‹ La Robe brodée d'argentChapitre 33 sur 46 · XXXII

XXXII

Elle éprouva alors un impérieux besoin de se distraire, de fuir ces chambres resserrées où sa pensée semblait, faute d'espace, retomber sur elle-même. Elle prétexta un achat, et sortit au hasard, essayant de secouer l'idée douloureuse qui venait de s'implanter dans son cerveau.

Elle erra d'abord sous les arcades de la place Saint-Marc. Mais elle ne pouvait s'intéresser à rien. Ni les verreries merveilleuses de Salviati, ni les dentelles sans prix de Jesurum, ni les marbres, ni les aquarelles, ni les bijoux ne retenaient son regard troublé. Elle s'enfonça dans la Merceria, entra un instant à San-Salvatore, toujours ouvert, pour y chercher un peu d'apaisement et y revoir aussi la Transfiguration du Titien, et le tombeau de cette poétique Catherine Cornaro, reine de Chypre; puis elle erra dans les ruelles, traversant, sur les ponts en dos d'âne, les étroits et pittoresques canaux, découvrant ici une église, là un palais, plus loin un jardin minuscule épandant sur l'eau le feuillage tremblant d'un saule, ou y mirant des touffes de giroflées. Elle se contraignait à ne plus penser, et à s'intéresser à ses découvertes. Et combien l'on en fait de tout genre, à Venise! Elle tressaillit d'une émotion soudaine en se trouvant dans l'église de San-Zaccaria, en face des restes vénérables du père du Précurseur. Elle oublia ses soucis pour tomber à genoux. Ainsi que devant le tombeau de Saint-Marc, elle remontait les siècles, émue d'être si près de ce corps sanctifié, de ces bras qui portèrent l'Enfant Prophète.

L'apaisement souhaité s'était soudain fait dans son âme, et elle redevenait capable de surmonter son angoisse, de dépasser pour ainsi dire les pensées troublantes et douloureuses qui s'offraient à elle.

Elle avait continué à marcher sans but, tantôt arrêtée par une impasse, tantôt suivant une berge étroite, tantôt, enfin, s'égarant dans un de ces labyrinthes dont les passages sont parfois si resserrés qu'on n'y peut, à la lettre, ouvrir un parapluie. Et quand elle reprit conscience du lieu où elle se trouvait, elle s'aperçut qu'elle était près du Canal Grande, mais très loin de chez elle, devant le pittoresque Palais di Turchi, dont elle avait visité le musée. Alors, elle se rendit à la station des bateaux à vapeur, pour regagner plus vite son logis.

C'était toujours pour elle un plaisir nouveau de passer devant ces palais incomparables dont un grand nombre, hélas! sont devenus des centres d'industrie ou des caravansérails à la mode. Elle était redevenue elle-même lorsque, dans le crépuscule, elle débarqua au quai des Esclavons, et s'engagea dans l'escalier sombre de sa maison.

Comme elle ouvrait la porte de l'appartement, un bruit de voix frappa son oreille. Il y avait quelqu'un avec son père, et son coeur cessa un instant de battre en reconnaissant l'accent familier de Séverin de Salles.

Elle n'entra pas dans l'atelier. Elle se glissa sans bruit dans sa chambre, jeta son chapeau sur son lit, et alla appuyer son front contre la fenêtre, regardant sans le voir le mouvement intense du quai et du canal.

Ainsi, il avait répondu sans perdre une heure à l'appel d'Hervé! Quel mobile l'amenait? La sympathie pour un grand talent? La compassion pour un homme fatigué, qui se croyait malade? Car ce ne pouvait pas, non, ce ne pouvait pas être un autre sentiment! Qui aurait pu lutter contre ce souvenir indestructible d'une morte qui avait dû être la perfection même!... Mais qu'avait-il pensé de cette demande, de ce rappel, de la part d'un homme qui, après tout, n'était pour lui qu'un étranger? Avait-il deviné un mobile secret, intéressé, une intrigue, en un mot, dans cette démarche? Était-il possible qu'il l'eût cru inspirée par Léna elle-même? A cette idée, une rougeur brûlante couvrit son visage. Une terreur la prenait de rencontrer Séverin. Elle resta immobile, espérant que son père ignorerait qu'elle était rentrée. La visite fut longue. La nuit était venue, elle n'osait pas aller chercher sa lampe, et elle restait là, seule dans les ténèbres, respirant à peine, et trouvant les minutes démesurément longues.

Séverin partit enfin. Elle prêta l'oreille au bruit de ses pas dans l'escalier; puis, ayant rafraîchi d'eau froide son visage brûlant, elle entra chez son père.

--Viens-tu seulement de rentrer? Je te guettais, cependant, Léna, dit-il. N'as-tu pas rencontré M. de Salles?

Il y avait dans sa voix une émotion inquiète et quelque chose de suppliant. Il avait baissé l'abat-jour de sa lampe, et son visage restait dans l'ombre.

--Non, dit Léna avec une sécheresse involontaire, je ne l'ai pas rencontré.

--Il reviendra; il a été déçu de ne pas te voir... très déçu, Léna.

Elle ne répondit rien, et se mit en devoir de préparer la petite table du dîner. Ses mouvements étaient fiévreux, et son coeur battait à l'idée d'entendre une parole qui la froisserait et diminuerait son père à ses yeux.

Mais Hervé ne parla plus de Séverin. Avec un peu d'effort d'abord, puis avec un intérêt réel, il questionna sa fille sur ce qu'elle avait vu dans sa promenade, et lui donna sur les palais et les églises de ces détails dont sa mémoire était riche, et qui, sous sa parole imagée et facile, prenaient un intérêt extraordinaire.

Mais, comme distraite malgré elle et instinctivement soulagée, elle prenait son ouvrage près de la lampe pour passer une tranquille soirée, le timbre de la porte d'entrée résonna deux fois sous une pression nerveuse, et presque aussitôt, celui qu'elle avait redouté de voir parut à la porte de l'atelier.

--Vous voyez que je suis indiscret: je reviens déjà, dit-il avec un sourire que Léna trouva contraint. Vous m'avez habitué tous deux à croire que cette maison était un peu la mienne....

Tous deux! Quoi! avait-il pu se méprendre au plaisir qu'elle témoignait de sa venue? Pouvait-il croire qu'elle avait désiré, indirectement sollicité son retour? Elle se sentait faiblir à cette pensée odieuse....

Il s'aperçut certainement de son embarras; mais elle se demanda avec angoisse comment il l'interprétait. Avec son tact habituel, il parla aussitôt de choses banales, puis de son séjour à Rome.

--N'êtes-vous pas allé à Florence? demanda Hervé qui, lui aussi, était en proie à une pénible anxiété.

--Non, j'avais besoin de solitude.

--Mme Desmoutiers et son fils y sont-ils encore? dit Léna avec une tranquillité affectée.

Il se tourna vivement vers elle, peut-être surpris de la voir aborder ce sujet.

--Non; ma cousine n'est pas femme à jouir tout un hiver des souvenirs moyenâgeux et des merveilles artistiques de Florence. Après quelques semaines, elle est allée finir l'hiver à Nice.

--Et vous, vous retournez à Paris, dit Léna d'un ton affirmatif, comme si c'était une chose entendue.

Il la regarda, de nouveau étonné.

--Mes projets sont encore incertains... Combien j'ai pensé à vous, à Rome! ajouta-t-il, cherchant à dissiper le malaise inexpliqué qui planait sur eux tous. Vous jouiriez tant de ses trésors, et surtout de son atmosphère!

--Mon père m'y conduira peut-être quelque jour, répliqua-t-elle avec une légère sécheresse.

Il essayait vainement de l'animer, et cherchait évidemment l'énigme de cette attitude nouvelle. Hervé était au supplice. Au bout d'une demi-heure, Séverin, découragé, se leva pour prendre congé, sans que personne le retînt.

Léna parut oublier qu'elle avait pris l'habitude amicale de tenir pour lui sa lampe au-dessus des ténèbres béantes de l'escalier. Dès qu'il eut refermé la porte, elle alluma un bougeoir d'un geste fiévreux et, avec un bonsoir précipité, elle se retira dans sa chambre.

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