‹ La Robe brodée d'argentChapitre 17 sur 46 · XVII

XVII

Décrire la situation d'esprit de Léna serait impossible. Le court passé joyeux de son amour, ses rêves enivrants, tout cela s'était effondré, et il lui semblait avoir roulé dans un abîme de désolation. La vie, la lumière, le bonheur, l'amour, elle avait tout perdu. Des sommets qu'elle avait un instant touchés, elle retombait dans l'ennui inexorable de sa solitude sauvage, dans le dégoût de son existence monotone, et une impossibilité d'aimer de nouveau, d'être heureuse, se dressait devant elle comme un mur noir infranchissable.

Tandis que le mouvement du train secouait ses membres fatigués par la fièvre, et que ses yeux dilatés essayaient de percer les ténèbres sur lesquelles s'accentuaient encore des ombres fantastiques, elle ravivait ses souvenirs, sachant bien, d'ailleurs, que c'était rouvrir ses blessures. Elle revoyait ce jeune passant, surgissant sur le fond terne de sa vie, lui révélant des sphères inconnues et éveillant dans son coeur imprudent un sentiment mystérieux. Oh! la douceur de ces jours d'automne, les plus beaux, les plus riants qu'elle eût vécus sur ses pentes arides!.... Oh! la transformation magique de ce vieux manoir délabré, la beauté presque surnaturelle du feuillage d'or, des couchers de soleil empourprés, des blancheurs dont la jeune lune ouatait le paysage!.... Oh! la féerie des doux entretiens, de la musique entendue sous le vieux plafond bas, et des promenades sur la lande balayée par le vent de la montagne!...

Vains rêves! Comme ces trésors des nains de la légende qui, le jour venu, se changent en feuilles sèches, l'amour, l'espoir, tout avait disparu dans la brutale réalité, ou plutôt, tout s'était transformé en douleurs cuisantes, en regrets inconsolables, parmi lesquels dominait l'épreuve suprême... celle d'avoir donné son coeur à un être qui n'en était pas digne.

Car, enfin, elle eût moins souffert, pensait-elle, ou du moins elle eût souffert avec moins d'amertume, si elle eût été condamnée à suivre le cercueil d'un fiancé fidèle. Mais avoir été l'objet d'un caprice fugitif, sentir sur son coeur le grand froid de l'indifférence, d'un mortel dédain, cela lui semblait au-dessus de ses forces, et elle ne se résignait pas à l'humiliation de revenir si tôt près de ceux qui n'avaient pas approuvé son choix, ni bien auguré de son avenir.

Elle ne ferma pas les yeux un seul instant, et quand elle descendit à la station, dans l'obscurité froide de ce matin de novembre, elle se sentait étourdie et lasse, le coeur engourdi à force d'avoir souffert, mais son orgueil demeurant bien entier, bien vivace, prêt à affronter sa situation douloureuse.

--Déjà de retour, Mlle Léna! dit le chef de gare, prenant son billet. La voiture du maire n'est pas là, il y a sûrement un malentendu. Vous n'allez pas faire plus d'une demi lieue dans ce brouillard!

--Oh! je ne crains pas le brouillard, et il y aura au manoir un grand feu et du café chaud! dit-elle, affectant un ton de plaisanterie. Gardez ma malle jusqu'à tantôt, s'il vous plaît; mon oncle l'enverra chercher.

Elle releva ses jupes de drap autour d'elle, jeta son capuchon sur sa tête, et s'en alla dans la nuit, sous la petite pluie fine qui détrempait les chemins. Le chef de gare la regardait s'éloigner de son pas vif et jeune. La lueur du dernier réverbère de la station la lui montra une dernière fois, au tournant, élancée dans sa mante aux longs plis, puis elle disparut, et, sans s'occuper d'elle davantage, il rentra dans son bureau enfumé.

C'était un triste retour, et par un triste temps. Mais il semblait à Léna que ce ciel bas et gris, que cette pluie continue, que ces arbres maigres, dressant leurs branches nues comme des bras éplorés, s'harmonisaient mieux que ne l'eussent fait le soleil et la verdure avec l'orage de douleur déchaîné au-dedans d'elle. Elle n'avait pas de sabots pour affronter la boue épaisse et les flaques jaunâtres; ses souliers à boucles d'argent furent bientôt traversés, et elle entendait, à chaque pas, un petit clapotement sous la plante de ses pieds. Le drap fin de sa cape fut même pénétré par cette pluie impitoyable, et elle sentit, sous l'abri insuffisant de son capuchon, les barbes de sa coiffe se coller à ses tempes....

Elle s'arrêta un instant au seuil du Coatlanguy. Le jour, terne, blafard, se levait maintenant, donnant un aspect triste aux murs gris et au revêtement de rameaux dépouillés et de brindilles noirâtres qui les tapissait.

A l'intérieur de la maison, il y avait encore des lumières, mais, à travers la pluie, le reflet en était rouge et sinistre. Elle se dirigea vers la porte ouverte de la cuisine, et eut un élan presque sauvage vers ce lieu familier, qu'égayait la grande flamme du foyer, et où Loïzik préparait les bols du déjeuner.

--Loïzik, c'est moi!

Sa cousine tressaillit en voyant dans le cadre de la porte cette lamentable apparition.... Léna avait rejeté son capuchon; les mèches de ses cheveux, collées à son front, lui donnaient un aspect tragique, et dans son regard, il y avait une expression qui fit reculer Loïzik.

--Léna!... Qu'est-il arrivé? Sans prévenir!.... Mais tu es malade!

Elle l'entraînait près du feu, frissonnant au contact de ces mains glacées. Elle la fit asseoir sur le vieux banc de chêne qu'abritait le manteau de la cheminée, et elle dégrafa sa cape. Puis, jetant un coup d'oeil sur les souliers pleins de boue, elle les défit d'un geste vif, arracha les bas mouillés, et, s'agenouillant, prit avec pitié dans ses mains tièdes les pauvres petits pieds transis.

--Marianna, vite, du café bouillant.... Et le flacon de rhum.... Ma pauvre! Pourvu que tu ne tombes pas malade!

Les traits rigides de Léna se détendirent. Elle s'inclina pour baiser le visage de sa cousine.

--Écoute, dit-elle fiévreusement, je m'étais trompée.... Sa mère est une grande dame hautaine, si, si polie envers moi, qu'elle en était insolente... Comprends-tu?

Loïzik la regardait avec effroi.

--C'est un autre monde que le nôtre, te dis-je. Je pourrais être chez moi dans nos châteaux d'alentour; mais là, j'étouffais.... Je n'étais pas désirée, et même....

Elle s'interrompit comme si elle suffoquait, puis reprit avec effort:

--Même lui était changé.... Il voulait bien encore m'épouser, mais je ne pouvais y consentir, car il ne m'aime plus. Alors je suis revenue, Loïzik, car en moi aussi, l'amour est mort....

Sa voix s'éteignit dans un sanglot, et elle cacha son visage sur le coeur de Loïzik, qu'elle sentait battre de pitié.

--Veux-tu, dit-elle, relevant tout à coup la tête, aller dire à mon oncle et à Goulven que je m'étais trompée, que je hais Paris, que je me suis éveillée de mon rêve? Et demande-leur de ne plus jamais, jamais, me parler de cet horrible voyage!

Après cela, elle parut soulagée, et consentit à prendre la boisson chaude que sa cousine lui avait préparée. Puis elle monta dans sa chambre pour changer de costume, et reprit immédiatement, malgré sa lassitude, ses occupations ordinaires.

Le maire la vit à l'heure du repas.

--Eh bien! Lénik, tu n'as pas eu un beau temps, à Paris? dit-il, lui adressant un petit signe d'amitié. Le curé et Mélanie vont bien? C'est-il joli, chez eux?

Léna répondit brièvement. D'un commun accord, tout souvenir pénible était supprimé; le voyage de Paris était censé n'avoir eu d'autre but que de voir les parents exilés. Le maire n'était point curieux; il n'était pas, non plus, de ces sages qui aiment à triompher des erreurs d'autrui. Satisfait de voir sa nièce revenue, content de la rupture des projets qu'il avait désapprouvés, il se trouvait suffisamment renseigné par les explications de Loïzik, et jugeait que le silence achèverait d'étouffer les regrets de Léna, s'il lui en restait encore.

--Du moment que c'est elle qui a rompu, tout va bien! avait-il dit à Loïzik d'un ton d'orgueil soulagé.

La journée se passa, pour Léna, comme dans un rêve. Elle s'était juré d'anéantir son amour, et à vrai dire, l'attitude de Landry l'avait à peu près tué. Elle pleurait en lui le rêve, plutôt que l'homme, qu'elle méprisait maintenant. Elle travailla tout le jour, elle brisa son corps pour étouffer sa pensée; elle essaya de chanter, comme jadis, en faisant sa besogne. Une sorte de brouillard enveloppait son esprit. Par moments, elle se demandait où elle était; il y avait comme des trous dans ses souvenirs; elle se surprenait à chercher quelque chose d'oublié, à raviver une idée qui lui avait échappé.

Le soir, sa malle arriva. Loïzik lui offrit de ranger ses affaires. Une secrète curiosité l'animait; elle savait que son oncle avait donné de l'argent à Léna pour acheter un costume, et elle mourait d'envie de voir ce costume de Paris.

Sa cousine la devina.

--Tu cherches ma toilette neuve? dit-elle avec amertume. Elle m'a trop fait souffrir: je l'ai laissée à tante Mélanie.

Loïzik n'osa même pas demander de quelle couleur était la robe.

Tout à coup, Léna tressaillit. La petite peinture venait d'apparaître, et Loïzik demandait la permission de la déballer.

--C'est un souvenir que tu as rapporté, Lénik? Puis-je voir?

Sur un signe, elle ôta le papier, et poussa un cri.

--Le Coatlanguy!... Quoi! on le connaît, à Paris? dit-elle naïvement. Oh! que c'est bien! Ainsi, après tout, tu aimes le pays plus que tu ne le pensais, chérie, puisque, de tant de jolies choses que tu as vues, tu ne rapportes que l'image de la vieille maison!

Les lèvres serrées, l'oeil brillant, Léna retrouva tout à coup l'idée fixe échappée à son cerveau surmené, le souvenir perdu, l'obsession un instant voilée.

Elle devait savoir si son père était encore vivant. Mais elle résolut de se fier à la promesse du curé de Boulommiers, et d'attendre qu'il eût préparé les voies.