‹ La revanche de Roger-la-Honte Tome IChapitre 29 sur 40 · Chapitre 30

Chapitre 30

Le lendemain, un étranger, M. William Farney, sujet américain, ne craignait pas de se présenter à M. de Lignerolles, juge d’instruction, pour lui demander l’insigne faveur de voir son ami Jean Guerrier.

Fort heureusement pour le solliciteur que le magistrat avait été averti par M. Lacroix de l’existence d’un riche Américain qui s’intéressait à l’assassin présumé de Brignolet. Sans quoi, il l’eût éconduit, et de la belle façon.

Mais la fortune a tout au moins le droit de discuter même avec un juge d’instruction.

William Farney insista.

— Je suis, dit-il, un des meilleurs amis de la famille Margival. Ma conviction est que Guerrier n’a aucunement trempé dans le crime dont on l’accuse. Je voudrais lui apporter mes consolations et la promesse verbale que je mets toute ma fortune à son service pour sa défense.

Il prononça ses dernières paroles de la voix ferme avec laquelle autrefois il se défendait contre les accusations de ce même de Lignerolles.

Le magistrat le regardait avec la curiosité défiante d’un inquisiteur qui cherche le but véritable d’une démarche imprévue.

Il ne reconnut pas Roger Laroque, sa victime.

— Bien que l’accusé soit au secret, dit-il enfin, il n’y a aucun inconvénient, monsieur Farney, à ce que vous le voyiez pendant quelques minutes, mais en présence de gardiens. Vous n’aurez pas besoin d’aller à Mazas. Nous l’avons conservé au dépôt.

Un instant après, les deux amis se trouvaient en présence à travers le vitrage du parloir. Deux gardiens assistés de deux agents de la sûreté, serraient de près le prisonnier.

Roger faillit se trahir en voyant les ravages que les chagrins avaient creusés sur les traits de Guerrier.

— Comment ! s’écria-t-il, vous en êtes là, au bout de si peu de jours ! Mais vous auriez été condamné à mort que vous n’auriez pas l’air plus défait, plus anéanti.

Jean se redressa sous ces reproches.

— Si vous saviez ! dit-il.

— Je sais que vous êtes accusé d’un crime abominable, d’un assassinat ayant le vol pour mobile, je connais toutes les circonstances de cette affaire, je n’ignore pas que de graves apparences sont contre vous, mais vous ne devez pas faire douter de votre innocence en vous abandonnant au désespoir. Vous n’en avez pas le droit, pour vous-même, pour votre chère femme, Marie-Louise, pour votre excellent beau-père, Margival, pour votre patron et bienfaiteur, monsieur de Terrenoire. Quant à moi, je veux bien ne pas me compter, mais vous savez combien je vous suis attaché et ce que je dois souffrir de vous voir en cet état.

Jean leva les bras comme un homme qui n’espère plus.

Pouvait-il parler devant ses geôliers, pouvait-il étaler sa honte en présence de ces subalternes qui épiaient ses moindres gestes, suivaient ses pensées pour y puiser des renseignements utiles à l’enquête ?

— Monsieur Farney, dit-il, je vous remercie de votre démarche. Vous êtes bon, vous êtes héroïque de ne pas vous séparer d’un malheureux qui aura bientôt contre lui l’opinion presque unanime. Vous ne savez pas tout. Sous peu, mon procès, procès inévitable, vous révélera des choses si abominables que vous vous refuserez à les croire.

Et, sans attendre la réponse, Jean Guerrier reprit le chemin de sa cellule, suivi par les agents, qui redoutaient une tentative de suicide et se tenaient prêts à prévenir les mouvements du malheureux.

Roger se retira, consterné. Que voulait dire Guerrier ? L’infortuné était-il déjà en proie aux hallucinations de la folie ? N’accusait-il pas sa femme, son beau-père et son patron d’avoir causé sa perte !

Roger courut en toute hâte chez Marie-Louise.

Il la trouva seule tout en larmes.

— J’ai vu Jean, lui dit-il.

Elle poussa un cri de joie.

— Il n’est donc plus au secret ? dit-elle. Moi, sa femme, je n’ai pu encore obtenir la permission de le voir, ne fût-ce qu’une minute.

Ce n’était pas là le ton d’une femme qui a causé la perte de son mari.

Roger Laroque ne voulut pas mentir. Il raconta dans ses moindres détails, la scène navrante à laquelle il venait d’assister. Tout en parlant, il regardait attentivement Marie-Louise.

La jeune femme ne se troubla nullement. Il n’y eut pas dans ses yeux la moindre expression qui pût donner à penser à Roger qu’elle comprenait ses paroles accusatrices.

Elle éclata en sanglots, criant :

— S’il m’accuse, c’est que son désespoir a perdu sa raison. Il faut qu’on me rende mon mari. Moi seule suis capable de le guérir.

Margival rentra au même instant. Mis au courant de l’événement de la matinée, il conclut aussi à la folie de Guerrier. Sa sincérité n’était pas plus douteuse que celle de Marie-Louise.

Le père et la fille respiraient l’honnêteté, la probité, l’honneur.

Quant à l’insinuation de Guerrier contre M. de Terrenoire, on convint de ne pas en parler provisoirement au banquier. Il était inutile de lui révéler des paroles que Guerrier regretterait certainement.

Le soir même, le prisonnier recevait de son ancien patron la lettre suivante dont l’écriture allongée en anglaise du plus pur style n’avait aucun rapport avec celle de Roger Laroque :

« Cher Monsieur Guerrier,

« Je n’ai pas hésité à révéler à Marie-Louise et à son père les paroles amères que vous avez prononcées contre ces deux êtres qui vous aiment tant, paroles dont le sens m’échappe absolument.

« Je vous jure que votre femme et votre beau-père n’ont pas compris un mot de ce que vous voulez dire.

« Il y a des expressions, des exclamations qui ne trompent pas. Votre famille est tout à fait en dehors de vos malheurs et le coup qui vous frappe la frappe en même temps.

« Ne vous laissez pas abattre, comptez sur tous les vôtres comme sur moi.

« Votre ami,

« William Farney. »

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