‹ La revanche de Roger-la-Honte Tome IChapitre 27 sur 40 · Chapitre 28

Chapitre 28

L’hiver passa, Suzanne et Raymond ne se revirent qu’à de rares intervalles. Cependant, ils s’aimaient de plus en plus. L’absence, l’éloignement, loin de diminuer leurs regrets, les augmentaient au contraire.

Et, à chaque rencontre, quand les deux jeunes gens se trouvaient isolés et qu’on ne pouvait les voir, ils se pressaient les mains furtivement et Raymond demandait à voix basse :

— Vous m’aimez ?

— Je vous aime plus que je ne vous ai jamais aimé ! disait Suzanne.

— Et cet obstacle existe-t-il toujours ?

— Toujours.

— Ainsi…

— Je ne puis être votre femme…

Il baissait la tête, désespéré, se torturant l’esprit. Elle le consolait, chaque fois, d’un mot :

— Je ne serai jamais non plus la femme d’un autre…

Cette promesse apaisait sa jalousie, mais ne la consolait pas. Son amour, même, avait fini par s’en irriter. Son imagination travaillait. L’obstination de la jeune fille à ne rien lui expliquer de ce mystère dont elle entourait son refus lui donnait de mauvaises pensées.

Julia était trop perspicace et adorait trop Raymond pour ne pas avoir deviné, de longue date, l’amour des deux jeunes gens. Son regard vigilant avait surpris les demi-mots, les demi-aveux, les serrements de mains à la dérobée.

Elle ne doutait plus.

Ce qui la surprenait et l’attristait, c’était le silence de Raymond à son égard. À plusieurs reprises, elle avait voulu, dans l’intimité, par quelques allusions discrètes et maternelles, toucher à ce culte mystérieux, et elle s’était heurtée contre un entêtement étrange à ne rien dire.

†

Le printemps était revenu.

Un jour de gai soleil, Julia s’habilla. Elle était toujours vêtue de noir, toujours en deuil. Elle avait fait atteler le cheval à la carriole et elle était sur le point de sortir quand Pierre, son fils aîné, entra.

Il semblait très agité. Son visage était animé, son teint fiévreux.

— Ma mère, dit-il, je voudrais vous parler.

— Quoi donc ? fit-elle. Qu’y a-t-il ? J’allais sortir… Mais…

— Vous alliez sortir ? Je l’ignorais… À votre retour…

— Mais non, tu as l’air trop sérieux, mon enfant… Je veux entendre tout de suite ce que tu as à me confier. Qu’arrive-t-il ?

Tout à coup, il sembla faire un effort sur lui-même, et, d’une voix qu’une violente émotion intérieure rendait tremblante :

— Ma mère, je voudrais me marier…

— Je trouve cela très naturel, mon enfant. Tu es en âge de prendre une femme. Ainsi, tu es amoureux et tu me la cachais ? As-tu bien choisi, au moins ?

— Oh ! ma mère, la plus mignonne et la plus adorable créature qu’on puisse rêver… Jolie au point que cela est presque invraisemblable, bonne, j’en suis sûr, élégante, cela se voit, distinguée et instruite, on n’a qu’à l’écouter pour s’en rendre compte.

— Elle est donc parfaite ? fit Julia en souriant.

— Elle est parfaite, ma mère, puisque je l’aime.

— C’est vrai. Et je la connais ?

— Oui.

— Tu me fais languir… Parmi les jeunes filles que je connais, celle-là n’aurait-elle pas eu le don de me plaire ?…,

— Au contraire, elle vous plaît…

— Son nom !… Dis vite son nom…

— C’est… c’est mademoiselle Farney, ma mère.

— Suzanne ? Elle ?… Elle ?…

— Je l’aime… je l’aime depuis longtemps… Je l’aime à en devenir fou ! c’est Suzanne, ma mère.

Julia était très pâle.

Et, tout à coup, son visage prit une expression de dureté que son fils ne lui avait jamais vue.

— Eh bien ! mon fils, que veux-tu que je fasse et que je dise ? Cet amour est une folie. Mais tu n’aimes pas sérieusement. Il n’y faut plus penser.

— Hélas ! puis-je commander à mes souvenirs, à mon cœur ?

— Enfin, mon ami, que désires-tu ? Que demandes-tu ?

— Je voudrais que vous alliez trouver monsieur Farney et que vous lui disiez la vérité. Je saurai si mon amour est agréé de Suzanne et si je dois me présenter et faire ma cour.

Mme de Noirville réfléchissait. Une crainte lui venait. Est-ce que, par hasard, ce serait Pierre, et non point Raymond, que Mlle Farney aimerait ?

— Oh ! je veux le savoir ! dit-elle.

Et elle interrogea son fils.

— Que s’est-il passé entre elle et toi ?

— Rien, ma mère.

— Vous vous êtes vus souvent ?

— Non, rarement, au contraire… Je sais si bien que nous sommes séparés par des obstacles presque infranchissables qui viennent de la supériorité de sa fortune, que j’ai fait tout mon possible pour l’éviter, afin de moins souffrir…

— Eh bien ?

— J’ai souffert un peu plus, voilà tout. À présent, je n’y peux tenir. Et voilà pourquoi je suis venu vous trouver.

— C’est un malheur, c’est un grand malheur, murmura Julia en passant la main sur son front.

« Écoute les conseils de ta mère, mon enfant. Ce n’est point une femme comme celle-là qui te conviendrait.

— Pourquoi ? Je vous ai maintes fois entendue vanter ses qualités.

— Certes, elle est bonne et intelligente, mais elle a reçu une éducation très raffinée, elle se trouverait mal dans une ferme… C’est une fille élevée pour le luxe, pour le monde, pour Paris, enfin !

— Mais elle adore la campagne, et va rarement à Paris.

— Une fois mariée, cela changera.

— C’est une conjecture. Vous vous trompez peut-être, ma mère.

Elle dit d’un ton plus sec :

— Il te faut, à toi, une femme qui soit plus terre à terre, qui ait des goûts plus simples – tout en ayant une solide instruction –, il te faut moins d’élégance et plus de sérieux…

— Je crois que vous vous trompez sur son caractère. Elle est sérieuse et non pas frivole. Oh ! ma mère, je vais bien souffrir !…

Il appuya sa tête énergique contre l’épaule de Julia, cherchant une protection auprès du cœur de sa mère qu’il aurait voulu trouver plus chaud, afin de se raviver à ce foyer d’affection.

Mais Julia pensait à Raymond.

On eut besoin de Pierre à la ferme. Il sortit. Quelques instants après, Mme de Noirville montait en voiture et s’éloignait.

Laroque était à Maison-Blanche lorsqu’elle y arriva.

Suzanne se trouvait dans le jardin, travaillant à des fleurs, avec le jardinier. De loin, quand elle aperçut Mme de Noirville, elle accourut pour la saluer.

Julia la regarda avec un fin sourire.

— Votre père est ici, mon enfant ? dit-elle.

— Oui, madame, et il sera bien heureux de vous voir.

— J’ai à causer très longuement avec lui.

Et après un silence, lui serrant la main avec un geste significatif :

— Il va être question de vous Suzanne !…

— De moi ? dit-elle sans comprendre.

Puis elle crut deviner la pensée de Julia derrière son sourire.

Elle se troubla, et les vives couleurs qui animaient son visage, égayé par le travail et le grand air, disparurent soudain…

— Mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il se passer ?

Et elle suivit des yeux, avec une sorte d’épouvante, la mère de Raymond qui entrait au château.

On annonça Mme de Noirville à Roger Laroque.

— Monsieur Farney, dit la veuve, après les compliments d’usage, ma visite d’aujourd’hui n’est pas seulement une visite de voisinage ou de politesse.

Ce préambule fit lever la tête de Roger.

— Elle a un but intéressé, poursuivit Julia. Et je vais droit au but, en vous priant toutefois d’excuser mon trouble et l’agitation où vous me voyez… une agitation qui vous semblera très naturelle quand je vous aurai dit que le bonheur d’un de mes fils dépend de ce que je vais vous demander et de ce que vous allez me répondre.

— Parlez, madame, dit Farney, légèrement inquiet.

— Mon fils Raymond aime votre fille, monsieur – j’ai cru remarquer que Suzanne aime mon fils –, je viens vous prier de ne pas vous opposer à leur bonheur et j’ai l’honneur de solliciter pour Raymond la main de mademoiselle Farney…

Aux premiers mots, Laroque s’était dressé brusquement. Cela était si inattendu – il était si loin de se douter – que l’émotion, au premier moment, l’empêcha de parler.

À la fin, il dit, d’une voix rauque, presque méconnaissable :

— Mais c’est impossible !… c’est impossible !…

— Monsieur Farney, dit Julia, mon fils ne m’a pas avoué cet amour, car il se rend compte assurément de la différence de nos fortunes, et il craint sans doute, qu’un soupçon ne vienne effleurer sa délicatesse.

— Alors, comment avez-vous pénétré son secret ?

— Comment, ce serait trop long à vous le dire. Qu’il vous suffise de savoir que je le sais… Et Suzanne l’aime… Je suis certaine qu’ils connaissent leur amour réciproque et qu’ils en souffrent… Voilà pourquoi j’ai pris sur moi de venir vous trouver pour tout vous dire, car de vous seul dépend l’avenir de ces deux pauvres enfants…

— Soit, votre fils l’aime… Cela se peut… Cela devait arriver… J’aurais dû prévoir… J’aurais dû empêcher… Mais ma fille, Suzanne… Si elle l’aimait, elle me l’eût dit… Comment savez-vous… ?

— J’ai surpris bien des étreintes, de leurs mains réunies, j’ai vu bien des soupirs, à demi retenus, et bien des aveux dans des adieux que les lèvres faisaient très froids, mais que les yeux démentaient…

— Et moi, moi, je n’ai rien vu, rien !… Et je doute encore ! ! !

— Interrogez votre fille. Elle ne vous mentira pas.

« Oui, dit-il, se parlant à lui-même, je l’interrogerai plus tard. »

— Nos situations sont loin d’être égales, dit Julia, je ne me fais pas d’illusions à cet égard, et je n’aurais jamais consenti à demander la main de Suzanne pour mon fils Pierre, qui vit près de moi, et n’a point d’ambition. Mais Raymond, tout le monde le dit, sera, est déjà l’un des meilleurs avocats du barreau de Paris. Son père à défaut d’une grande fortune, lui a laissé le don magnifique de la parole, et Raymond surpassera la célébrité de son père… que vous devez connaître de réputation, monsieur Farney ?

— En effet, madame… sa réputation est venue jusqu’en Amérique… et même on a raconté, sur sa mort, je ne sais quelle poignante histoire…

— Ah ! vous savez cela aussi, dit-elle, d’une voix subitement altérée…

— N’est-il pas mort au milieu d’une admirable plaidoirie en faveur d’un de ses amis accusé de… de vol, je crois, d’assassinat ?…

— Oui… d’un ami et d’un frère d’armes.

— Il le proclamait innocent… paraît-il ?

— Il l’était, monsieur… il l’était… Lucien l’a dit hautement…

— Cet homme a été condamné, cependant ?

— Ce n’est point la première erreur que la justice ait commise…

— Et qu’est-il devenu ? On ne l’a pas gracié ?

— Il est mort dans une tentative d’évasion.

Elle baissa la tête. Une faiblesse la prenait. Elle chancela sur sa chaise. Il se précipita pour la retenir. Elle fût tombée sans lui.

— Qu’avez-vous, madame ?

— Rien, un éblouissement, c’est fini. Il est certains souvenirs qu’on n’évoque jamais sans danger…, dit-elle d’un ton étrange.

Ils firent silence. Puis, un peu remise et cherchant le regard de Roger :

— Ainsi, monsieur, dit-elle… vous voulez le malheur de mon fils, le malheur de votre chère fille !… Vous refusez ?…

Il se promenait de long en large dans le salon. Il ne répondit pas. On eût juré qu’il n’avait pas entendu !…

Non, il ne répondait pas et son esprit était déjà loin.

C’est qu’il venait de revoir tout le passé, avec ses plus dramatiques, comme avec ses plus insignifiants incidents.

Et il se rappelait alors quelques-uns de ses remords d’autrefois, et aussi quelques-uns de ses rêves.

Ne s’était-il pas dit souvent :

« Pour rendre Lucien heureux, pour effacer autant que possible entre nous tout mauvais souvenir, que ne ferais-je !… N’ai-je pas tout tenté ? J’aurais sacrifié ma vie avec joie… J’ai cherché l’occasion de plus d’un dévouement !… Et, au lieu d’un dévouement qui lui eût donné le bonheur ou sauvé la vie, c’est moi qui suis cause de sa mort… C’est en apprenant ma faute et la faute de sa femme qu’il est mort !… Je reste coupable envers sa mémoire ! »

Et Julia, Julia ! – étrange caprice, d’un inexplicable hasard –, venait lui demander aujourd’hui, après tant d’années, la main de Suzanne pour un de ses fils !… De Suzanne, sa fille chérie, sa vie, sa joie, son orgueil !… de Suzanne, que son affection jalouse s’était plu à parer de toutes les qualités, de toutes les vertus !… de Suzanne, ce trésor parfait qui devait rendre heureux, à coup sûr, l’homme qui la posséderait.

N’y avait-il pas dans tout cela une intervention supérieure dont la pensée était évidente et l’illuminait maintenant, pour ainsi dire, de rayons, où il voyait nettement la vérité ?

Puisque Suzanne était parfaite, puisque ce trésor de bonté, de candeur et de grâce, devait faire le bonheur de Raymond, n’était-ce pas une suprême réparation de la faute d’autrefois – une réparation adressée à la mémoire de Lucien ?…

— Oui, dit-il tout haut – et Mme de Noirville qui entendit le regarda sans comprendre –, là est le devoir ! Je n’y faillirai pas !

Et, mentalement, s’apercevant qu’il avait parlé haut :

« Lucien, je t’ai causé jadis la plus atroce douleur qu’il soit possible à un homme de souffrir – je n’ai pu te demander pardon et tu ne m’eusses point pardonné… Aujourd’hui, je vais me séparer de ce que j’ai de plus cher pour le donner à un de tes fils… parce que je suis sûr que Suzanne est la jeune fille que tu aurais rêvée pour tes enfants, – ce n’est ni à Julia, ni à Raymond que je la donne, – c’est à toi, Lucien, mon ami, à toi pour que, là où tu es, tu oublies ! »

Il était redevenu calme. Il s’arrêta de marcher.

Julia devina qu’il avait pris sa résolution. Elle eut peur :

— Je vous en prie, monsieur, dit-elle encore, avant de refuser, pensez au désespoir de nos enfants… pensez surtout à leur joie si vous acceptiez !

— C’est à cela surtout que j’ai pensé, dit-il…, et j’accepte.

Très émue, ne trouvant point de paroles, la gorge serrée, Julia se leva de son fauteuil et vint à Roger.

— Bien vrai, dit-elle, bien vrai ?… J’ai bien entendu ?… Je ne me suis pas trompée ?…

— Non, vous avez bien entendu…

— Merci, monsieur Farney… Le bonheur et la joie de nos enfants vous remercieront mieux que je ne pourrais le faire !…

Il se dirigea vers une fenêtre et l’entrouvrit.

— Suzanne ! dit-il.

La jeune fille releva la tête. Elle aperçut son père et lui sourit.

— Je travaille, dit-elle…, et je commence même à être très fatiguée…

— Eh bien ! viens te reposer au salon ! nous avons à te parler.

La jeune fille fut reprise par ses terreurs.

Que lui voulait-on ?

Elle passa dans sa chambre, où elle arrangea sa toilette.

Au salon, Mme de Noirville, quand elle entra, vint l’embrasser tendrement. Son père semblait heureux. Elle se rassura.

— Qu’avez-vous donc à me dire de si mystérieux ? dit-elle.

— Ne le devines-tu pas ?

— Comment le devinerais-je ?

Roger Laroque se mit à rire.

— Madame de Noirville m’a demandé tout à l’heure ta main pour son fils Raymond. J’ai répondu que je serais très heureux de la lui accorder, en me réservant toutefois de te demander ton consentement. Ce consentement ne nous avait point paru difficile à obtenir, car il semblait résulter d’observations faites de longue date que tu ne voyais pas Raymond avec indifférence, et même que ta sympathie pour lui était très vive…

— En effet, mon père, j’ai la plus grande amitié pour monsieur Raymond.

— De l’amitié seulement ?

Elle se tut.

— Tu connais maintenant la demande de madame de Noirville. Moi, j’ai répondu favorablement. Mais toi, quelle réponse y fais-tu ?

Elle se taisait toujours, la tête très basse, son cœur était broyé.

— Sache bien que tu es libre, ma chérie, et que je ne veux en aucune manière influencer ta décision… Ta volonté sera la mienne. Il nous a paru que tu aimais Raymond… Nous serions-nous trompés ?

— Je vous ai déjà dit, à plusieurs reprises, mon père, que je ne veux pas me marier…

— Mais c’est de la démence… Jeune, jolie, riche, le bonheur t’attend… auprès d’un mari qui t’adorera…

— Le bonheur, ne l’ai-je pas auprès de vous, mon père ?…

— Mais je ne serai pas toujours près de toi. Je puis mourir. Et tu resterais seule, sans protection, sans amis, sans famille…

— Vous connaissez ma volonté, mon père, je ne me marierai pas.

— Mon enfant bien-aimée, réfléchis… Ton obstination est incompréhensible… Elle me fait tout supposer… N’est-ce pas Raymond que tu aimes ? En aimes-tu un autre ?… Avoue ! Que crains-tu ?… Ne suis-je pas indulgent ?… As-tu laissé en Amérique quelque amour que tu n’as pas osé me confier et auquel tu veux rester fidèle ?…

— Oh ! mon père !…

— Tu me fais tout supposer, te dis-je, même les choses les plus invraisemblables.

— Ne supposez rien, mon père, ne croyez que ce que je vous dis.

— C’est étrange, murmura le pauvre homme.

Mme de Noirville, désespérée, pensait à Raymond.

— C’est ton dernier mot, Suzanne ?

— Oui, mon père. Je suis heureuse telle que je suis…

— Sache que tu me causes beaucoup de peine…

— Oh ! mon père, pardon, dit l’enfant, les larmes aux yeux.

Roger se pencha à l’oreille de Mme de Noirville :

— Il faut que je lui parle, dit-il, laissez-moi seul avec elle.

Mme de Noirville prit congé ; elle embrassa Suzanne, après l’avoir tristement et longuement contemplée.

Le père et la fille restèrent seuls.

Roger avait pris Suzanne par les mains, et, l’entraînant avec lui, était allé s’asseoir dans un fauteuil, l’attirant sur ses genoux sans la lâcher, comme quand elle était petite.

Et il ne lui dit que ce seul mot, qui résumait la scène de tout à l’heure, n’ayant pas besoin d’en rappeler les incidents :

— Pourquoi ?

— Je vous l’ai dit, je ne tiens pas à me marier.

Un soupçon était né dans l’esprit de Laroque – un soupçon qui persistait malgré lui –, qui grandissait malgré lui…

Si sa fille refusait obstinément le mariage, n’était-ce pas parce qu’elle se souvenait… parce qu’elle avait conscience du passé ? parce qu’elle savait que ce nom de Farney n’était pas le sien ? parce qu’elle ne voulait pas rougir du déshonneur de son père ?…

Mais il n’osait remuer ces cendres et l’interroger là-dessus.

— Tu n’as pas d’autres raisons ?

— Quelles autres raisons me supposez-vous ?… Je vous les dirais.

— Je respecte ton secret, quel qu’il soit.

— Je n’en ai pas.

— Oh ! mon enfant, à quoi bon mentir, toi dont les lèvres n’avaient jamais connu le mensonge !

Elle baissa la tête, toute pâle. Roger soupira profondément. « Qui me dira le mystère de ce cœur de fillette ? » pensa-t-il.

Et, après un long silence, gênant pour tous deux :

— Tu ne peux vaincre tes répugnances, alors même que tu vois combien ton mariage me ferait plaisir ? Je crois Raymond digne de toi : je suis sûr qu’il te rendrait heureuse… As-tu de l’aversion contre lui ?… Quelque chose en lui, dans son attitude à ton égard, dans son caractère, t’a-t-il déplu ?

— Loin de là !

— Et si je te disais : « Pour reconnaître la profonde affection que je t’ai toujours montrée – pour me prouver que tu m’aimes –, que tu te souviens des mille soins jaloux dont j’ai entouré ton enfance », si je te disais : « Pour me récompenser de t’avoir tant aimée, et pour que, si je meurs, je puisse mourir avec la certitude de te laisser une famille, marie-toi avec ce jeune homme », – que ferais-tu, Suzanne ?

Elle baissa la tête un peu plus bas et ne sortit pas de son singulier silence.

— Tu n’as rien à me reprocher, n’est-ce pas ?

— Oh ! mon père, fit-elle avec élan, lui entourant le cou de ses bras et cachant sa tête sur l’épaule du pauvre homme.

— Et crois-tu, méchante enfant, que je ne souffre pas, moi, de te voir aussi méfiante ?

— Je vous assure, mon père…

— Ne mens pas, te dis-je… Ne parlons plus de ce mariage, et garde ton secret, puisque tu le veux…

Il avait dit cela brusquement, les sourcils froncés.

Suzanne eut le cœur serré comme par des doigts de fer. Jamais il ne lui avait parlé de la sorte !

La vie continua quelques jours sans incidents nouveaux. Le père et la fille évitaient, lorsqu’ils étaient ensemble, toute allusion à la démarche de Mme de Noirville. Et cependant, comme ils y pensaient tous les deux !

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