‹ La Robe brodée d'argentChapitre 27 sur 46 · XXVI

XXVI

C'est la vieille de Noël, et Hervé compte joyeusement les jours, le docteur lui ayant promis de le laisser sortir dès que la température serait assez douce. Il a repris sa place dans l'atelier, rangé par sa fille. Il a émis quelques critiques, et formulé des approbations. Il lui apprend, maintenant, à mettre en lumière tels objets de prix, à grouper les oeuvres qui se font valoir, à agencer les effets de lumière et de couleur. Il l'initie à l'art, non en émettant devant elle des théories ou en lui donnant des leçons, mais inconsciemment, sans y songer, par un mot, un geste, une appréciation. Il lui indique ce qu'elle doit voir dans les églises, se réservant de la conduire dans les musées. Et, comme il connaît Venise à fond, il l'envoie en gondole dans tel canal étroit où il y a un vieux palais gothique, où un jardin met une note rare et gaie dans ces amas de marbre, où des touffes de cactus ou des bouquets de laurier produisent un effet étrangement pittoresque. Il lui décrit chaque palais du Canal Grande, lui conte leur histoire. Ainsi, quand elle sort, les récits ou les descriptions de son père ont tout animé pour elle, et elle s'initie rapidement à ces impressions tellement spéciales à Venise.

Et cependant, une note de vie manque à tout cela, pour elle. Ses admirations, ses sensations d'art, elle ne peut les échanger. Elle est toujours seule, et elle sent que, si artiste que soit son père, elle n'est pas en communion complète avec lui, parce qu'il a, lui, un côté technique qui lui fait défaut, à elle. Il peut s'enthousiasmer pour la note plastique, pour le savoir-faire, pour la partie matérielle de l'art. Elle est, elle, une primitive, tout sentiment, et il faut que l'art la touche et lui parle à l'âme. Elle a, en outre, quelquefois vaguement souffert de constater chez son père quelque chose de léger, d'un peu sceptique. Il ne la comprend pas toujours: peut-être après si longtemps, a-t-il oublié l'âme bretonne. D'ailleurs, elle a vainement essayé de fondre leurs deux passés, de faire revivre cette longue durée de leurs existences qu'ils ne connaissent pas. Hervé a peur de souffrir, fut-ce de l'évocation des choses évanouies; il ne désire pas ranimer les cendres des chagrins disparus, et, content de voir près de lui cette fille tendre et attentive dont la beauté réjouit son oeil d'artiste, dont les soins lui rendent un confort oublié, il ne ressent aucune curiosité au sujet des années qu'elle a passées loin de lui, ni des impressions naïves d'une jeunesse écoulée dans un milieu rustique.

Ses amis ont repris le chemin de son atelier. Ils sont, pour la plupart, d'un certain âge et cosmopolites. Il s'anime facilement, comme les gens nerveux, et justifie sa réputation de causeur brillant. Les Français qui se piquent d'art ne manquent pas de venir le voir. Les Italiens aiment son enthousiasme pour leur pays, et l'oeuvre que ce pays lui a en grande partie inspirée. Les Américains paient très cher ses études du Canal Grande et de la Giudeca. On fume chez lui de bons cigares, on boit du café et de la limonade, et Léna se sent de plus en plus étrangère à ce milieu de touristes ou de cosmopolites, où son père lui apparaît sous un jour nouveau.

Elle travaille d'ordinaire dans l'atelier. D'abord, elle gardait le silence sur des questions qui lui étaient inconnues; mais peu à peu, son goût s'est formé; peu à peu, elle se sent capable de formuler une idée, un avis, et quelques-uns de ces visiteurs lui deviennent sympathiques. En revanche, il y en a d'autres qu'elle déteste. Elle sent bien que son père lui-même la regarde avec embarras lorsque ceux-ci arrivent, et elle a coutume, alors, de plier son ouvrage et de se retirer dans la petite chambre qu'elle a réussi à rendre a peu près habitable.

Mais enfin, aucun de ces gens n'est pour son père un ami. Lui aussi doit le sentir, car il arrive souvent qu'après ces heures joyeuses pendant lesquelles il a retrouvé l'entrain, l'esprit de sa jeunesse, il tombe dans des accès de spleen. Alors, ses yeux se ternissent, ses rides se creusent, son regard cherche quelque chose de vague, d'introuvable, d'inaccessible, et si Léna veut lui parler, le distraire, il ne l'entend pas, mais il l'interrompt inconsciemment par une question sur les monts d'Arrez ou le Coatlanguy.

Ainsi, le mal mystérieux que ressent le curé de Boulommiers, dans sa vie héroïquement dévouée, entre les murs sordides du pauvre presbytère, vient hanter le peintre épris des beautés d'Italie, en face du Grand Canal joyeusement sillonné de gondoles, sous les plafonds où éclatent gaiement les riches couleurs de la plus brillante école du monde.

Naturellement, Séverin fréquentait l'atelier d'Hervé Lebreton. Il peignait, lui aussi, et demandait des conseils. Mais ce qui l'attirait, ce n'était pas seulement le talent du peintre où l'agrément de sa conversation, c'était le sentiment de vague inquiétude qu'il ressentait au sujet de Léna.

Il continuait à éprouver pour le compte de ses parents de véritables remords. Eux les avaient secoués, dans leur brillante saison de Florence. Quand il lisait les enthousiastes descriptions de Landry, qu'il le voyait épris des beautés de la ville des fleurs, ravi du cercle d'élite dans lequel sa mère l'avait introduit, il relisait avec une sorte d'indignation ces autres lettres, vieilles de quelques semaines, d'un autre Landry, amoureux alors de simplicité, de rudesse, de pays sauvages et de moeurs primitives. Landry avait oublié ce prétendu éveil de sa personnalité dans ses courses solitaires. Il ne pensait plus au charme rustique du vieux manoir, et s'il se souvenait de la jeune fille dont il avait brisé le coeur, c'était pour rendre un hommage égoïste à la perspicacité de sa mère, et pour s'applaudir d'avoir échappé à un sort désastreux.

Séverin jugeait, lui, que les siens avaient fait à Léna un tort très réel, et qu'une réparation quelconque lui était due. Laquelle? Il ne le savait pas; mais en attendant, de même qu'il s'était occupé d'elle pendant son voyage, il se croyait tenu de veiller sur cette enfant jetée dans un milieu exclusivement masculin, à la préserver des contacts brutaux et décevants, à faire, dans la mesure du possible, que son initiation à l'art, que le complément de son éducation, que le raffinement enfin donné à son esprit n'atteignissent en elle rien de ce qui fait le charme de la jeune fille.

Il ne pouvait être question de la conseiller. Il pouvait seulement l'entretenir dans des courants d'idées très pures et très hautes, dégager pour elle la notion la plus élevée de l'art, insinuer à son père certains avis très sages dont la finesse du peintre devait faire son profit, et enfin renseigner directement Léna sur les amis que recevait Hervé. Il résolut, en outre, de lui procurer quelques relations féminines, capables de la soutenir dans l'isolement un peu dangereux de sa vie.

Cette veille de Noël, il trouva Hervé et sa fille seuls, évidemment déprimés, plus silencieux qu'à l'ordinaire. Lorsque luisent au ciel des familles les fêtes qui, en élevant les âmes, rapprochent les coeurs et resserrent les liens, la nostalgie s'abat, plus lourde, sur les exilés.

--Je contais à Léna les Noëls de mon enfance, dit le peintre, qui était frileusement étendu sur une chaise longue, recouvert d'une fourrure.

Léna essaya de sourire.

--Mon ami, dit Hervé, soudain ranimé par l'apparition d'une figure familière, il faut que vous enduriez les radotages d'un vieil être mélancolique qui vit ce soir très loin d'ici, dans les monts d'Arrez....

--J'aime beaucoup les voyages en chambre, dit Séverin avec une affectation de gaieté, et les contrastes me plaisent: de Venise en Bretagne, ce sera piquant!

--Quand je parle des monts d'Arrez, reprit Hervé, regardant les profondeurs sombres de l'atelier, ne vous imaginez pas de vraies montagnes, mais une chaîne sauvage de collines monotones, entrecoupées de vallées arides, tapissées de thym et d'une petite bruyère maigre et rose.... Le vent qui souffle toujours s'en imprègne, et il me semble en respirer, ce soir, l'âpre parfum....

Léna se recula sans bruit en dehors du rayonnement de la lampe.

--Vous ne pouvez pas vous figurer cette pauvre terre, continua Hervé; mais si vous la voyiez, tout blasé que vous soyez sur les pays superbes et pittoresques, c'est dans les monts d'Arrez que notre Arvor vous prendrait le coeur....

Il se tut un instant, et Séverin entendit un faible soupir du côté de Léna. Ce soir même, il venait de relire les impressions de Landry, toutes pareilles à celles qu'exprimait le peintre; il songeait--et Léna le pensait aussi,--combien ces impressions avaient été fugitives.

--Au pied des monts, presque sur leurs dernières pentes, il y a un vieux manoir, une maison grise, extraite des flancs mêmes de notre terre de granit, une demeure qui s'est appelée un château, et où une race noble a vécu un passé d'honneur.... Léna m'a dit que vous lui avez cédé une petite étude de ma jeunesse.... Vous avez donc vu le Coatlanguy, et vous pouvez comprendre combien il est pittoresque, sauvage, hospitalier....

Hospitalier!... Plût au ciel que le vieux manoir se fût fermé, un soir d'automne, devant le passant perfide qui avait pris le coeur de Léna!

--La race qui l'habite est toujours forte et saine.... Elle sait, d'ailleurs, se débarrasser de ses rejetons quand ils ne peuvent pas utiliser sa sève.... Elle s'est retrempée dans le coeur même du pays, alliée avec les rudes travailleurs de la terre.... Mais elle garde l'empreinte de sa vieille origine.... Mon père et mon frère avaient des traits de gentilshommes.

--Et vous, père! dit la voix faible de Léna.

--Mais voici Noël.... Je ne suis plus vieux.... Je retrouve mes joies d'enfant.... Voici l'heure de la veillée, dans la grande cuisine où Léna pétrissait la pâte le mois dernier,--la grande cuisine aux solives noires et luisantes, aux murs étincelants de cuivres antiques, au foyer gigantesque.... Oh! ce foyer!... Les bancs de chêne y sont toujours, Léna?

--Oui, père....

--Les vieux y prenaient place, pendant que ma mère allait et venait, s'occupant du réveillon. Un tronc d'arbre brûlait dans l'âtre: c'était notre bûche de Noël. Grand'mère nous contait la nuit de Judée, la détresse de «Madame la Vierge, _Itroun Vari_,» ne trouvant pas d'abri. Et mon frère s'écriait: «Ah! si elle était venue au Coatlanguy!...» Tout à coup, des chants très doux s'entendaient au dehors; des petits arrivaient, par bandes, chanter de porte en porte les vieux Noëls bretons. On les faisait entrer, et ma mère leur servait de la soupe chaude. Puis je m'endormais.... C'était délicieux de ne pas dormir dans son lit, d'avoir la conscience vague qu'on causait près de moi, la sensation douce de la belle flamme claire. Mais voici l'heure de partir.... Oui, même nous, tout le monde s'en allait à la messe, excepté la vieille bonne qui restait à garder la maison. Ma mère jetait son capuchon sur sa coiffe, et me serrait contre elle, m'abritant sous les plis amples de sa mante. Quelquefois il neigeait, et alors la joie était complète, de sentir craquer le sol tout blanc sous nos petits sabots, de voir sous ces voiles immaculés les chênes, les talus, les pentes de la montagne, les toits de chaume et les toits de l'église. La messe était très belle; tout le monde chantait le _Gloria_ à plein coeur, et je pensais que nous étions, cette nuit-là, comme les anges, et que nous devions réveiller tous les endormis.... Le petit Jésus était là, entouré de lumière, sur la botte de paille que mon père offrait tous les ans; je trouvais que la Vierge au voile bleu ressemblait à ma mère.... Et le retour! On se croisait gaîment, on grelottait sans se plaindre, on songeait au réveillon et aux sabots glissés dans la cheminée. Les fenêtres éclairées nous souriaient de loin; et quelle sensation c'était de passer de la cour noire et glacée à l'atmosphère chaude de notre grande cuisine!...

Il se tut un instant, et Séverin vit Léna étouffer un sanglot en appuyant son mouchoir sur ses lèvres.

--Les sabots étaient toujours remplis, reprit Hervé, et aucun petit riche gâté, blasé, ne peut comprendre la joie que nous donnaient nos pommes rouges, nos noix, et le petit Jésus de sucre placé dessus.... Et alors, c'était le réveillon. Tous les domestiques le partageaient avec nous.... Ma mère apportait elle-même à deux mains--oh! ces mains robustes et tendres, les mains de la femme forte!...--l'oie énorme qu'elle avait engraissée et bourrée de châtaignes. Et nous disions toujours qu'elle était encore plus grosse que celle de l'an dernier.... Le réveil du matin était très doux. Nous retournions à la grand'messe, et puis le recteur venait, à midi, dîner chez nous.... Nous étions gais tout le jour; cette gaieté était la forme enfantine de la douceur céleste qui nous avait pénétrés: l'Enfant Jésus était venu....

Il y eut un long silence. Le contraste de cet atelier, encombré d'objets disparates, lambeaux de la vie d'inconnus, avec la grande cuisine d'une demeure familiale, la différence de ce poêle triste avec la flamme claire d'un foyer, tout cela n'était encore rien auprès de l'isolement de ces trois êtres, transportés loin de leur pays, de leurs familles. L'intérieur d'Hervé n'était guère pour Léna une maison paternelle, et Séverin avait vu s'éteindre la lumière de son foyer. Ils se sentirent en même temps le coeur étreint par cet isolement, et Hervé tendit la main à sa fille.

--Léna, Noël est-il toujours pareil au Coatlanguy?

--Oui, père, rien n'y change, sauf qu'il n'y a plus de tout petits.

--Mais tu m'as dit que ton cousin va se marier.... Alain aura encore des jours heureux.... Sais-tu ce que je pensais, mon enfant? Si tu demandais à M. de Salles, qui est, comme nous, un solitaire, de venir demain partager notre dîner de Noël? Nous n'avons pas, ici, les belles oies qu'engraissait ma mère; mais nous parlerons des choses de France, et ce sera, pour toi et moi, du moins, un plaisir qui marquera ce jour joyeux....

Involontairement ému, Séverin regarda la jeune fille. Un mélange de satisfaction et de crainte se lisait sur ses traits.

--Si vous saviez, père, dit-elle, dans quel milieu raffiné M. de Salles vit à Paris, vous n'oseriez pas le livrer à l'inexpérience d'une pauvre petite maîtresse de maison telle que moi....

Séverin tressaillit à cette allusion faite à la maison de sa cousine. Mais il n'y avait nulle amertume dans l'accent de Léna, et elle semblait plutôt désirer qu'il acceptât.

--Moi! Je vis comme un sauvage, dit-il, et loin de redouter l'hospitalité de Mlle de Coatlanguy, je serai profondément reconnaissant de m'asseoir à votre table.

--Alors, c'est convenu, dit Hervé, soudain rasséréné. Quelle sensation étrange d'entendre appeler une fille du vieux nom de Coatlanguy!

--Mais c'est le vôtre! dit-elle vivement.

--Oui.... J'avais promis de ne plus le porter....

--On n'avait pas le droit de vous arracher une telle promesse! répliqua-t-elle avec une violence contenue.

--Quelque nom que vous portiez, vous lui faites honneur! dit courtoisement Séverin.

Quelque chose était détendu dans ce lieu tout à l'heure si triste. Ils causèrent des fêtes de Noël, des vieilles traditions des peuples. Séverin laissa voir l'émotion religieuse qu'éveillait en lui cette nuit solennelle. Il ouvrit le piano d'Hervé, sur lequel Léna n'avait pas encore eu le courage de poser ses doigts, et joua des Noëls anciens, gais et naïfs. Lorsque minuit sonna, il s'arrêta un instant, puis il plaqua les accords solennels du _Te Deum_. L'âme de Léna vibra: elle sentit qu'il priait, et s'unit à son action de grâces.

--«Un Enfant nous est né!» murmura Hervé. Puisse-t-il mettre la paix dans les coeurs!

Et alors, Léna pensa au Coatlanguy, et pria silencieusement pour que son père y revécût une nuit de Noël.