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Chapitre 18

A l’approche du printemps, les bans du mariage de Jean Guerrier avec Marie-Louise Margival furent enfin publiés. Selon la volonté du banquier, cette union se célébra avec toute la discrétion du grand monde. Au lunch qui suivit la cérémonie religieuse, il n’y eut que les parents et les intimes.

Combien Guerrier était désolé de ne pas avoir auprès de lui, ce jour-là, son bienfaiteur ; mais vraiment, il eût été dangereux pour la sécurité du fugitif d’inviter l’étranger William Farney à une solennité toute intime.

Toutefois, Laroque ne put résister au désir d’assister incognito au mariage. Caché dans une voiture qui stationnait presque en face de la Madeleine, il attendit l’arrivée des époux.

Son cœur tressaillit de joie dès qu’il les aperçut : le bonheur, un bonheur sans mélange, se lisait sur les visages des deux jeunes gens.

Laroque n’était pas venu seulement pour eux. Mme de Terrenoire continuait à l’inquiéter. Il voulait savoir si elle avait désarmé.

La femme du banquier était très pâle. Dans ses yeux fixes et durs, Laroque vit bien que la haine n’était pas morte.

Les rares parents et amis qui assistaient au mariage étaient tous entrés dans l’église et Roger s’apprêtait à s’en aller, lorsque soudain il aperçut un individu qui s’avançait lentement vers le portail et regardait de tous les côtés comme s’il cherchait quelqu’un ou comme s’il redoutait d’être observé.

C’était Luversan, cet homme étrange et suspect que William Farney avait vu causer tout bas avec Mme de Terrenoire pendant la soirée japonaise.

Luversan entra enfin dans l’église, mais il n’y resta que quelques instants et Laroque le vit disparaître pour ne plus revenir.

Laroque l’avait bien regardé, cet homme, et comme la première fois, à la soirée japonaise, il lui sembla qu’il l’avait déjà vu, bien antérieurement, dans des circonstances critiques.

Et puis, que lui importait un Luversan ! S’il fallait s’en tenir aux apparences, cet individu avait succédé à Guerrier dans l’esprit capricieux de Mme de Terrenoire.

Laroque se résigna à retourner à Maison-Blanche, où il avait laissé Suzanne dans un état de prostration qui l’inquiétait vivement.

Après son mariage, Jean demanda une quinzaine de jours de congé, pendant lesquels il fit un voyage en Suisse et en Italie.

Après quoi, il reprit ses habitudes.

Dans sa vie calme de travailleur et d’honnête homme, rien d’extraordinaire ne semblait s’être passé. Il n’y avait qu’un heureux de plus.

Il avait loué un coquet appartement rue de Châteaudun, pour être plus près de la banque Terrenoire, située boulevard Haussmann, à deux pas du carrefour Taitbout.

Margival l’y avait suivi, aimant Guerrier presque autant que sa fille, content de les voir à jamais réunis et de ne les point quitter.

Terrenoire avait voulu se mêler de leur installation, et sa générosité avait épargné à Guerrier et à Margival une partie des dépenses nécessitées par ce qu’il appelait plaisamment « cette mise en train d’un jeune ménage ».

Guerrier n’eut qu’un seul secret pour sa femme : le secret de Roger Laroque.

Néanmoins, comme il ne pouvait se faire à l’idée de ne voir son bienfaiteur qu’à la dérobée, il présenta William Farney à Marie-Louise et à son beau-père.

— Monsieur Farney, leur dit-il, dont j’ai fait la connaissance par le plus heureux des hasards chez une tierce personne, me veut beaucoup de bien.

Une sorte d’amitié ne tarda pas à s’établir entre Margival et le riche Américain.

Un soir, Roger Laroque crut s’apercevoir que la physionomie de Jean s’était assombrie. Ce fut à peine si le brave garçon regardait sa femme. Il commit pendant le repas une série de distractions qui décelaient l’agitation de son esprit. Qu’était-il encore arrivé ?

Tout justement, ce soir-là, le visiteur avait fait la gracieuseté aux jeunes époux de leur apporter un coupon de loge pour l’Opéra.

Guerrier remercia, mais déclara qu’il était indisposé et hors d’état de comprendre la musique. Il pria son beau-père de bien vouloir profiter de l’occasion en accompagnant Marie-Louise au théâtre. Marie-Louise adorait la musique et ce fut pourtant avec une moue très accentuée qu’elle consentit à aller à l’Opéra sans son mari.

Dès que Margival fut sorti avec elle, Guerrier s’écria :

— De grands malheurs se préparent ! je crois que monsieur de Terrenoire est ruiné.

Et Jean raconta une scène qui s’était passée dans le cabinet de travail du banquier, en son hôtel de la rue de Chanaleilles. La porte du cabinet était entrouverte ; le jeune caissier entendit le dialogue suivant qui s’était établi entre le banquier et M. Le Charrier, un des hauts employés de la maison.

— J’ai dû vous avertir de mes doutes et de mes incertitudes, disait ce dernier, car il me semblait que vous aviez trop de confiance dans certaines valeurs, qu’un coup de Bourse ferait baisser et dont la baisse serait un désastre pour nous.

— Je suis à l’abri d’un coup de Bourse, monsieur Le Charrier, et Mussidan… dont la fortune est immense, me tirerait de peine au besoin. Je sais que mes dépenses sont très fortes et que ma fortune personnelle n’est pas encore solidement assise, mais j’ai confiance dans l’avenir. De l’audace ! toujours de l’audace !

M. Le Charrier avait répliqué :

— Monsieur Mussidan peut mourir… et si quelque catastrophe arrivait… quel parti prendre ?…

— Censeur incorrigible, oiseau de mauvais augure ! Mussidan est jeune et vigoureux… Il ne mourra pas… Quant à la catastrophe… d’où viendrait-elle ? Nous faisons face aisément à tous nos engagements. Où donc voyez-vous le point noir ?

Guerrier ajouta :

— Monsieur Le Charrier a cru s’être trompé, tant l’assurance du patron et sa confiance en son étoile lui inspirent d’énergie. Je suis convaincu moi, que monsieur de Terrenoire est sur une pente fatale.

Roger Laroque se contenta de sourire. Il n’admettait pas qu’on donnât tant d’importance à des pertes d’argent.

— Et après, dit-il, est-ce que je ne suis pas là ? Monsieur de Terrenoire, je ne l’oublierai jamais, m’a tendu la main au moment où je me noyais, au moment où j’imaginais que le plus terrible des malheurs était pour un industriel de ne pas pouvoir faire honneur à ses engagements et de voir son nom, honorable jusque-là, intact, couché sur la liste des faillis. Que j’étais loin de me douter qu’en rentrant chez moi, avec l’argent qui comblait mon déficit, je me trouverais devant la justice qui m’a condamné impitoyablement sans autre preuve que mon silence, ma volonté absolue de ne pas révéler le nom de la personne qui m’avait restitué cent mille francs.

Et le vieillard ajouta avec la joie d’un honnête homme, qui peut enfin reconnaître un service rendu :

— Combien lui faut-il à ton patron ? Cent mille francs, deux cent mille francs ; lui faut-il davantage ?

— Je ne saurais vous le dire, et j’espère n’avoir jamais à vous le dire. Il faut attendre.

— Et c’est ce qui te chagrine à ce point-là ! Il y a autre chose certainement. Dis-moi tout, tu ne dois avoir rien de caché pour ton vieux Roger Laroque.

Jean ne put résister à cet appel de l’amitié. Il fondit en larmes et il conta sa peine tout entière au seul homme à qui il pouvait demander conseil dans un cas aussi difficile.

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