XII
Léna, étourdie, embarrassée des regards qu'on jette sur elle, se trouve prise, entraînée, submergée dans le courant qui, un jour d'exposition, se précipite dans les halls et les escaliers des grands bazars parisiens. Jamais elle n'a vu tant de foule, ni entendu un tel bruit. Jamais, non plus, une pareille multitude d'objets ni un aspect si varié, si élégant, n'ont apparu, je ne dirai pas seulement à ses yeux, mais à son imagination. Ses oreilles lui font presque mal; les heurts la font tressaillir, et cependant, à chaque pas, elle murmure naïvement: «Que c'est beau!»
Mais sa cousine l'entraîne, en habituée de la maison. Il est vrai qu'elle fréquente surtout le comptoir de la bienfaisance; mais, quand elle a fait les modestes achats de son frère, elle parcourt volontiers, avec un plaisir platonique, les riches rayons de soieries, surtout ceux du linge; car, en vraie Bretonne, elle aimerait à voir des armoires pleines de toile.
En deux heures la toilette est composée, depuis les bottines jusqu'au chapeau. Le complet a besoin d'une retouche, mais sera livré le soir même. Elles ont passé à la ganterie, et choisi un voile, un noeud de mousseline pour le corsage, quelques mouchoirs en batiste imprimée. Il est près d'une heure, et, plus fatiguées de cette séance dans une atmosphère viciée que d'une longue promenade dans la campagne, elles viennent tomber sur une chaise dans un bouillon que remplit encore une foule affairée.
--Que prendras-tu, ma petite? demande Mélanie, lui tendant le menu.
Léna rencontre le regard curieux de la bonne, qui examine sa coiffe, et elle entend derrière elle des réflexions sur son costume.
--Très seyant!... Est-ce une vraie Bretonne? Est-ce le costume du _Pardon de Ploërmel_?... Elle tient à être remarquée, cette petite, pour se montrer ainsi dans Paris!
--Que prend Mademoiselle? demande la bonne d'un ton leste.
Les yeux de Léna errent sur une liste de mets inconnus, et elle se hâte de dire qu'elle prendra ce qu'a choisi sa cousine.
Le même air vicié, rempli, cette fois, d'émanations culinaires, lui tourne la tête. Elle répond à Mélanie sans la comprendre, puis elle repense à ses achats.
Maintenant, elle se demande si elle en est contente. Mélanie a-t-elle vraiment bon goût? N'aurait-il pas mieux valu croire cette tranquille demoiselle de comptoir, qui lui conseillait d'attendre deux jours pour avoir son complet et son blouson faits sur mesure? Cette étoffe grise n'était-elle pas trop claire?... Ce chapeau mordoré orné d'une rose, un peu commun?...
Elle était trop lasse et trop agitée pour manger. Et puis la pensée d'être si près de Landry lui causait un vertige. Si elle allait l'apercevoir tout à coup!
Mélanie la traîna tout le jour à travers Paris. C'était trop, et les intermèdes désagréables produits par l'attente aux bureaux d'omnibus, la traversée des carrefours, les embarras de voitures l'empêchaient de jouir de l'aspect animé des grandes rues et des boulevards.
Mais, comme tombait la nuit, il arriva une pénible aventure. A la sortie d'une église où était assemblée une foule considérable, Léna et sa parente furent séparées. Dans l'obscurité croissante, la jeune fille ressentit un effroi nerveux. L'attention qu'excitait son costume lui devenait odieuse. Elle allait de côté et d'autre, cherchant Mélanie aux diverses portes; mais les abords en devenaient déserts. Elle rentra dans l'église, parcourut les nefs, sortit anxieuse. Tout était pour elle difficile et nouveau, même arrêter une voiture. Comme, cependant, elle allait se décider à se faire conduire à la gare, et qu'elle glissait sa main dans sa poche pour y prendre son porte-monnaie, elle poussa un cri d'effroi: elle se souvenait maintenant de l'avoir confié à sa cousine. Que faire? Mélanie était sans doute allée l'attendre à la gare.... Ses larmes coulaient sans contrainte, tandis qu'elle allait et venait sur le trottoir. Elle éprouva tout à coup un saisissement en entendant une voix masculine tout près d'elle.
--Pardonnez-moi de vous aborder, Mademoiselle, mais voici quelques instants que je vous vois évidemment embarrassée.... Êtes-vous égarée dans ce quartier? Puis-je vous donner un renseignement?
Les yeux effrayés de Léna rencontrèrent une figure rassurante, celle d'un homme d'une taille élevée, d'un aspect élégant, d'une physionomie sévère. Il tenait son chapeau à la main, et le ton grave et respectueux de ses paroles donna confiance à Léna.
--La parente qui m'accompagnait a été séparée de moi par la foule, il y a déjà quelques minutes, et elle ne revient pas....
--Peut-être vous attend-elle chez vous?
--Ou à la gare.... Mais....
Elle ne pouvait point dire à cet inconnu qu'elle n'avait pas d'argent.
--Est-ce loin, la gare Montparnasse, Monsieur?
--Très loin. Appellerai-je une voiture pour vous?
--C'est que.... Ne puis-je y aller à pied?
Elle tordait ses mains vides, et il devina.
--Madame votre parente a peut-être votre porte-monnaie? Voulez-vous m'autoriser à vous remettre ma carte, qui vous permettra d'acquitter le petit emprunt que vous allez être forcée de contracter?
Elle prit la carte, anxieuse, indécise. Le nom ne lui était pas connu, mais les manières de l'étranger la rassuraient.
Il appela un fiacre, puis tendit à Léna son porte-monnaie.
--Je ne sais rien... j'arrive à Paris.... Que dois-je donner?
--Cette pièce de deux francs, le trajet étant long.
--Merci, Monsieur.... Je demeure au presbytère de Boulommiers....
Il fit un geste de surprise, et la regarda plus attentivement.
--Alors, dit-il, ce doit être à Mlle de Coatlanguy que j'ai l'honneur de parler?... Mon cousin, Landry Desmoutiers, m'a rendu familiers le nom et l'hospitalité de monsieur votre oncle....
Un flot de sang monta au visage de Léna, et une chaleur de vie à son coeur. Jamais le cher vieux nom n'avait semblé plus doux à son oreille qu'en ce moment où il lui servait de passe-port sur le pavé de Paris. Mais, comme elle allait répondre, la disgracieuse silhouette de Mélanie se dressa devant elle. La pauvre fille était en sueur; son chapeau était plus que jamais de travers, et une mèche grise pendait, détachée de ses bandeaux.
--Enfin, te voilà! Je viens du poste de police, du bureau des tramways.... J'étais folle de peur!
--Et moi aussi, dit Léna, riant et pleurant. Voici une voiture où Monsieur allait me faire monter.... Oh! quel heureux hasard! Il est le cousin de M. Desmoutiers.
Séverin s'inclina.
--En effet, je suis son proche parent; mais j'ignorais le nom de Mademoiselle, quand j'ai cru devoir offrir à sa détresse évidente une aide d'ailleurs banale.
Les manières de Séverin étaient bien faites pour rassurer la soeur du curé.
--Merci, Monsieur, nous allons profiter de cette voiture.... Penser que cette enfant était perdue dans Paris, et avec ce costume! Merci encore, et que Dieu vous bénisse!
Elle entraîna Léna, qui répondit par un sourire timide au salut correct de son protecteur improvisé, et elle n'eut pas trop du trajet de la gare pour raconter ses craintes et sa désolation.
Quand elles rentrèrent, la servante annonça triomphalement que la voiture du Bon-Marché était venue, et qu'il y avait une quantité de cartons et de paquets.
Mélanie coupa les ficelles avec une hâte joyeuse et étala sur les deux lits la jupe et la jaquette d'étoffe grise, la blouse à carreaux bleus et blancs, le chapeau, les gants, le noeud de mousseline. Elle vérifia la note, et déclara que c'était une affaire merveilleuse, le costume ayant été laissé au rabais comme étant de l'an dernier.
--Vas-tu essayer cela tout de suite, Léna?
Mais voici qu'une tristesse envahissait Léna. Ce costume de _demoiselle_, qu'elle avait si souvent rêvé et envié, lui produisait un effet étrange, comme une angoisse.
--Il est tard, tante Mélanie.... Votre frère aimera à voir mon costume breton, ce soir encore....
--Ça, c'est vrai.... Eh bien! repose-toi un peu, je vais voir si le souper est prêt.
Et, ayant noué un tablier sur sa robe noire, usée jusqu'à la corde, la vieille fille, sans songer à sa fatigue, se hâta de rejoindre la servante.
Le curé s'était promis une soirée tranquille. Il avait aidé son vicaire à descendre un harmonium; il voulait faire redire à Léna ses chants préférés, et il venait de lui demander _ar Baradoz_, le cantique de saint Hervé, le moine aveugle, sur le paradis, lorsque la sonnette de l'entrée retentit.
Il y eut des pourparlers, puis Mélanie, qui était allée ouvrir la porte, revint en grommelant.
--Une rixe près de l'usine.... Un homme à moitié assommé.... Inutile d'y aller, mon frère, vous seriez insulté, et ils ne vous laisseraient pas arriver près du blessé.
Les deux prêtres se levèrent en même temps.
--Qui est venu, Mélanie?
--La Frisée, cette fainéante que vous avez secourue pendant des mois; c'est son frère qui est tombé... un ivrogne!
--C'est ma clientèle, Sandoz, dit naïvement le curé; c'est à moi à y aller, s'il vous plaît. Bonsoir, dites une prière pour cette âme....
Il était déjà parti, et l'on entendait le flic flac de ses souliers dans la boue du chemin.
--Vous permettez que je remonte travailler? murmura le vicaire.
--Oh! certes, et toi, tu es fatiguée... Monte, et dors bien vite!
Quelques instants après, Léna était couchée dans son étroit petit lit; mais une surexcitation inaccoutumée l'empêchait de dormir. Les impressions du voyage, de l'arrivée, le surmenage de cette journée, un certain désappointement vague, enfin les émotions qui avaient terminé l'après-midi, y compris l'apparition du cousin de Landry, tout cela tourbillonnait dans son cerveau et lui causait une sorte de fièvre. Puis, il y avait l'attente de demain. Elle verrait Landry, elle en était sûre, et sans doute il aurait hâte de la présenter à sa mère. Comme son coeur battait, à cette idée!
Elle essayait de se calmer et de fermer les yeux; mais il y avait mille bruits dans cette maison aux minces cloisons. Au-dessous d'elle, un clapotement régulier révélait une lessive nocturne. Mélanie ouvrait des portes, des armoires; puis le curé rentra, et fut de nouveau grondé.
La dernière vision qu'eut ce soir-là la jeune fille, ce fut sa cousine rentrant à pas de loup avec sa lampe, et se mettant en devoir de raccommoder de grands bas de laine noire dont elle coiffait son poing.
Chose bizarre, ses rêves, pressés, heurtés, ne retracèrent ni les incidents, ni les émotions de cette journée. Elle se trouva transportée au Coatlanguy, jouissant du charme austère d'un paysage hivernal, puis errant, avec une sensation de soulagement et de bien-être, dans les vastes chambres du manoir, pleines d'un rustique confort. Les figures familières de là-bas se pressaient autour d'elle, souriantes. Elle se retrouvait devant le bahut où était pliée sa robe brodée d'argent, elle effleurait d'une sorte de caresse la fine dentelle de ses coiffes, les plissés savants de ses cols. Puis c'était le cimetière verdoyant autour de l'église. Ici, elle s'angoissait, cherchant sans la trouver la tombe de son père. Et, chose étrange, ce fut ce rêve qui, à son réveil, persista à hanter sa pensée. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, cherchant à reconnaître où elle se trouvait, sa mémoire engourdie s'efforçait de retrouver, si elle l'avait jamais entendu, le nom de la ville où était mort ce père inconnu.