‹ La Résurrection de Rocambole, Tome III, Rédemption - La Vengeance de VasilikaChapitre 53 sur 53 · Chapitre 9

Chapitre 9

Place ! cria Rocambole.

Et brandissant son poignard, il fit un pas en avant.

– Si tu bouges, je fais feu, répondit Vasilika.

Rocambole rejeta l’enfant sur le lit. Puis il se rua sur Vasilika, couvrant ainsi l’enfant de son corps. Mais Vasilika avait laissé tomber une des épées et relevé l’autre. Rocambole en rencontra la pointe et fut obligé de s’arrêter.

– Ah ! ricana Vasilika, tu sais bien qu’un poignard n’a jamais eu la longueur d’une épée…

Et elle posa le pistolet derrière elle, sur un guéridon. En même temps, du pied, elle poussa l’épée qui gisait sur le sol, jusque dans les jambes de Rocambole.

– Forçat ! lui dit-elle, j’ai rêvé pour toi une belle mort… tu seras tué en duel, noblement, loyalement, mais de la main d’une femme !…

– Place ! répéta Rocambole avec rage.

– Forçat ! reprit Vasilika, écoute-moi bien. Je n’ai qu’à étendre la main, à ressaisir ce pistolet et à te brûler la cervelle ! Puis, avec le poignard que tu tiens, ou avec une de ces épées, j’achèverai l’enfant de ta bien-aimée sœur, et tout sera dit… je serai vengée… Eh bien ! non, ce n’est pas ce que je veux… Je veux te la prendre malgré toi… tu es un criminel, le crime me plaît… j’ai pour lui des égards… je t’eusse aimé peut-être, si tu ne t’étais mis en travers de ma route… je te hais maintenant… et il me faut ton sang… mais je veux le verser goutte à goutte… et non brutalement… je ne veux pas t’assassiner… je veux te tuer, comprends-tu ?… Je veux que Rocambole le terrible, l’homme devant qui tout tremblait, meure de la main d’une femme. C’est ma vengeance ! Allons ! ramasse cette épée, et en garde !

Rocambole rugissait comme une bête fauve prise au piège. Et cependant il ne ramassait pas l’épée que Vasilika avait poussée de son pied.

– Je te donne deux minutes de réflexion, reprit-elle. Au bout de ces deux minutes, je reprendrai ce pistolet et je casserai la tête de l’enfant… Tu venais le sauver, tu seras la cause de sa mort.

Ces derniers mots coupèrent court aux hésitations de Rocambole.

– Le sang d’une femme me répugne, dit-il ; mais tu n’es pas une femme, toi ; tu es une hyène échappée aux forêts de ton pays ; il faut t’écraser, monstre, si on ne veut être dévoré par toi…

Rocambole se baissa et ramassa l’épée. Vasilika était tombée en garde avec la netteté et la souplesse d’un tireur consommé. Rocambole, on s’en souvient, avait été un spadassin habile. Vingt fois, au temps des Valets de cœur, il avait couché son adversaire sur le carreau. L’escrime n’avait pas de secrets pour lui et il avait jadis étudié la fameuse botte du portier de la rue Rochechouart. En se retournant le fer à la main, il reconquit son merveilleux sang-froid et sa prodigieuse audace. Il crut même qu’il aurait bon marché de cette femme, qu’il arracherait facilement son épée à cette main trop frêle et qu’il la désarmerait. Rocambole se trompait, et l’ombre du chevalier de Saint-Georges en dut tressaillir. Vasilika jouait avec l’épée, qui tenait à peine en sa main, comme une Andalouse avec son éventail. La lame triangulaire fendait l’air, sifflait et se tordait, arrachant aux bougies qui éclairaient la salle des myriades d’étincelles. Rocambole était ébloui, fasciné, épouvanté par ce jeu solide, extravagant et terrible. Et elle riait avec cela, et elle parlait de son ton railleur, et sa langue sifflait comme sifflait son épée :

– Tu as donc donné dans le piège ? disait-elle. Tu as cru que Pierre était vénal. Si tu l’as rencontré, c’est moi qui l’ai voulu… Rocambole, tu n’es qu’un sot.

Et comme elle disait cela, elle se fendit à fond, profitant d’un moment où Rocambole s’était à moitié découvert ; elle se fendit et se baissa comme l’Arabe qui va poignarder le cheval de son ennemi sous le ventre, et son épée disparut tout entière dans la poitrine de Rocambole. Rocambole jeta un cri, l’épée échappa à sa main droite et tomba sur le parquet. Mais Rocambole ne tomba point. De cette main désarmée, il saisit l’épée dont Vasilika tenait encore la poignée ; puis, il étendit instinctivement la main gauche, qui n’avait pas lâché son poignard. Et Vasilika, atteinte à la gorge, tomba en vomissant un flot de sang. Alors Rocambole jeta un cri de triomphe, arracha l’épée qu’il avait à travers du corps, se précipita vers le lit où l’enfant était évanoui, le reprit dans ses bras, et, ouvrant la fenêtre, il sauta dans le jardin, laissant derrière lui une longue traînée de sang.

Cependant Milon et Vanda attendaient toujours à la porte de la rue. Il s’était écoulé près d’une heure et Rocambole ne reparaissait pas. Vanda s’écria :

– Que se passe-t-il donc ?

Pierre le moujik eut un éclat de rire.

– Vous êtes des niais, dit-il. Voulez-vous maintenant savoir ce qui s’est passé, car ce doit être fini maintenant ? Rocambole est mort, et nous sommes vengés !…

Milon se rua sur la porte. Rien ne résistait au vieux colosse. La porte tomba comme une planche pourrie par les pluies d’automne. Milon et Vanda se précipitèrent dans la maison. Pierre les suivait en riant. Il voulait se repaître de la vue de son ennemi mort… Milon et Vanda arrivèrent au seuil de cette salle où avait eu lieu le combat. Vasilika se tordait dans les convulsions de l’agonie. Cependant, en voyant Vanda, elle se dressa à demi et lui dit :

– Il n’ira pas loin. Il a mon épée dans la poitrine.

Vanda aperçut le pistolet tout armé sur le guéridon et s’en empara.

– Il ira plus loin que toi ! rugit-elle.

Et, se baissant, elle appuya le canon du pistolet sur la tempe de Vasilika, et lui fit sauter la cervelle. Les traces de sang, la fenêtre ouverte, disaient assez éloquemment la route qu’avait suivie Rocambole.

– Ah ! il est mort ! s’écria Milon d’une voix entrecoupée de sanglots. La lune brillait au ciel et éclairait la terre comme les rayons de l’aube.

Vanda et Milon sautèrent dans le jardin. Les traces de sang continuaient. Au bout du jardin il y avait une porte. Là, le sang était plus abondant. Rocambole s’était arrêté pour ouvrir la porte, et la porte était demeurée entrebâillée. Le quai était désert… Les traces de sang continuaient. Au bout de vingt pas, Milon jeta un cri. Il venait de se heurter à l’enfant étendu évanoui sur le sol. Et tandis qu’il le relevait, Vanda continuait à suivre Rocambole, grâce à cette trace sanglante qu’il avait laissée derrière lui. Milon, l’enfant dans ses bras, la suivait. Les traces de sang se continuaient jusqu’à l’escalier qui descendait du quai au bord de l’eau. Puis elles en jaspaient les marches. Vanda les suivit et descendit l’escalier. Elles continuaient sur la berge… Vanda et Milon marchaient toujours. Puis, tout à coup, elles cessèrent… Elles cessèrent au bord du fleuve… Et le fleuve coulait muet et sinistre, paraissant vouloir garder un secret.

– Ah ! s’écria Milon, une fois encore, il est mort ! Mais Vanda se redressa, écumante, terrible, l’œil en feu :

– Non, dit-elle, non, cela n’est pas possible, non, Dieu ne l’a pas voulu…

« Non, ROCAMBOLE N’EST PAS MORT ! »

q

[1] Sic.

[2] Adolphe Philippe, dit Dennery ou d’Ennery. Célèbre vaudevilliste de l’Empire, brillant adaptateur (Scarron, Restif, Gœthe, Verne…). Futur auteur des Deux Orphelines.

q

œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

Page 1