‹ La revanche de Roger-la-Honte Tome IChapitre 38 sur 40 · Chapitre 39 1

Chapitre 39 1

Laroque, énervé par cette enquête interminable, les craintes qui commençaient à l’envahir pour sa sûreté personnelle, se laissait aller à la réaction du découragement.
Suzanne en profita pour essayer de le déterminer à repartir en Amérique.

— Père, lui dit-elle, depuis que je sais dans quel labyrinthe inextricable vous vous êtes engagé, je ne vis plus. La nuit, au moindre bruit, je me réveille en sursaut croyant qu’on vient vous arrêter. Quand vous promettez de revenir à telle heure, et que vous me faites attendre, je songe avec effroi à l’idée que vous êtes retombé dans les griffes de la justice et que je ne vous reverrai plus, comme autrefois que devant ces hommes à robe rouge dont la vue me glaçait d’épouvante, à Versailles. Si cela doit continuer encore plusieurs mois, vous risquerez peut-être de retrouver votre honneur, mais vous perdrez votre fille.

— Chère enfant ! Oui… Tu changes tous les jours… tu t’étioles dans cette solitude… Je devrais partir, retourner là-bas, où je suis honoré, où je serais heureux avec toi… si je pouvais oublier ; mais il y a ici, dans cette France que j’aime tant, où je veux finir mes jours, il y a un homme qui compte pour moi, qui est malheureux, injustement accusé, martyr…

— Jean Guerrier… c’est vrai.

— L’abandonner serait une trahison. Luttons jusqu’au bout, mon enfant. Soyons vaillants. Il n’est pas possible que cet inique jugement de Versailles ne soit pas réformé. Éloigne de toi les folles terreurs. Sois ferme dans ta conviction, dans l’ardent désir de voir ton père réhabilité.

Il achevait ces derniers mots quand la porte s’ouvrit.

Le père Firmin, vieux jardinier du pays, avait passé la journée à Maison-Blanche.

— Que voulez-vous, père Firmin ? demanda-t-elle.

— Pardon, mademoiselle ; pardon, monsieur Farney. C’est un voisin, un bon voisin, qui demande la permission de visiter votre serre. Je crois bien qu’il voudrait vous demander quelques boutures qu’on aurait bien de la peine à se procurer ailleurs qu’ici.

— Vous n’avez pas besoin de ma permission, père Firmin, dit Laroque. Donnez à ce monsieur tout ce qu’il désire… du moment que c’est un bon voisin.

— Et un voisin rigolo, sauf vot’respect, monsieur Farney, ajouta le père Firmin qui s’arrêtait difficilement de parler quand il avait commencé. Cet homme-là, il en évu de toutes les couleurs. Paraît qu’c’est lui qu’a arrêté Lacenaire, mais vous n’connaissez pas ça, Lacenaire, vous, monsieur Farney. Lacenaire, c’est un assassin qu’en a tué quinze à lui tout seul. Il s’a fait prendre le jour où il a évu un complice.

Laroque écoutait avec intérêt le père Firmin, ce qui ne contribua pas peu à donner au vieux jardinier une impulsion nouvelle d’éloquence.

— J’vas vous dire. C’est un… un bon… un vrai… un roussin, quoi ! Il a été d’la boîte pendant trente-trois ans, sept années de rabiot, sans compter les services militaires. On ne voulait pas lui octroyer sa retraite, mais il l’a prise. C’est Cuvellier qu’y s’nomme : quand on dit « Cuvellier » à la boîte paraît que tout l’monde se découvre. Y en a pas, y en a jamais eu d’pareil, y en aura jamais plus.

Laroque ne put s’empêcher de rire.

Mais, si le vieux de la boîte était réellement aussi malin, peut-être bien qu’on pourrait l’utiliser en faveur de Guerrier.

Laroque invita le père Firmin à le mettre en rapport avec cet homme extraordinaire.

Le vieux jardinier, enchanté du succès de sa harangue, sortit avec son maître et le conduisit à un petit vieillard tout ratatiné et clignotant qui essuyait ses lunettes avec un formidable mouchoir de couleur.

— Vous êtes monsieur Cuvellier ? demanda Laroque au visiteur, en exagérant, par prudence, son accent yankee.

— Oui, monsieur.

— Et vous désirez visiter notre serre ? Très volontiers, monsieur. Le père Firmin vous expliquera nos essais d’acclimatation. Si quelques boutures de nos réserves pouvaient vous agréer, ne vous gênez pas. Je me fais un plaisir d’obliger un voisin qui, paraît-il, a rendu de grands services à son pays en le débarrassant de nombreuses bêtes féroces à faces humaines.

— Mon Dieu, oui, monsieur, de très grands services. Mon pays m’a prouvé sa reconnaissance en m’allouant une petite retraite dont je vis, après avoir élevé cinq enfants qui font leur chemin à Paris. J’aurais peut-être été plus favorisé aux États-Unis, mais je n’aurais pas le plaisir d’être français ; c’est un privilège qui vous console de bien des choses.

William Farney trouva que le petit père Cuvellier ne manquait pas de finesse. Lui aussi aimait la France, sa patrie, et peut-être bientôt la lui faudrait-il quitter pour toujours.

— Quand vous aurez fait votre tournée et vos choix, lui dit-il, vous m’obligerez, monsieur Cuvellier, de m’accorder un moment d’entretien pour une affaire sérieuse où j’aurais besoin de vos lumières.

— Soit, monsieur ; mais je vous préviens qu’elles sont bien vacillantes, mes lumières. Tant va la mèche au feu qu’elle brûle toute la chandelle. Encore deux ou trois jets de flamme et la farce sera jouée. Chacun son tour.

— Je vous attends au salon.

Le père Cuvellier revint au bout d’un quart d’heure.

— Je suis à vous, dit-il en acceptant avec plaisir le cigare que lui présentait son hôte, de quoi s’agit-il ?

— Il s’agit d’un homme qui veut me faire verser cinq cent mille francs dans sa caisse pour le seconder dans une affaire industrielle.

— Cinq cent mille francs ! répéta l’agent retraité. C’est un joli denier.

— C’est peu pour moi. Néanmoins, je ne tiendrais pas à les perdre.

— Je comprends ça.

— De quels moyens dispose-t-on à Paris pour vérifier l’honorabilité d’un homme ?

— Il y a des agences ; mais quand il s’agit d’une aussi forte somme, il faut se garder des agences. Si vous avez affaire à un coquin, croyez qu’il aura graissé la patte aux gens chargés de vous renseigner. Il peut lui en coûter dix mille francs, mais qu’importe, puisqu’il lui en restera quatre cent quatre-vingt-dix mille.

— Vraiment ! Mais alors, comment faire ?

— Vérifier par soi-même. Ah ! ce n’est pas commode, surtout pour un étranger. Connaissez-vous les habitudes du bonhomme ? C’est un débauché ? Il court les filles ?

— C’est bien pis, m’assure-t-on ; mais je n’ai pu en avoir la preuve. Il serait joueur.

— Joueur ? Et il vous demande cinq cent mille francs ? C’est pour les jouer, monsieur ! C’est pour avoir la jouissance d’éclabousser de vos billets de banque une galerie émerveillée ! Savez-vous en combien de temps il peut vous les perdre, vos cinq cent mille francs ? En une nuit, en une demi-nuit !

Roger admirait ce petit vieux qui, après quarante années de services militaires et civils, avait encore tant de vigueur dans l’expression de sa pensée.

— Je vois, dit-il, que vous connaissez à fond les joueurs.

— Je vous crois ; j’ai été pendant dix ans brigadier au service des garnis à la préfecture de police, où nous avions entre autres surveillances de nuit, celle des tripots.

— Vraiment ! s’écria Laroque. Alors, vous allez peut-être pouvoir me renseigner.

— J’en doute ; car ce personnel se renouvelle en moyenne tous les cinq ans. Les pigeons disparaissent, se suicident ou vont en prison pour abus de confiance.

Laroque alla droit au but.

— Dans votre collection de voleurs ou de volés n’auriez-vous pas un certain Luversan ?

— Parfaitement, je tiens cet article.

Roger rayonna.

— C’est un homme entre deux âges, beau garçon, brun, l’œil perçant, un accent indéfinissable, un bellâtre, une sorte de rastaquouère, comme on dit de nos jours.

— Parfait, et il ne saurait y avoir deux Luversan de cet accabit.

— C’était de mon temps un boursier, une sorte de banquier marron.

— Ah !

— Il n’a pas toujours fait que de la banque et je l’ai connu dans les bas tripots du Quartier latin. Seulement, il ne s’appelait pas Luversan à l’époque dont je veux parler. Il s’appelait… attendez !… Ah ! diable, c’est qu’il y a bigrement longtemps de cela. Ma foi, je ne m’en souviens plus.

— Je vous en prie, monsieur, tâchez de vous rappeler ce nom. Faites un effort.

— À quoi bon. Luversan est un coquin à qui je ne prêterais pas quarante sous. Je vous sauve cinq cent mille francs et je ne vous demande pas de remise.

Il se levait pour se retirer quand soudain son visage s’illumina, Cuvellier, triomphalement, s’écria :

— Le nom de votre homme, je le tiens, c’est… c’est Mathias Zo… non ! Zu… Zubé… Mathias Zuberi !

À ce nom de Mathias Zuberi, Roger Laroque avait fait un brusque mouvement. Son cœur avait battu plus vite. Il lui semblait se souvenir, lui, aussi ! Il lui semblait qu’il connaissait ce nom ! Mathias Zuberi avait été mêlé à sa vie.

Le vieux de la boîte s’était remis.

— Un joli coco, dit-il. Je revois son dossier comme si je l’avais là, sous la main. On ne connaît pas sa nationalité, mais on a la conviction qu’il a fait de l’espionnage pendant la guerre de 1870, pour le compte des Allemands. Il est gros joueur et c’est ce qui le perd. Vous êtes renseigné, monsieur. Encore une fois merci, et bonsoir. Mon petit-fils m’attend.

Il se retira en saluant sans obséquiosité.

Laroque était très agité et très nerveux. C’est que lui aussi se souvenait.

Il se souvenait de ce Mathias Zuberi.

— N’avait-il pas été soldat ? Ne s’était-il pas battu autour d’Orléans ? N’avait-il pas, alors qu’il était sous-officier, surpris ce Mathias Zuberi en flagrant délit d’espionnage et ne l’avait-il pas fait arrêter ?

Mathias Zuberi s’était échappé de sa prison, quelques heures avant d’être conduit devant le peloton d’exécution, et dans la prison, sur les murs, il avait écrit quelques mots à l’adresse de Laroque, par lesquels il le menaçait de sa vengeance…

Tout un monde d’idées et de conjectures se développait devant Laroque. Était-ce donc vrai que ce Mathias Zuberi fût le même que Luversan ? Alors que de choses compliquées se simplifiaient !

Le hasard avait servi le misérable d’une façon bien singulière, mais le hasard est un dieu aveugle qui tend les mains et se laisse prendre par le premier venu.

Zuberi connaissait sa ressemblance avec Laroque, il l’avait augmentée, cette ressemblance, en choisissant des vêtements pareils à ceux que portait le mécanicien, d’une coupe particulière, de la même couleur, sans oublier cette pèlerine – mode assez rare – dont Laroque se couvrait les épaules, car il avait gagné des rhumatismes pendant les terribles froids de la guerre de 1870.

Voilà à quoi il pensait. Mais, tout cela, après tout, n’était que conjectures.

Rien, peut-être, n’était vrai ! Zuberi avait donc calculé qu’il serait vu par la femme et la fille de Laroque ? Impossible. Que des témoins le prendraient pour Roger ? Impossible. Qu’il rencontrerait le mécanicien le lendemain au cercle, perdrait contre lui, et ferait ainsi passer dans sa caisse les billets volés à Larouette, billets accusateurs ? Impossible, encore, toujours !

Toutes ces hésitations, toutes ces incertitudes, Laroque était décidé à ne les confier à personne, pas même à Suzanne.

Le lendemain, il rendait visite au père Cuvellier qu’il trouva en train d’apprendre à lire à un bambin de six ans.

— C’est mon petit-fils, dit le retraité. Il a la tête bien dure, mais il a bon cœur, ce qui fait compensation. La tête s’amollira chez lui et je suis convaincu que le cœur ne s’endurcira pas. Je parie que vous venez pour notre homme ? J’y ai pensé toute la nuit. Si vous voulez savoir ce qu’il vaut, adressez-vous à une sorte de coulissier marron, nommé d’Andrimaud, rue de Rivoli, 104. Il ne vous en dira que du bien, mais l’un vaut l’autre. D’Andrimaud en a eu pour deux ans de Poissy et dernièrement, étant allé à la boîte, j’ai appris que ce coquin recommençait sur une grande échelle. C’est peut-être pour lui que Mathias Zuberi voulait vous faire verser cinq cent mille francs ?

— Non ; mais je vous remercie, monsieur, de vos bons renseignements. Si votre petit-fils veut venir de temps en temps faire des bouquets chez moi, il sera le bienvenu.

L’enfant sauta de joie, et Cuvellier, reconnaissant, fit à son tour visiter à M. Farney son jardinet et sa basse-cour.

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