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Chapitre 26

Il y avait à peine une heure que MM. Lacroix et Chambille avaient quitté la banque Terrenoire, quand deux hommes se présentèrent à la porte d’entrée des bureaux et frappèrent vigoureusement, pour se faire ouvrir.

L’un des gardiens de la paix se présenta.

— On n’entre pas. Les bureaux sont fermés, dit-il. Que désirez-vous ?

L’un des deux hommes déplia une lettre sans prononcer une parole, et la fit passer sous le nez du sergent de ville, lequel s’inclina, après avoir reconnu le timbre de la préfecture et la signature du chef de la police de sûreté.

Ces deux personnages étaient Tristot et Pivolot. Ils n’étaient point parents, et cependant, par une bizarrerie de la nature, ils se ressemblaient comme s’ils eussent été frères. Grands, maigres, dégingandés, osseux, les jambes démesurées, la figure pointue et sans barbe, les cheveux grisonnants coupés ras, tels ils étaient.

Ils avaient l’air de deux employés jaunis sur les paperasses et ankylosés sur les ronds de cuir. Ils avaient à peu près le même âge, c’est-à-dire une quarantaine d’années environ.

Depuis longtemps la conformité de goûts, d’humeur, les mêmes bizarreries ; peut-être cette ressemblance, cet air de famille, les avaient rapprochés et avaient fait d’eux des amis inséparables.

Rentiers tous les deux, presque riches, indépendants, garçons, sans famille ni liaison, ils vivaient à leur guise, mais la vie leur eût paru sans doute monotone et lourde sans une étrange passion qui leur travaillait l’esprit à tous deux.

Ils avaient voulu faire la police, en amateurs, par goût. Peu à peu, cette idée était entrée profondément dans leur cervelle inactive. Ils désiraient travailler, mais pour eux, en amateurs, tout en essayant d’être utiles.

Les difficultés mêmes qu’ils rencontrèrent au début, chaque fois qu’ils se heurtèrent dans leurs enquêtes, à la police, au lieu de les arrêter, ne firent que les surexciter.

Les agents du quai des Orfèvres ne tardèrent pas à entendre parler d’eux et à les connaître.

Après avoir reçu de fortes admonestations, du chef de la sûreté, Tristot et Pivolot, en plusieurs circonstances, finirent par rendre de si réels services qu’on les écouta.

Ces deux étranges bonshommes étaient doués d’une pénétration singulière, d’un flair étonnant, d’un esprit d’observation très développé.

Par trois fois la police s’était égarée sur des fausses pistes, dans des affaires très graves et qui attiraient l’attention du public, et par trois fois c’étaient Tristot et Pivolot qui l’avaient sauvée d’un humiliant insuccès.

Depuis lors, libres de s’adonner à leur manie, ne craignant plus d’être arrêtés, en pleine enquête, par un ordre péremptoire de la préfecture, Tristot et Pivolot vivaient heureux. Seulement, ils s’étaient fait des jalousies et des inimitiés nombreuses à la préfecture.

Parmi ces jaloux et ces ennemis, le plus ardent, le plus implacable, certes, était le gros Chambille.

Tristot, un jour, l’avait dit à Pivolot :

— Chambille est capable de faire couper le cou à un innocent pour nous donner tort et nous jouer un mauvais tour !

Aussi, chaque fois qu’ils savaient Chambille occupé d’une enquête – et, étant connue son habileté, on ne le chargeait guère que des affaires les plus graves – les deux compères redoublaient de prudence.

C’était entre eux et l’agent, une lutte sourde, où personne ne comptait les coups, à la vérité, mais qui n’en était pas moins redoutable, puisqu’elle se livrait sur un terrain dangereux et qu’elle avait pour enjeu la vie ou la liberté d’un homme, souvent d’un coupable, parfois d’un innocent.

†

Le gardien de la paix ayant lu la lettre, qui était un laissez-passer de la préfecture, s’effaça.

Tristot et Pivolot entrèrent, clignant les yeux, comme pour concentrer les rayons visuels sur tout ce qui les entourait, et ayant un léger et singulier mouvement de narines, comme s’ils avaient voulu aspirer une odeur de crime.

Les deux sergents de ville laissés auprès du cadavre par M. Lacroix avaient suffisamment vu et entendu, pendant la première enquête, pour mettre les compères au courant. Et, les prenant pour des agents secrets de la préfecture, ils ne refusèrent point de leur donner tous les renseignements possibles.

Tristot et Pivolot surent donc vite les principaux détails – l’attitude singulière de Guerrier – son irritation à certaines allusions du commissaire – l’arrestation de Béjaud et les indices qui avaient amené cette arrestation.

Alors, sans se dire un mot, comme s’ils ne se fussent pas connus, ou plutôt pareils à des visiteurs qui, se rencontrant dans un monument ou dans un musée, entreprennent une promenade chacun de leur côté, Tristot et Pivolot, peu soucieux de la stupéfaction des sergents de ville, se séparèrent, se tournant le dos. Ils allaient à leur guise, ici où là, flairant et furetant suivant leurs inspirations.

Pendant qu’ils étaient là, le médecin commis par le commissaire de police arriva et fit l’examen du cadavre – se réservant de pratiquer plus tard l’autopsie, s’il y avait lieu.

Le médecin constatait la mort, arrivée d’une façon foudroyante, à la suite de la section de la carotide. Il y avait eu une courte lutte ; des ecchymoses se voyaient aux avant-bras de la victime. La mort remontait à deux heures du matin environ.

Il signa, parapha, plia le rapport, demanda d’un ton indifférent si l’on savait qui avait fait le coup et s’en alla sans même attendre la réponse.

Après avoir examiné les serrures, la caisse, les malles de Béjaud et de Brignolet, les papiers, le toit, la situation des bureaux, de la maison, des chambres des domestiques, enfin après avoir tout vu, Tristot et Pivolot, prirent congé des agents, demandèrent au concierge l’adresse de Jean Guerrier, de M. de Terrenoire, de la femme de Brignolet et de celle de Béjaud ainsi que quelques renseignements sur les habitudes de vivre de Béjaud et de Brignolet.

†

Quand ils s’arrêtèrent au premier étage, occupé par Tristot, d’une maison de la rue de Douai leur appartenant et, quand ils furent installés confortablement devant deux tasses de chocolat qu’on leur servit aussitôt, il parut à certains signes qu’ils allaient enfin se décider à parler.

— Quelle est votre opinion, monsieur Pivolot ?

Ces deux bizarres originaux ne se tutoyaient jamais et ne se parlaient qu’avec la plus extrême politesse, comme s’ils n’avaient pas mis à l’épreuve, de longue date, leur caractère débonnaire, et s’ils avaient craint qu’un froissement quelconque n’altérât leur amitié.

Pivolot mit quelque temps à répondre.

— Mon cher monsieur Tristot, le coup est fait par un bonhomme qui nous donnera du fil à retordre. Et si nous ne le pinçons pas, ça ne sera pas Chambille qui le pincera. Je regrette, monsieur Tristot, de ne pouvoir vous exprimer une autre opinion. Puis-je connaître la vôtre ?

— Exactement pareille, monsieur. Impossible de me prononcer avant quelques heures ; Chambille a une chance contre nous : l’arrestation de Béjaud…

— Béjaud est-il complice ? Cela n’est pas certain.

— Nous le saurons peut-être avant la fin de la journée.

— Qu’avez-vous observé, boulevard Haussmann ?

— Voici. Je passe sur les détails que vous connaissez qui sautaient à nos yeux et qui ont dû faire la joie de ce pauvre Chambille. Guerrier a prétendu qu’il s’était endormi brusquement, en laissant la caisse ouverte.

« Cela est vrai ! Autrement, en supposant même qu’il fût le voleur, pour écarter les soupçons, il aurait marqué la caisse de traces d’effraction. L’histoire de son sommeil est si invraisemblable, si incroyable qu’elle doit être véridique. Supposons qu’il soit coupable, comme l’en soupçonne monsieur Lacroix, comme beaucoup de choses le font croire. Que devait-il faire ? D’abord, rien ne lui était plus facile que de voler sans assassiner. Puis, le vol commis, la caisse refermée et sillonnée d’éraflures, rien ne lui était plus facile que de partir, comme il l’eût fait s’il ne s’était point endormi. Il est tellement incroyable qu’un assassin attende ainsi la justice, sans avoir une histoire toute prête, que je ne comprends pas monsieur Lacroix de s’être arrêté un instant à croire cette chose possible.

— Et Béjaud ?

— Béjaud, je le réserve. Je verrai plus tard. Que pensez-vous de ce que je viens de vous dire, monsieur ?

— Sans être aussi affirmatif, je crois, comme vous, monsieur, que le coup a été fait en dehors… Et cependant rien ne le prouve. Toutefois, quelques indices m’ont frappé, qui me semblent se contredire entre eux. Par exemple, j’ai remarqué que le caissier devait être très agité, car il s’est promené dans son bureau de long en large assez souvent – on voit des traces de pas, qui sont récentes, puisqu’il a plu seulement hier, vers neuf heures du soir et, que Guerrier est venu à la caisse vers dix heures. Pensait-il aux affaires de son patron, à ses affaires particulières ou à autre chose ? Je l’ignore. Mais l’agitation est évidente. Guerrier a voulu fumer. Il a allumé des cigares, il les a laissés s’éteindre, tant sa préoccupation l’obsédait, et les a jetés pour en rallumer d’autres. J’ai ramassé les cigares que monsieur Chambille a oubliés. Les voici.

— J’ai fait la même observation, et j’ai remarqué, comme vous, la contradiction qui existe entre cette fièvre apparente et le calme d’esprit que dénote le fait suivant : monsieur Guerrier était venu à son bureau pour s’occuper, à la veille des versements importants, d’un travail de contrôle et de révision très aride qui nécessitait la concentration de son esprit et une entière liberté de son jugement. J’ai examiné les papiers épars sur son bureau. Ces papiers représentent la besogne accomplie la nuit par le caissier. Tout est en règle.

« Je n’y ai point vu d’erreurs. Il y a là un effort d’intelligence réel. Je ne crois pas un homme capable d’un pareil effort, cinq minutes avant de commettre le crime dont nous parlons. Donc, du côté des cigares, agitation, fièvre ; du côté du travail, des papiers et des chiffres, calme d’esprit, tranquillité, sang-froid. Donc, contradiction.

— Après tout, s’il a allumé tant de cigares, c’est peut-être qu’il les trouvait mauvais !…

Et, cela dit avec philosophie, M. Pivolot choisit dans une boîte un de ces petits havanes délicieux de ceux qu’on nomme : Veni, vidi, vici...

– Allons voir Guerrier, dit-il, nous le jugerons mieux.

Cependant, M. Lacroix avait transmis un rapport détaillé au parquet en même temps qu’il envoyait Béjaud au dépôt.

Puis, sans perdre une minute, il avait essayé de compléter son enquête. Dans la soirée, alors que ses renseignements étaient très complets, il fut appelé au parquet, où il eut une longue conférence avec le juge d’instruction, M. de Lignerolles, commis à cette affaire.

M. de Lignerolles ! Ce magistrat qui avait recommencé, à Versailles, pour Roger Laroque et Suzanne, la torture morale inaugurée par le policier Lacroix.

Toute la nuit qui suivit, deux hommes stationnèrent dans la rue de Châteaudun, devant les fenêtres de l’appartement habité par Jean Guerrier.

De ces deux hommes, l’un était Chambille.

Au matin, Chambille seul entra. L’agent qui l’accompagnait s’en alla au commissariat de police et revint presque aussitôt avec M. Lacroix, qui, sous son paletot, avait passé son écharpe tricolore.

Magistrats et agents montèrent.

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