XXX
La journée mémorable du 5 a lui. La robe de drap blanc s'étale sur l'étroite couchette de Léna, très simple, seulement ornée de piqûres. Le chapeau est à côté, à grands bords, relevé d'un côté, et orné d'une longue plume. Léna est partagée entre le plaisir de voir cette toilette et le remords de la grosse somme qu'elle coûte. Mais son père lui a dit avec insouciance qu'il lui suffirait, pour la payer, de se défaire d'une petite peinture représentant la cour du Palais Ducal, qu'on lui demandait depuis longtemps.
...Elle s'habille et se glisse dans l'atelier, où il y a une grande glace.... Alors, la surprise la saisit. Elle voit une jeune femme d'une stature un peu au-dessus de la moyenne, dont la taille non pas forte, mais dépourvue de toute sveltesse maladive, reste souple sous le tissu qui la drape. Le boa de plumes est seyant, et sur ses cheveux châtain clair, qui ont des reflets d'or, le grand chapeau fait merveille....
Léna rêve un peu, et s'angoisse soudain. Si Landry la revoyait ainsi, que penserait-il? Ce port inconsciemment fier, ces traits légèrement aquilins ne trahissent-ils pas tout a coup le sang bleu qui circule dans ses veines? Et n'est-elle pas redevable aussi à sa famille maternelle de cette grâce robuste, de ce teint d'une saine fraîcheur?
Landry! Elle sourit amèrement. Eût-il été là devant elle, avec le même regard d'admiration qui lui avait tourné la tête au Coatlanguy, c'est elle qui, maintenant, eût rejeté avec dédain cet amour trompeur, sans racines, sans fond. Mais le souvenir de ce qu'elle avait souffert demeurait; elle sentait douloureusement, à cette heure, les désappointements qu'elle avait déjà expérimentés.... Était-il une de ses affections qui ne fût marquée de cette tare d'imperfection, si cruelle à constater pour les jeunes et les absolus?... Faux et léger, l'homme à qui elle avait donné la première fleur de ses rêves et de son amour.... Injuste et implacable, le parent qu'elle aimait comme un père, et auquel elle avait prêté un caractère sans défauts.... Faible, dépourvu d'énergie, et peut-être incapable d'affections profondes, le père qu'elle avait retrouvé, et sur lequel elle ne pouvait s'appuyer.... Son coeur se serrait en pensant à toutes ces insuffisances d'ici-bas, au besoin toujours déçu d'admirer sans réserve ce qu'on aime.... Pourquoi cette souffrance, vague et mal définie ces temps derniers, s'accentuait-elle, se précisait-elle tout à coup, à cette heure où elle allait goûter un plaisir, où elle venait de se trouver belle, où elle prenait conscience du progrès accompli en elle, où elle constatait la force et la fraîcheur de son être, où l'avenir eût dû lui inspirer confiance? Vraiment, elle ne se l'expliquait pas. Mais lorsque son père entra, souriant, une tendre admiration peinte sur son fin visage, elle sentit pour lui un amour indulgent et protecteur, comprenant--elle ne savait toujours pas pourquoi c'était à ce moment même,--qu'elle l'aimait sans aveuglement, qu'elle lui donnait plus qu'elle ne recevrait de lui, et qu'elle ne pourrait jamais s'appuyer sur ce coeur faible et tendre....
--Voici, dit-il, le complément de ta toilette....
Il tenait à la main quelques roses pourpres. Avec un art merveilleux, sans essayer, sans chercher, il les attacha lui-même sur le corsage de drap blanc, puis il arrangea sur les épaules de sa fille la mante qu'il aimait à lui voir.
La gondole de la comtesse, avec sa cabine bien close, les attendait. Il lui nommait les féeriques maisons de marbre: le palais Dario, le palais Giustiniani, le palais Tiépolo, le palais Corner, la Ca d'ora.
Il lui en soulignait les détails superbes ou charmants, et lui en indiquait rapidement les origines.
Il y avait un grand nombre de gondoles élégantes entre les poteaux rouges et bleus plantés devant le palazzo Bolomei. Léna pénétra dans le vestibule dont la hauteur était celle même de l'édifice, et dans lequel se déployait un majestueux escalier, tendu de ces tapisseries flamandes qui portent, en Italie, le nom générique d'_arrazzi_.
Au premier étage, on la fit entrer dans un petit salon peint à fresque, où une femme de chambre la débarrassa de sa mante; puis un domestique en livrée foncée souleva une portière et demanda qui il devait annoncer. Léna devina plutôt qu'elle ne comprit. A l'entrée du salon, elle voyait Séverin qui guettait sa venue, et, poussée par une impulsion presque involontaire, ce fut elle qui répondit en donnant leur nom,--leur nom entier,--illustré par le talent de l'artiste, mais célèbre bien avant dans les fastes de sa province: Lebreton de Coatlanguy.
Malgré l'émoi qu'elle ressentait d'entrer dans ce salon déjà rempli de monde, elle jeta un rapide regard sur son père.... Elle le vit pâlir, puis relever imperceptiblement la tête, comme s'il reprenait possession de sa complète personnalité.
Déjà l'aimable hôtesse s'avançait vers elle, et passait son bras sous le sien....
--Cher monsieur, vous avez ici beaucoup de vieux amis avec lesquels vous devrez faire votre paix.... Je vais présenter votre aimable fille à quelques personnes qui lui plairont....
Légèrement éperdue, entraînée à travers le salon richement tendu de soie rouge et or et orné d'objets d'un grand prix, Léna entendit des titres et des noms aristocratiques, vit des femmes souriantes et bienveillantes, des jeunes filles sympathiques, et elle sentit un attendrissement en pensant qu'elle devait à son père d'être ainsi accueillie dans ce monde aimable et brillant.
La comtesse l'amena enfin du côté où Séverin, la suivant des yeux, semblait l'attendre.
--Avant qu'on commence le trio, voulez-vous mener Mlle de Coatlanguy dans la galerie, pour lui en donner un premier aperçu?
Et, son long gant blanc posé sur le bras de Séverin, Léna pensa, en voyant son image reflétée au passage, qu'elle ne saurait lui faire honte.
--Voulez-vous me permettre de vous dire sans aucune flatterie que votre toilette est à peindre? dit-il avec sa nuance respectueuse.
--Vraiment? Et pas excentrique?...
--Absolument distinguée.... Voici la galerie, restreinte, mais très remarquable. Elle n'est point ouverte au public, il faut des recommandations spéciales pour obtenir la faveur d'y pénétrer.
Quelques groupes erraient devant les tableaux. Séverin était un merveilleux cicerone. Il connaissait à fond et aimait les toiles qu'il faisait remarquer à Léna, et elle regretta presque d'entendre les premiers coups d'archet qui l'enlevaient à sa contemplation.
Mais une autre jouissance l'attendait. C'était, à vrai dire, la première fois qu'elle entendait de la musique et le goût italien s'opposait à ce que cette musique fût trop technique ou trop sérieuse. Elle n'eût probablement pas encore compris les savantes orchestrations et les difficultés harmoniques des compositions modernes; mais elle était ravie des sonates de Mozart, et des mélodies chantées sur le violon, ou dites par des voix admirables et pathétiques.
La comtesse jeta à plusieurs reprises un regard sur elle, et lorsque Léna essaya de lui dire son plaisir, elle l'interrompit en riant.
--Ne dites rien: votre visage extasié est assez éloquent. Donna Clelia Cavalli va dire des vers... Je suis sûre que vous les comprendrez à peu près...
Après les harmonieuses stances italiennes, il y eut un intermède, pendant lequel on servit des glaces et du chocolat. Séverin rejoignit Léna, qu'entouraient quelques jeunes filles.
--Il est déjà difficile de vous aborder, dit-il en souriant. Et cependant, je voudrais connaître votre impression sur cette matinée et cette maison... N'êtes-vous pas un peu étourdie?
--Oh! oui, et cependant vous ne devineriez jamais l'idée fixe qui me hante, me suit partout, semblant descendre de ces plafonds superbes, s'incarner dans ces tableaux, murmurer dans cette musique...
Il l'écoutait, intéressé.
--Je pense au Coatlanguy! dit-elle soudain avec une sorte de ferveur. Comment ce luxe, féerique pour moi, évoque-t-il les murs de pierre de notre grande salle? Comment ces femmes parées me rappellent-elles nos paysannes vêtues de drap noir qui, en ce moment, reviennent des vêpres, et pourquoi, dans ces mélodies délicieuses ou émouvantes, entends-je les cloches de Lanrouara ou la brise d'Arrez?... Voyez mon père, qui semble ici dans son milieu, qui paraît n'avoir gardé de son ascendance que ce qui était aux Coatlanguy.... A côté de lui, invisible, je vois mon oncle, noble aussi de visage et d'attitude, mais plus robuste, tenant plus à la terre que cultivaient une partie de ses aïeux,--fidèle au sol natal, poursuivant cette tâche de lui garder des bras et des âmes,--vêtu en paysan dans son vieux château...
Comme elle était jolie, ainsi emportée dans son rêve, participant, comme celui qu'elle venait de dépeindre, à la double origine qui avait marqué en elle un cachet si profond! Oh! il était heureux que Landry ne fût pas ici, car il aurait été séduit de nouveau, et si elle lui avait pardonné, c'eût été pour son malheur, à elle.