherchant une condition en entrant chez Lelorieux juste au moment où M. d’Asmolles s’y trouvait ; cet homme se faisant admettre comme chef d’atelier dans les ateliers du carrossier à la mode, puis travaillant laborieusement à la construction de la troïka ; ensuite, procurant à M. d’Asmolles l’acquisition des trois chevaux russes, tout cela s’enchaînait merveilleusement. Rocambole voulut parcourir le chemin fait par l’attelage emporté. Il le suivit comme à la trace, bien qu’à vingt-quatre heures de distance, depuis les bords du lac, à travers Passy et Auteuil, jusqu’à ce quartier désert et tortueux qui sépare le Gros-Caillou de Grenelle. Pour lui, il était une chose qui ne pouvait faire un doute, c’est que des chevaux réellement emportés n’auraient pu parcourir ce méandre de petites rues sans briser vingt fois la troïka et se tuer eux-mêmes. Rien de tout cela n’était arrivé. Enfin, au portrait qu’on lui en avait fait, Rocambole avait reconnu Vasilika dans cette dame blonde qui passait là tout exprès quand la voiture versait, et que l’enfant tombait du siège sur le pavé. Quant au cocher russe, il avait ramené ses chevaux à l’écurie, était sorti sous un prétexte et n’avait plus reparu. Où était allé le coupé ? Qu’était devenue la dame blonde ? Où était l’enfant ? Ces trois questions paraissaient insolubles. Rocambole, Milon, Vanda, Noël, avaient remué Paris, et Paris interrogé demeurait muet. L’enfant ne se retrouvait pas. Cependant Rocambole avait une idée fixe. Il était persuadé que l’enfant n’était pas loin de l’endroit où Vasilika l’avait enlevé. Tandis que Milon et les autres battaient Paris, Rocambole revenait sans cesse à ce quartier du Gros-Caillou où la troïka avait versé. Il y venait sous tous les costumes et à toutes les heures. Tantôt habillé en maçon ou en serrurier, il entrait dans les cabarets borgnes et les bouchons alimentés par les chantiers de constructions voisins. Tantôt, fringant cavalier, il y passait à cheval, le lorgnon dans l’œil et le stick à la main. Il avait fini, au bout de trois jours, par connaître chaque maison, chaque coin de rue et presque chaque pierre. Le soir du troisième jour, il dit à Milon :

– Viens avec moi.

– Où donc ? demanda le vieux colosse.

– Toujours là-bas…

– Mais, maître, dit Milon, vous devez pourtant bien penser que ce n’est pas là que la dame russe s’est cachée.

– Viens toujours.

Vanda, qui assistait à cet entretien, dit à son tour :

– J’y vais aussi.

– Ah ! tu crois, toi ? fit Rocambole.

– Oui, maître.

Ils partirent. Milon avait l’air d’un gros intendant de grande maison, avec sa redingote de drap marron, boutonnée jusqu’en haut. Rocambole était redevenu le major Avatar. Vanda, pour être plus libre, avait adopté le costume masculin. Sa blonde chevelure disparaissait dans les profondeurs d’une casquette ronde. Une redingote ajustée emprisonnait sa taille élégante. On eût dit un adolescent. Tous trois étaient armés. Ils descendaient au Gros-Caillou comme dix heures du soir venaient de sonner. Il avait plu toute la journée ; il tombait même encore un brouillard humide qui pénétrait jusqu’à la moelle des os. Les jours de pluie, le quartier du Gros-Caillou et du Petit-Grenelle est désert. Cela tient à une chose fort simple. Les chantiers ont été désertés dans la journée. Le soir, les cabarets font relâche.

– On ne m’ôtera jamais de l’idée, dit Rocambole, en entrant dans cette même rue où la troïka avait versé, que le cocher russe est dans les environs.

– Pourquoi donc ça ? demanda Milon.

– Et que ce cocher russe n’est autre que le moujik à qui la comtesse Artoff a fait appliquer le knout par ses gens.

– Ceci est assez vraisemblable, murmura Vanda. Mais pourquoi serait-il par ici ?

– Je ne sais pas… C’est un pressentiment.

Et Rocambole continua à marcher en avant. Comme il tournait l’angle de la rue, un homme se heurta à lui et laissa échapper un juron dans une langue inconnue. Rocambole tressaillit. Mais l’homme était déjà loin. La nuit était noire. Néanmoins Rocambole suivit des yeux cette silhouette qui se perdait dans le brouillard. Puis il se mit à courir. La silhouette arriva tout à coup dans un cercle de lumière. Elle venait de passer sous un bec de gaz. Rocambole allongea le pas. Milon et Vanda le suivirent. Cent pas plus loin, on apercevait une boutique faiblement éclairée. Comme la lumière était trouble, il était facile de voir qu’elle passait à travers les vitres sales et les rideaux rouges d’un marchand de vin. La silhouette, qui avait pris des formes accusées sous le bec de gaz, était redevenue indécise au-delà, s’affirma nettement de nouveau en cet endroit. Puis elle disparut. L’homme était entré dans le cabaret. Rocambole se tourna vers ses deux compagnons.

– Silence ! dit-il.

– Mais où allons-nous ? demanda Milon qui ne comprenait jamais.

– Tu le verras.

Et Rocambole avançait toujours.

Quand il fut à dix pas du cabaret, il s’arrêta :

– Je crois que c’est lui, dit-il à Vanda.

– Qui, lui ?

– Le moujik.

Vanda caressa, sous sa redingote, le manche de ce poignard qui, en Russie, avait fait connaissance avec les épaules et la poitrine de M. de Morlux.

– Si c’est lui, je l’étrangle ! murmura Milon.

– Imbécile ! dit Rocambole.

Et le maître haussa les épaules. Puis il alla jusqu’au cabaret et colla son visage à la devanture. C’était bien là qu’était entré l’homme qui avait heurté Rocambole et proféré un juron dans une langue qui n’était pas la langue française. Cet homme s’était assis à une table. Le marchand de vin lui avait apporté de l’eau-de-vie. Rocambole le vit boire coup sur coup, et le reconnut aussitôt. C’était Pierre le moujik. Pierre vida le carafon d’eau-de-vie, fuma un cigare, jeta vingt sous sur la table et sortit, flageolant sur ses jambes comme un homme ivre. Mais à peine avait-il fait trois pas hors du cabaret qu’une main vigoureuse le prit à la gorge. En même temps un stylet s’appuya sur sa poitrine et Rocambole lui dit :

– Enfin, je te tiens donc, misérable !

– Grâce ! murmura le moujik, je vous dirai où est l’enfant.

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